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Karim Thaghest : Algérie. Les démocrates contre la démocratie ou 30 ans pour rien

Article de Karim Thaghest paru dans Courant alternatif, n° 21, été 1992, p. 29

Residents of the poor Hussein-Dey neighborhood of Algiers stands by graffiti calling for an Islamic state. (Photo by Antoine GYORI/Sygma via Getty Images)

“Il n’existe pas d’autre démarche pour préserver les droits de l’homme que d’aider à restaurer l’autorité de l’Etat dans le respect de l’option démocratique. Toutes les critiques formulées ici ou ailleurs contre l’interruption du processus électoral ne saurait occulter cette vérité : Il fallait sauver la république”.

Cette déclaration de la Ligue algérienne des Droits de l’homme (LADH) a le mérite d’être claire et nette. Au nom de la démocratie et “donc” de la République, il s’agit en fait de légitimer la répression sauvage organisée par un régime aux abois. Trente ans après les accords d’Evian, les revendications centrales et les traditions du mouvement nationaliste algérien sont très loin. Pourtant il apparaît nécessaire de ne pas les oublier, à un moment où certains les enterrent encore plus profondément qu’elles ne l’étaient depuis 1962. En effet, “démocrates algériens” et médias internationaux essayent de légitimer le coup d’Etat et la répression par le danger islamiste. En fait, stabiliser le régime algérien est un souci majeur de l’impérialisme et au-delà de l’Algérie, ce sont tous les pays du Maghreb qui sont visés.

Dans les conditions objectives de l’Algérie (Un pays du Sud dominé et asservi par les gouvernements impérialistes), le FIS avait réussi a regrouper en son sein les plus démunis et les petits commerçants et artisans contre l’Etat FLN. Parti populiste à base programmatique réactionnaire et religieuse, il employait, sous la pression de sa base deshéritée, un discours anti-impérialiste (sans pratique matérielle néanmoins !) : notamment, il avait publié une déclaration qualifiant l’accord entre le gouvernement algérien et le FMI de trahison.

Pourtant, il n’est pas question de lutte des classes ou entre riches et pauvres en Algérie. On parle plutôt de “démocrates”, de “progressistes” ou de “modernes”, contre les “intégristes”, les “islamistes” ou encore les “fascistes”. Ce discours a un objectif précis : empêcher la mobilisation de la population sur la base de ses intérêts propres et antinomiques de la politique du FMI, de la banque mondiale et de la CEE. C’est d’ailleurs sur cela que s’appuie le nouvel ordre mondial et le coup d’Etat avec ses nervis, les démocrates : PAGS, MOA, RCD, CNSA, qui cautionnent la répression actuelle. Par là même ils préparent et couvrent une répression généralisée y compris à l’encontre de leurs propres militants ; ils remettent en cause les lambeaux dé démocratie arrachés en octobre 1988 : le multipartisme et le droit-du peuple à choisir entre les différents programmes des partis algériens. D’ailleurs le FIS ne s’était-il pas constitué en 1989 à la suite de ces émeutes ?

Face à cette situation, le rôle de la LADH ne serait-il pas d’exiger la libération de tous les emprisonnés, la levée de l’état d’urgence, la fermeture des camps de concentration, au lieu de couvrir la répression organisée par ce pouvoir totalitaire aux pieds d’argile ?

Boudiaf, le président du haut comité d’Etat (HCE) avait déclaré que les partis étaient libres et avait libéré récemment quelques prisonniers, mais dans la pratique la répression ne faisait que s’étendre : pour preuve, le nombre de condamnations à mort, le quadrillage militaire. Autre preuve que l’intégrisme et l’islamisme ne sont que des prétextes, l’arrestation de nombreux militants du Parti des travailleurs (trotskistes). En fait Boudiaf avait décidé de démanteler et de liquider tous les obstacles à la mise en oeuvre des plans du FMI, et l’on comprend pourquoi instances internationales, gouvernements, et journalistes, le pleurent maintenant.

Le contenu du coup d’Etat avait été donné par le premier ministre Ghozali lorsque celui-ci avait déclaré dans une conférence de presse qu’il fallait annuler les élections parce que la future APN (assemblée nationale) avait l’intention d’abroger les accords avec le FMI et la loi sur les hydrocarbures en se basant sur le rejet exprimé par le FIS et le FFS.

L’enjeu des élections et du coup d’Etat était donc l’application des accords avec le FMI, la cession des puits de pétrole et de gaz, la destruction du service public, et des privatisations.

Le Journal des affaires, proche du patronat déclare à ce propos :

“La politique qu’on veut appliquer en Algérie ressemble à cela : elle jette les principaux acteurs (le peuple) en mer poings et pieds liés, et leur ordonne de ne pas se mouiller. Tout compte fait, relance ou pas, le volcan algérien reste toujours en activité”.

Boudiaf savait tout cela. Lui qui avait vécu sous la protection du roi du Maroc pendant 30 ans avait décidé de suivre cette voie. Il avait réaffirmé qu’il n’y avait aucune solution en dehors de la répression et de l’application zélée de l’économie de marché. C’est ce qu’était venu entendre en Algérie, le 3 juin, Louis Mermaz (lui aussi applicateur zélé des diktats impérialistes en matière d’agriculture). Il a lui même reconnu :

“L’Algérie a la volonté de libéraliser son économie et de donner plus de place à l’initiative privée, car l’Etat a renoncé à son rôle de régulateur”.

Mais cela n’est pas suffisant : il faut encore l’aide de ces “démocrates contre la démocratie” et ici intervient la déclaration de la LADH citée plus haut ; ce qui a permis à Mermaz de conclure sa visite en Algérie par :

“les opérateurs économiques français sont intéressés par les investissements en Algérie”.

Alors : 1962-1992 : des accords d’Evian aux accords avec le FMI, 30 ans pour rien.

Karim Thaghest

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