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Black Power

Article paru dans La Daille, n° 4, octobre 1967, p. 7-9

July 1967, Stokely Carmichael (1941-1998) Trinidadian-American black activist, active in the 1960’s American Civil Rights Movement, pictured speaking in London (Photo by Bentley Archive/Popperfoto via Getty Images/Getty Images)

Avec les émeutes de 1965 à Watts et celles, toutes récentes, de cet été, il apparaît clairement qu’une période de luttes vient de mourir et qu’une autre, offensive commence. On dira : “c’était avant Watts”. Avec les trois jours de guerre civile de Détroit, c’est une mutation violente qui vient de s’opérer.

– pour la première fois en effet dans l’histoire des USA, la bourgeoisie blanche ne peut plus exercer indéfiniment son monopole de la violence ; elle a trouvé en face d’elle des Noirs organisés autour d’une stratégie de la résistance armée ;

– pour la première fois, une partie des dirigeants noirs, ceux que Malcolm X appelait “les nègres domestiques” et les “pieux Oncle Tom”, se sont publiquement désolidarisés des masses dans la rue, mettant fin à des années d’hypocrisie pour rejoindre le camp d’en-face.

Enfin, tandis que la peur s’installe chez les Blancs, “Rap” Brown, président du SNCC, multiplie les appels à la haine et au meurtre. Son prédécesseur, Stokely Carmichael, quittant “illégalement” les USA, s’embarquait pour Cuba puis Alger, via Hanoï, pour y proclamer l’appui total des Noirs américains aux guerres populaires de libération nationale en Afrique, en Amérique du Sud et au Vietnam.

Comment les choses en sont-elles venues là malgré le vote des lois sur les droits civiques, les campagnes d’inscription sur les listes électorales et les multiples marches contre la peur ? Pour tenter de trouver des éléments de réponse à ces questions, il n’est pas inutile de parcourir en quelques mots l’histoire des luttes des Noirs pour leur libération.

HISTORIQUE DE LA LUTTE

Il faut noter tout d’abord que l’esclavage est au cœur même de la civilisation américaine dès son origine. Cas unique, l’esclavage n’est pas pratiqué sur les possessions lointaines d’une nation, elle-même inchangée, comme ce fut le cas pour les puissances européennes ; non : pour se constituer, une nation amène sur son territoire même le “bois d’ébène”, elle construit se puissance sur la traite, elle se bâtit sur l’esclavage qui est la condition nécessaire de sa richesse…

“Vous laissez l’homme blanc vous parler de la richesse de ce pays, s’exclamait Malcolm X aux Noirs, mais vous ne prenez jamais le temps de vous demander comment ce pays a fait pour s’enrichir si vite. Il s’est enrichi parce que vous avez fait sa richesse !”

1861 – Guerre de Sécession : Lincoln ne préconise pas l’abolition de l’esclavage, il s’oppose simplement à son extension à de nouveaux Etats. L’espoir renaît pour les 4 millions d’esclaves du Sud, espoir qui fait peser une lourde menace sur les arrières des sudistes…

1863 : Après deux années de guerre sans résultats, le timide déclaration de libération des Noirs provoque leur ralliement aux troupes nordistes et permet à celles-ci la victoire.

Mais ensuite il faut bien reconstituer l’économie du Sud, fondée sur les plantations de coton et leur main-d’oeuvre à bon marché. Le racisme issu de la concurrence raciale dans l’emploi se substitue à la lutte pour le nécessaire changement de la société. Le racisme est donc soutenu par les classes dirigeantes. Peu à peu la législation raciale est votée en 1896, 130 000 électeurs noirs, en 1904 10 000.

1957-1962 : grande époque de la non-violence. Objectif : obtention des droits civiques et de l’application des lois d’intégration. Mais du côté des racistes les agressions se multiplient. Les polices locales, élues, font ouvertement usage de la violence (chiens, matraques, gaz, aiguillons électriques) contre les pacifistes.

A partir de 1962 : remise en question de la non-violence.

I) dans sa forme : se laisser rouer de coups en chantant pacifiquement des chants religieux, comme Martin Luther King et consorts, déclarer publiquement que l’on ne ripostera pas, c’est provoquer des agressions… Dans de nombreuses petites villes du Sud les Noirs doivent s’armer pour protéger leurs biens et leurs familles contre les raids motorisés des racistes. Beaucoup de dirigeants pensent qu’il est temps de se battre, pour vaincre et que vouloir convaincre l’adversaire de sa supériorité morale ne les sortira pas de leur misère.

2) dans ses objectifs : les Noirs s’épuisent contre les aspects marginaux du racisme, pour des objectifs partiels et secondaires, alors que les conditions de vie ne s’améliorent pas dans les ghettos.

En fait c’est la conception même de la lutte qui est en jeu.

Il est évident que les organisations traditionnelles, NAACP (Association nationale pour le progrès des Noirs), SCLC (Conférence des dirigeants chrétiens du Sud), l’Urban League (Ligue urbaine), représentent les intérêts de la petite bourgeoisie noire.

Toutes leurs tentatives pour prendre le train en marche ne peuvent faire oublier qu’à travers leurs actions individuelles, leur refus de l’autodéfense, leur philosophie chrétienne ou gandhienne, ces organisations de “bons Noirs” financées par des fondations philanthropiques du Nord (Rockefeller) sont acquises au système, qui secrète chômage et taudis pour leurs frères. Elles se contentent de chercher à l’aménager ; loin d’organiser les luttes, elles les freinent ou les dévient ; loin d’être des alliées des masses, elles constituent leur pire ennemi.

LE BLACK POWER

“Je veux seulement vous mettre un peu au courant de ce qu’est la guerre de guérilla…”

(Malcom X à Cleveland , quelques mois avant son assassinat.)

L’apparition du Black Power marque la popularisation d’un certain nombre d’idées-force qui furent celles de Malcolm X. Elles s’organisent autour d’un thème central : regrouper les masses noires au sein d’organisations spécifiques, qu’elles soient culturelles, économiques judiciaires ou politiques, exprimant leurs besoins propres et restant en permanence sous leur contrôle.

En effet pour les tenants du Black Power la minorité noire n’a ni le même statut ni le même destin que les autres minorités aux Etats-Unis. Comme l’écrit J. Boggs, ce que les ouvriers blancs n’ont pas eu à subir,

“c’est parce que les Noirs ont souffert à leur place sur les plantations de coton au Sud. Chaque immigrant qui franchissait la passerelle pour entrer au “pays-de-la-chance-à-saisir” progressait vers la réussite en grimpant sur le dos des Noirs”.

La lutte est donc contre la société capitaliste américaine dans sa totalité, et dans cette lutte à mort les Noirs américains se découvrent solidaires de toutes les luttes des peuples opprimés pour leur libération.

OU VA LE BLACK POWER ?

Pour la première fois depuis des siècles les masses noires sont en train de se donner des organisations aptes à exprimer leurs aspirations. Elles se sont solidement structurées en vue de l’auto-défense et pour aboutir à la guérilla urbaine.

Grâce à l’audience acquise, deux organisations comme le SNCC et le CORE peuvent entamer des luttes potentiellement révolutionnaires. Mais l’idéologie du Pouvoir Noir reste floue. Quelles sont ses perspectives ?

Dans l’affrontement qui a déjà commencé, c’est l’Etat américain, l’Etat capitaliste que James Boggs analyse comme “un bloc militaire, économique, policier qui n’a pas été élu par le peuple et n’a pas à répondre de ses actes devant lui”, qui est l’ennemi.

La nature de cette lutte n’est donc pas raciale, il ne s’agit pas d’opposer les Noirs aux Blancs comme tendraient à le faire certaines déclarations outrancières de “Rap” Brown, dirigeant actuel du SNCC.

Il s’agit de la lutte entre exploiteurs et exploités. Malcolm X, conscient de cette distinction capitale, mettait en garde les militants noirs en ces termes :

“Tous nous avons subi, dans ce pays, l’oppression politique imposée par l’homme blanc, l’exploitation économique imposée par l’homme blanc et la dégradation sociale imposés par l’homme blanc. Lorsque nous nous exprimons ainsi, cela ne veut pas dire que nous sommes anti-blancs, mais que nous sommes opposés à la dégradation, opposés à l’oppression. Et si l’homme blanc ne veut pas que nous soyons ses ennemis, qu’il cesse de nous opprimer, de nous exploiter et de nous dégrader”.

Cela suppose que l’on évite l’impasse d’un certain racisme à rebours, caricature de l’affirmation de la nation noire, en refusant l’alliance des organisations authentiquement anti-capitalistes aux USA, même si elles sont “blanches”. Si, en 1877, tout l’appareil de répression étatique du Sud aidé du K.K.K ramena les Noirs sur les plantations de coton, ce fut, dit James Boggs,

“pour tirer du Coton-Roi une bonne partie du capital nécessaire à la phase de décollage de son industrialisation”.

C’est donc que l’ennemi est un ennemi de classe et non de race. Il est absurde d’affirmer qu’un Noir millionnaire est encore solidaire du sort des masses exploitées, alors qu’il vit en fait de cette exploitation ; et entre les Noirs eux-mêmes, comme le prouvent les prises de position des différents leaders noirs après les émeutes, des antagonismes de classes se sont déjà affirmés et se développeront au fur et à mesure des luttes en cours.


A LIRE A CE SUJET

La révolution aux Etats-Unis (Boggs-Williams – ed. Maspero)

Autobiographie (Malcolm X – ed. Grasset)

Le Pouvoir Noir (Malcolm X – ed. Maspero)

“La Méthode” – n° spécial Pouvoir Noir

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