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Michel Gordey : Une interview de l’écrivain Richard Wright. L’Amérique n’est pas le nouveau monde

Interview parue dans Les Lettres françaises, 10 janvier 1947, p. 1 et 7

RICHARD WRIGHT

RICHARD WRIGHT, qui compte aujourd’hui parmi les cinq ou six plus grands écrivains américains et qui est incontestablement le plus grand prosateur noir des Etats-Unis, me reçoit dans son petit appartement du boulevard Saint-Michel, quelques jours avant son retour en Amérique. Une fois de plus, tout au long d’un entretien qui dure plus de deux heures, je suis frappé pas le calme, par la sérénité lucide de cet homme dont les cris de révolte et de protestation retentissent pourtant depuis quelque dix années avec une vigueur croissante. Cris de révolte qui sont entendus, puisque les livres de Wright battent les records de vente aux Etats-Unis et paraissent partout dans le monde : en France, en Italie, en Angleterre, en Suisse, au Danemark et en Suède.

Richard Wright termine actuellement son premier séjour en France et en Europe. Il a passé dans notre pays la plus grande partie de l’année 1946. Il a vécu, observé, écouté, absorbant avidement, pour la première fois de sa vie, l’atmosphère d’un pays exempt de ces violents préjugés de race et de couleur dont ses frères portent le fardeau en Amérique depuis plus de deux siècles. Richard Wright aime la France, sa culture, son esprit, ses hommes. Il connaissait à fond et admirait déjà la littérature française avant son arrivée à Paris, en mai dernier.

— J’ai été extrêmement touché, me dit-il, de l’accueil que m’a fait le monde littéraire français. Écrivains, éditeurs, tout le milieu des lettres françaises m’a reçu à Paris avec une chaleur à laquelle je ne m’attendais pas. Je suis profondément reconnaissant au gouvernement français de m’avoir fait bénéficier d’un ordre de mission et d’une invitation officielle. J’avais été invité à faire en France un séjour d’un mois. Je suis resté huit mois : c’est dire combien j’ai apprécié l’hospitalité française. Je voudrais dire au peuple français que son gouvernement est actuellement un des rares gouvernements au monde qui aient eu le courage d’adresser une telle invitation à un écrivain noir américain.

Quelles sont, Wright, vos impressions après ce séjour de huit mois ?

— Forcément limitées à une partie seulement de la France. Je ne suis pas assez présomptueux pour pouvoir émettre un jugement définitif sur toute la culture française. Mais je puis dire que l’impact de cette culture sur un écrivain américain, et en particulier sur un écrivain noir américain qui vient de quitter l’atmosphère “enfermée” des Etats-Unis, est absolument prodigieux. Parmi les impressions les plus aiguës que j’ai ressenties à Paris, comme partout en France, est ce sentiment humaniste de la vie qui pénètre si profondément les rites et habitudes de l’existence quotidienne, tout comme la littérature, l’architecture et les arts en France. En particulier, quelle surprise pour un écrivain de constater l’estime accordée à un homme de lettres en France, surtout lorsqu’il compare cette attitude aux relations plutôt précaires entre un écrivain américain — qu’il soit blanc ou noir — et son pays.

J’ai d’ailleurs senti un tel contraste entre les civilisations française et américaine qu’en l’espace de six mois de vie à Paris, j’ai finalement appris davantage de choses sur l’Amérique que je n’aurais pu le faire en cinq années de vie confortable à New-York. Ici, j’ai clairement vu ce que nous avons et ce qui nous manque aux Etats-Unis. Personnellement, je suis de plus en plus obsédé par le sentiment — qui est devenu conviction — que la vie américaine est pleine d’éléments étrangement inhumains. Il m’apparaît clairement que notre civilisation américaine a été construite, malgré ses traditions des premiers jours, sur un mépris complet des émotions, des sensibilités et des personnalités humaines. Ici, à Paris, j’ai pu percevoir à quel point la civilisation de mon pays est quantitative, par opposition aux aspects qualitatifs de la culture française…

Richard Wright réfléchit pendant quelques minutes, comme s’il cherchait une formule simple et nette :

— La crudité brutale de la vie américaine, me dit-il calmement, est une réalité acceptée par les Américains. Nous sommes tellement absorbés par la tâche consistant à accumuler et à multiplier les conforts et les biens matériels que nous n’avons plus le temps de tous arrêter pour nous demander ce que l’individu récolte en fin de compte d’un tel état de choses. Nous demandons en parlant d’un homme : Combien est-il payé ? Nous ne demandons pas si ses besoins humains sont satisfaits ou accomplis. Car, en Amérique, notre question classique est : Combien d’argent fait-il ? tandis qu’en France on demande plutôt : Que pense-t-il ?

On suppose et on admet généralement, poursuit Richard Wright, que l’Amérique est un pays très jeune, un nouveau monde que l’on oppose au vieux monde — à l’Europe. Il est vrai qu’au point de vue historique, l’Amérique est jeune. Mais les éléments sociaux des Etats-Unis sont parmi les plus anciens qui existent dans le monde contemporain. Notre structure sociale n’a pas subi un seul bouleversement notable depuis trois siècles. Elle opère et fonctionne comme au temps des premiers pèlerins.

Quant à l’Europe, elle a abandonné son ancienne structure et se trouve actuellement en pleine lutte douloureuse, précisément pour forger un édifier social nouveau. En ce sens, la France et peut-être toute l’Europe devraient être aujourd’hui considérées comme le nouveau monde. Assez curieusement, c’est l’Amérique qui est, en 1947, le vieux monde.

Je demande à Wright quelles expressions littéraires l’ont particulièrement frappé en France.

— J’ai été spécialement intéressé par la récente pièce de J.-P. Sartre : La Putain respectueuse. L’expression littéraire de Sartre m’intéresse énormément, car il semble ressentir profondément la réalité de mon pays. Cette perception très claire se fait sentir dans sa pièce à un point tel qu’à mon avis nombre d’écrivains américains pourraient la prendre comme exemple du traitement des réalités américaines. Cette pièce fut inspirée par un des principaux personnages de la fameuse affaire de Scottsboro. Mieux que tous les autres écrivains ayant traité de cette affaire, Sartre a réussi à mettre le doigt au cœur même de la situation. Aucun visiteur étranger n’a senti avec autant de justesse l’incroyable naïveté de la civilisation américaine. En particulier, le caractère de la prostituée est fondamentalement vrai, aussi bien au point de vue humain qu’à celui de l’Amérique d’aujourd’hui.

En dehors des questions littéraires, quelles sont vos impressions de la vie française d’après-guerre ?

— Voyez-vous, me dit Wright, j’ai vu les misères et les souffrances des Français qui cherchent à reconstruire ce qui a été ravagé et souillé par les Allemands. Mais ce n’est pas cela qui m’inquiète, car je crois au courage du peuple français. Ce qui m’a troublé parfois fut cette sorte de « bonté » ou de naïveté des Français qui leur fait ignorer ou oublier la brutalité de la civilisation industrielle. Il me semble que les Français ne pensent pas assez que le monde d’aujourd’hui est dominé par d’immenses Etats industrialisés. J’ai eu assez souvent l’impression que la France voulait rester immuable, malgré tous les changements subis par la civilisation qui l’entoure.

Je crois que la France devrait s’efforcer de garder les éléments humanistes de sa civilisation, mais qu’elle devrait aussi chercher, en même temps, à s’adapter aux besoins et aux exigences de la civilisation industrielle moderne. Par exemple, me dit Wright en riant — et c’est un exemple sans importance — je trouve inconcevable qu’une centrale téléphonique soit fermée de midi à deux heures, sans que l’on puisse faire réparer son téléphone ou obtenir un renseignement administratif. Je comprends et apprécie ces deux heures de déjeuner qui, en France, font précisément partie de cette existence “humaine”. Mais la culture et l’efficience ne pourraient-elles pas être simultanées ? Ainsi, pour le déjeuner, le personnel pourrait probablement échelonner à des heures différentes la pause nécessaire… Mais ce n’est qu’un exemple ridicule, et vous savez exactement ce que je veux dire par là. Ce n’est pas une critique, mais une inquiétude.

Je dis que je comprends, et Richard Wright éclate de rire, de ce profond rire guttural, un peu enfantin, et si clair. Mais, à ma prochaine question, il redevient très sérieux, très grave, comme s’il se sentait investi de la souffrance de ses frères de couleur, partout dans le monde. Je lui demande, en effet, ce qu’il pense du régime et des problèmes coloniaux français.

— J’ai rencontré, me dit-il, beaucoup de nègres des colonies françaises. A ma grande surprise, je les ai trouvés bien plus français que nègres. Je dis à ma surprise, car tout le monde sait que la France contrôle de vastes territoires dont les populations indigènes sont tout de même subjuguées dans des conditions assez analogues à celles des autres empires coloniaux. Or, en parlant à des noirs français, je n’ai pas pu me rendre compte des réalités de la vie coloniale dans l’Empire — ou dans ce que vous appelez maintenant l’Union française. J’avais constamment en face de moi des étudiants ou des fonctionnaires ou des intellectuels, mais j’avais l’impression qu’ils étaient en quelque sorte diplômés Français, promus soudainement du servage à la citoyenneté. De ce fait, ils ne s’identifiaient plus avec l’existence de leur peuple, avec les réalités brutales de la vie coloniale. Et c’est pour cela que j’ai bien envie de voir par moi-même, de visiter l’Afrique noire.

Avez-vous bien travaillé pendant votre séjour ici ? lui dis-je. Quel livre écrivez-vous ce moment ? demandai-je alors à Wright. Sur son bureau, la machine à écrire était ouverte. Un épais manuscrit se trouvait à sa droite.

— J’ai d’abord vu beaucoup de monde, et j’ai mis de longues semaines à absorber l’atmosphère de Paris. Mais je n’ai pas cessé de travailler. J’ai terminé ici un recueil de nouvelles dont la traduction française paraîtra d’ailleurs avant même l’édition américaine. D’autre part, je suis tellement heureux de la prochaine publication, à Paris, en français, de trois de mes livres : Native son, Les Enfants de l’oncle Tom, Black Boy. Mon ouvrage Douze millions de voix noires sera également publié, l’année prochaine, en France et en Suisse.

Mais puisque vous partez, ces livres paraîtront en votre absence ?

— Non. Je pars seulement pour quelques mois. Je reviendrai l’été prochain. J’ai l’impression qu’une fois que l’on a été en France, on y revient toujours. Moi, je n’ai pas fini de faire connaissance avec Paris. Et j’ai encore tant de choses et de gens à voir dans votre pays…

Tandis que je prends congé de Richard Wright, sa petite fille, âgée de quatre ans, nous raconte une passionnante histoire. Celle-là, nous ne la livrerons pas au grand public. Il nous suffira de dire que l’histoire fut racontée en français. La petite Julia reviendra, elle aussi, à Paris et au jardin du Luxembourg. Et sa mère reviendra chez les bouquinistes des quais, chez les antiquaires de la rive gauche. La famille Wright est en bonne voie de… naturalisation parisienne.

Michel GORDEY.

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