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Raymond Guilloré : Les travailleurs espagnols et nord-africains otages du gouvernement français

Article de Raymond Guilloré paru dans La Révolution prolétarienne, n° 164, octobre 1961, p. 2

Le 1er novembre, la guerre d’Algérie entrera dans sa huitième année. Non seulement le Prince-Président, plébiscité il y a trois ans pour y mettre fin, n’y est pas parvenu plus que ses lamentables prédécesseurs. Mais une deuxième guerre d’Algérie a mûri pendant ces trois ans. Si bien que le gouvernement du Prince lutte maintenant sur deux fronts. Il lutte avec ses moyens qui, quoi qu’il en pense et qu’il en dise, sont des moyens misérables.

Les chefs de la rébellion des ultras lui ont échappé, grâce à des chaines de complicités qui vont jusqu’aux abords même du trône. Plusieurs d’entre eux se sont réfugiés en Espagne, au pays où subsiste encore un régime qui donne une idée nécessaire et suffisante de ce qu’il nous faudrait subir si jamais ils l’emportaient. Le gouvernement français qui n’a pu dominer la révolte de ceux-là mêmes qui l’ont mis où il est, demande à Franco, le bon apôtre, de mettre un frein à leur activité et à leurs complots. Et il nous dira certainement bientôt que, grâce à son prestige, il a imposé au dictateur-nabot des mesures de contrainte. Les faits ne disent pas cela. Ils disent que, pour donner des gages au gouvernement espagnol, la police française s’est remise à inquiéter, à traquer et à arrêter des travailleurs, hôtes de notre pays depuis des années et compagnons fraternels de nos propres combats.

On a d’abord déporté, puis emprisonné El Campesino. On ne risque rien. Qui va défendre El Campesino ? Ce n’est certainement pas « l’Humanité ». Et puis on va perquisitionner et arrêter à l’aveuglette dans les milieux de réfugiés espagnols. La lecture de la presse quotidienne dite « de gauche » était intéressante, le 13 octobre, c’est-à-dire le lendemain de l’opération policière contre les camarades espagnols jouissant du droit d’asile. Reconnaissons-le : l’éditorial de Claude Fuzier, dans « Le Populaire », était excellent ; il dénonçait avec toute la vigueur nécessaire à la fois la bêtise et la méchanceté de l’opération. « Libération » n’avait besoin que de quelques lignes : le communiqué, avec une partie de la protestation de la Ligue des Droits de l’Homme, moins que « Le Figaro ». Quant à « l’Humanité », on n’y trouve rien sur cette action misérable du gouvernement de de Gaulle.

Il est des gens dont la liberté et la sécurité n’ont pas de valeur internationale. Le gouvernement français le sait. Mais la classe ouvrière n’est-elle plus garante de cette liberté et de cette sécurité ? Nous attendions la réaction des syndicats qui s’affirment « libres » et nous avons déjà lu avec satisfaction la protestation énergique de l’Union des Syndicats F.O. de la région parisienne.

Franco – ce cagot promis aux flammes de l’Enfer – se donne des airs de libéral. On l’a vu un moment invoquer « la loi espagnole » qui, parait-il, n’autorise que deux jours de garde à vue (on sait que la loi française, passée dans l’indifférence générale, permet maintenant cinq jours de garde à vue, c’est-à-dire d’arrestation arbitraire, délai qui peut d’ailleurs être porté à quinze jours). L’avenir prochain dira si Franco a vraiment obéi au prestige du gouvernement français, ou si, au contraire, les mesures qu’il a prises n’ont pas aidé en fait à constituer, sur le territoire où il règne encore, un foyer insurrectionnel, une plate-forme de lancement pour les néo-fascistes français.

Mais cette seconde guerre d’Algérie – qui crée en même temps une menace très précise de guerre civile en France même – se déroule alors que la première, celle qui a commencé le 1er novembre 1954, continue à sévir après Melun, Evian et Lugrin, trois occasions perdues, sans que le Prince ait jamais daigné nous dire exactement pourquoi elles ont été perdues. Le terrorisme reprend de plus belle. Le gouvernement français est impuissant à s’en « rendre maître sur le terrain », pour reprendre une expression du Général-Président. Alors que fait-il ? Il institue des discriminations raciales. Il sépare de la communauté française les réprouvés d’Afrique du Nord. Il fait la preuve, par les mesures qu’il prend et qui sont celles d’une armée sur un territoire non pacifié, qu’il ne domine rien, qu’il ne sait plus comment arrêter cette guerre sournoise.

Il instaure le « couvre-feu » en métropole, oui, le couvre-feu pour une partie de la population, celle qui a le teint bistré. Les travailleurs algériens, nord-africains en général, ou supposés tels, n’ont plus le droit de se montrer après 20 h. 30 et avant 5 h. 30. Les cafés dont la clientèle est nord-africaine doivent fermer à 19 heures. Dans la journée, il est « recommandé » aux travailleurs algériens de circuler isolément, tout groupe étant, par définition, suspect.

Ce sont, répétons-le, d’intolérables mesures de discrimination qui organisent des « ghettos » algériens, qui soumettent à des règlements spéciaux une partie de la population et qui vont finir par créer en France même des conditions aussi intolérables que celles de l’Algérie. Les jours prochains montreront, en plus, que ces mesures n’atteignent même pas le but qu’elles prétendent viser, l’arrêt du terrorisme.

Cette fois encore, il faut penser que les syndicats qui ne distinguent pas, pour la défense des droits des travailleurs, la couleur de la peau et la nationalité, s’élèveront comme il convient contre cette ségrégation. Plus d’exercice réel du droit syndical pour ces travailleurs astreints à des horaires insolites, demi-prisonniers au sein d’une communauté qui leur refuse ses propres lois !

Pour mettre fin au terrorisme, pour désarmer la guerre civile latente, il n’y a qu’un moyen : arrêter la guerre d’Algérie.

Il y a un an, le 27 octobre, la classe ouvrière manifestait enfin sa volonté de paix, de négociations sans réserve et de libre disposition. Alors que la huitième année de ce drame va commencer, faudra-t-il encore d’autres journées, comme le 27 octobre 1960, pour que des pourparlers clairs aboutissent à la fin de la première guerre d’Algérie qui nourrit une seconde guerre au fur et à mesure qu’elle dure et qu’elle stagne ?

Les travailleurs algériens en France ont réagi sans nous attendre. Plusieurs dizaines de milliers de Nord-Africains ont manifesté à Paris et dans sa banlieue. Ils ont tenu la rue. Qui serait capable aujourd’hui, en dehors d’eux, d’une telle organisation et d’un tel courage ? Cette manifestation suffit à montrer, sans contestation possible, quel est le vrai vainqueur de la guerre d’Algérie.

Bien entendu, des morts et des blessés ont été la rançon de cette démonstration. Ajoutez à cela les odieux lynchages d’Oran, et vous avez le tableau lamentable des derniers soubresauts de la guerre d’Algérie.

Si César parvient à se tirer de cette tragédie, il pourra être fier de l’avoir fait dans de telles conditions !

R. G.

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