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Algérie : impressions de voyage

Article paru dans Informations ouvrières, n° 1103, semaine du 22 au 29 avril 1983

View of an unidentified street, Algiers, Algeria, 1983. (Photo by Gianni Ferrari/Cover/Getty Images)

ARRIVÉE à Alger. Ce qui frappe d’abord, c’est la foule dense qui se presse dans les rues et les grandes artères de la capitale algérienne. La démographie devient un problème essentiel : la population a doublé depuis 1962, date de la proclamation de l’indépendance du pays ; 60 % de la population a moins de 20 ans. Ce sont donc les jeunes, et principalement des hommes, que l’on voit dans les rues, « attendant », désœuvrés, debout contre les murs, discutant à haute voix entre eux. Sont-ils au chômage ? D’autres, plus âgés, sont là aussi, déambulant sur les trottoirs. Font-ils partie, comme nous l’affirme le chauffeur de taxi, de ceux qui, ayant « pointé » à leur travail, s’en retournent à l’extérieur pour faire leurs courses (on dit « faire la chaîne » dans le langage d’ici) ? Les courses, les achats divers, constituent le principal sujet de préoccupation de la masse des Algériens : attentes interminables, rareté de certains produits de base (œufs, ampoules, bananes…) qui, « miraculeusement », réapparaissent brusquement sur le marché. C’est alors la ruée vers tel ou tel point de la ville où la rumeur indique « que c’est là que vient d’arriver » l’objet tant désiré.

Un rapide passage sur les marchés nous renseigne sur les prix et le type de denrées distribuées : 10 dinars (environ 9 F) pour des pommes microscopiques, de la taille d’une clémentine ; très peu de fruits, surtout des fèves, des haricots et des artichauts, et pas du tout de tomates, (« Ce n’est pas la saison », tente de nous expliquer un vendeur). Les prix de l’habillement sont également très élevés.

Les « jeans » en particulier, très demandés par les jeunes, atteignent des prix astronomiques : 300 F, 400 F, 500 F… Comment, dans ces conditions, vivre décemment, lorsque l’on sait qu’un salaire moyen est de l’ordre de 2 000 francs par mois ?

Le « système D »

Il faut donc se « débrouiller ». Fleurissent alors le « système D », les combinaisons, réseaux et marchés parallèles en tout genre. Connaître quelqu’un qui connaît quelqu’un qui peut se procurer cela… est la règle érigée en système. D’innombrables histoires circulent sur ce genre de trafics permettant l’établissement de solides fortunes au vu et au su de tous (les grosses voitures, qui coûtent 25 millions à Alger, se remarquent forcément !). Et cela dans un régime qui parle de « socialisme » à longueur de colonnes du quotidien unique (El Moudjahid), ou lors du journal télévisé de 20 heures, qui se résume à un impressionnant défilé de ministres ou sous-secrétaires d’État coupeurs de rubans…

Alger

Ce soir, notre interlocuteur nous raconte comment, par simple désintérêt de l’administration pour la bonne marche des entrepôts frigorifiques, les activités de la pêche se ralentissent et « les poissons meurent de vieillesse au large des côtes ». La comparaison jaillit, s’impose dans la discussion, le plus naturellement du monde, avec la Pologne « où la classe ouvrière a là-bas aussi, soi-disant, le pouvoir… »

Matraques et gaz lacrymogènes

A Paris, on nous avait affirmé qu’un effort avait été tenté « sur le plan culturel ». Dans les librairies du centre de la ville, la moitié des rayonnages sont vides, les autres sont souvent remplis d’un même ouvrage. La SNED (Société nationale d’édition), qui a le monopole d’édition et de distribution, se taille la part du lion dans les livres exposés. Et pourtant, quelle soif de connaissances, de culture dans la jeunesse et le peuple algérien !

Illustrant ce propos, un enseignant nous raconte comment, l’an dernier, la foire du livre d’Alger a été envahie par des dizaines de milliers de personnes. Des stands entiers furent littéralement pris d’assaut… et brutalement dégagés par les forces de répression à coups de matraques et de gaz lacrymogènes.

Femmes voilées et vêtues de leurs haïks blancs, femmes habillées « à l’européenne », qui pressent le pas dans les rues sous le regard agressif des badauds : autre question, et non des moindres, celle de la condition de la femme. Chacun garde en mémoire la bataille livrée — avec succès — contre le Code de la famille que voulait imposer le gouvernement. Le problème, aujourd’hui encore, est loin d’être réglé, d’autres projets sont en préparation. Présente également dans les discussions, la revendication de la langue berbère toujours niée dans les faits, le phénomène de « retour à la Mosquée » qui touche la jeunesse. Autant de questions, de problèmes qui assaillent la société algérienne et auxquels le gouvernement actuel ne répond que par le renforcement de la surveillance policière.

Sur la route qui conduit à l’aéroport, le regard est attiré par un gigantesque monument qui domine toute la ville d’Alger. Édifié par les Canadiens, il perpétue le souvenir des « martyrs » tombés au cours de la guerre d’indépendance. Des dizaines de milliers d’hommes, de femmes ont versé leur sang pour une société libérée de toute exploitation et de toute oppression nationale et sociale.

A la veille du 30e anniversaire du soulèvement du 1er novembre 1954, ces aspirations restent d’actualité dans l’Algérie indépendante.

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