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Comédie bureaucratique ou riposte ouvrière ?

Articles parus dans Lutte de classe, janvier 1962, p. 1-4


Une fois de plus, le 19 Décembre, nous avons été invités à nous promener dans la rue en criant « Le fascisme ne passera pas » et à rentrer ensuite bien sagement à la maison, si toutefois nous avions réussi à échapper aux matraques des défenseurs officiels de la République.

Une fois de plus, ceux qui y sont allés sont revenus un peu plus écœurés par la comédie qu’on leur faisait jouer, et ceux qui n’y sont pas allés ont été un peu plus convaincus qui il n’y a rien à faire. Si les organisateurs de cette « journée d’action » avaient pour but de démoraliser les travailleurs, ils ne pouvaient pas mieux faire.

Pourtant il existe des exemples d’actions antifascistes réussies. Lorsqu’en juillet 1960 la bourgeoisie italienne a voulu organiser un congrès fasciste à Gênes, une des principales villes ouvrières du pays, elle a été bien vite obligée de reculer. Pendant que le Parti Communiste et les autres organisations bureaucratiques larmoyaient à qui mieux mieux, les travailleurs génois attaquaient l’Hôtel de Ville et dispersaient sans ménagement les flics chargés de défendre la « démocratie ».

Petite victoire, bien sûr, mais l’échec lamentable de la provocation a été un puissant encouragement pour les travailleurs italiens, dont les luttes revendicatives ont pris depuis ce moment une ampleur inconnue en France.

Une victoire du même genre sur les guignols de l’OAS ne pourrait certainement pas nous faire de mal. Mais pour l’emporter, il faut d’abord savoir contre qui on se bat. Il ne s’agit pas de la poignée de voyous qui s’amusent avec du plastic comme certains autres avec des chaînes de vélo. Ceux-là rentreront sous terre à la première menace sérieuse. Le véritable ennemi c’est le patronat avec son État, son gouvernement et ses mercenaires armés jusqu’aux dents. C’est lui qui nous agite sous le nez l’épouvantail de l’OAS pour nous faire avaler nos salaires insuffisants et nos conditions de travail toujours plus mauvaises.

Debré nous a averti : si nous continuons à troubler « la vie économique », autrement dit les profits de ces Messieurs, on prendra des mesures pour nous mater. Or, comment défendre nos droits sans attenter aux profits ? De deux choses l’une : ou nous nous contentons de pleurnicher, ou bien nous devons nous aussi prendre des mesures énergiques.

Qu’on prenne la question par n’importe quel bout, la réponse est toujours la même : qu’il s’agisse de l’OAS ou de la vie qu’on nous fait mener dans les ateliers et les bureaux, pour mettre fin aux provocations de la bourgeoisie il faudra se battre et cela en ne peut pas le faire les mains nues et sans organisation.

Bien entendu, nous avons des organisations, partis et et syndicats, mais leur seul but, comme celui de l’église, est de nous faire supporter notre triste condition avec patience. Leurs dirigeants peuvent bien bavarder sur les groupes d’auto-défense : pour nous défendre, nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes.

La forme d’organisation dont nous avons besoin est toute trouvée : c’est la milice ouvrière. Les travailleurs d’une même usine se groupent en brigade, décident l’action à entreprendre, désignent des responsables pour les tâches techniques et pour les liaisons avec les autres usines. Plusieurs brigades forment une colonne, les différentes colonnes constituent un conseil central pour coordonner l’action. Ce n’est pas de l’utopie, c’est l’organisation spontanément adoptée par la classe ouvrière chaque fois qu’elle est intervenue de façon décisive pour défendre ses intérêts.

Certes, la grande majorité de nos camarades de travail n’est pas prête aujourd’hui pour une attaque frontale contre la bourgeoisie et son État. Mais si nous voulons avoir une chance de l’emporter la prochaine fois que des conditions favorables se présenteront pour une lutte d’ensemble, il faut dès maintenant entreprendre un patient travail de préparation.

Les travailleurs les plus décidés doivent se contacter – avec la discrétion nécessaire – et s’assurer les liaisons et les moyens d’action qui leur permettront, le moment venu, d’aider leurs camarades à s’ organiser rapidement et de la façon la plus efficace.


Le 19 décembre

Le 19 Décembre était une « grande journée d’action » contre le fascisme. Voici comment elle s’est déroulée pour un employé d’un établissement public qui groupe 377 personnes.

Le 18 un membre de la CGT traverse les bureaux et dépose furtivement un tract devant chaque employé. Ce tract, signe par la CGT et FO dénonce l’OAS sur le ton des punaises de bénitiers parlant des blousons noirs. Il faut reconnaître que ce style convient très bien au genre de la boîte.

Après une dizaine de lignes de pleurnicheries, l’appel invite le personnel « à participer aux manifestations prévues dans le de cette journée ». (Belle précision) ! La CFTC affichera le 20 Décembre un communiqué jésuitique où elle annonce qu’elle se tient en dehors de toute activité politique.

A l’heure de « l’arrêt national de travail » un syndicaliste téléphone à chaque bureau pour demander de suivre les consignes. Dans le mien où nous sommes trois une vieille catholique signera une pétition qui réclame « la mise hors d’état de nuire de l’OAS ».

Le soir nous sortons à 19 heures moins le quart. Comme la manifestation doit commencer à 18 h. 30, j’espère que les syndicats vont nous faire partir une demi-heure plus tôt. Il n’en est rien et à 18 H. 45 je m’en vais seul à la manifestation.

A 19 heures je suis à l’Hôtel de Ville et commence à remonter vers la Bastille par les rues qui sont parallèles à la rue de Rivoli. De petits groupes de cégétistes stationnent et de temps en temps scandent les mots d’ordre : « OAS assassins » et « Paix en Algérie ». Un manifestant qui a essayé de déployer une banderole s’est fait arrêter et ses camarades le critiquent : « Il nous a fait perdre une banderole, c’est malin… ». Un chefaillon scande au sifflet « le fascisme ne passera pas ». Il manœuvre son groupuscule comme un adjudant sa section. Un gars a quand même une réaction positive : « Quelle connerie d’être venus les mains nues ».

Je me dirige vers le métro Saint-Paul où plusieurs charges de police ont déjà eu lieu. Ici il n’y a plus de « service d’ordre syndical » ; aussi les manifestants prennent des initiatives, injurient les flics, discutent librement entre deux charges.

Lorsque j’arrive nous sommes un millier environ. Un peu plus tôt un jeune travailleur a lancé un pavé contre un car de police qui a brisé une vitre et blessé paraît-il 4 flics.

Le lendemain, un copain m’apprendra que, quelques centaines de mètres plus haut, des manifestants ont tenté d’ériger une barricade en disposant des voitures au milieu de la rue. Un membre du « service d’ordre syndical » est intervenu : « Au nom du Parti Communiste français, je dis camarade : pas de ça » ; et ce sont des membres du P.C. qui ont remis les voitures en place.

Quelques minutes après mon arrivée, la police charge et nous poursuit sur 300 mètres dans les rues adjacentes. Un jeune instituteur qui vient de recevoir un coup de matraque enrage de ne pas avoir d’armes. Il me dit qu’il n’appartient à aucun parti mais qu’il vient toujours aux manifestations car il espère s’y battre. Il explique qu’à faire venir les gens se faire matraquer sans se défendre on les dégoûte peu à peu de l’action.

Il suggère d’abattre la clôture d’un chantier pour s’armer avec les planches ; j’approuve avec vigueur son initiative, mais il ne reste plus qu’une dizaine de manifestants qui ne se soient pas paniqués devant la charge de police. Et à 200 mètres il y a plusieurs centaines de cognes.

Les gars qui sont là discutent ferme. Tous souhaitent remettre ça, mais en revenant organisés et armés. Je parle des milices ouvrières qui, là où elles ont existé en 1934, ont remporté des victoires sur les fascistes. Celui qui tout à l’heure a attaqué le car approuve. Une nouvelle charge nous disperse.

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