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Conférence de presse de Messali Hadj à Chantilly

Article paru dans La Voix du peuple, mai 1962, p. 1 et 4

MNA (Algerian National Movement) leader Messali Hadj at press conference where he proposed a conference between MNA and FLN (National Liberation Front) on May 4, 1962 in Gouvieux, France. (Photo by Keystone-France/Gamma-Keystone via Getty Images)

Devant l’évolution de la situation tragique en Algérie, l’approche du scrutin d’autodétermination, la recrudescence des luttes fratricides F.L.N.-M.N.A., une campagne de presse orchestrée par certains services non désintéressés accusant le M.N.A. de collusion, voire d’alliance avec l’O.A.S., le M.N.A. a décidé de tenir une Conférence de Presse pour informer notre peuple et l’opinion publique sur l’ensemble de ces problèmes.


Mesdames, Messieurs,

Depuis le cessez-le-feu, la situation, en Algérie, s’aggrave tous les jours. Il n’y a jamais eu autant d’attentats, d’assassinats et de victimes. Le peuple algérien attendait le cessez-le-feu, ce devait être la joie, la paix retrouvée, des manifestations avec le drapeau national largement déployé. Le peuple algérien pensait que le cessez-le-feu allait lui permettre de vivre les heures qu’ont déjà vécues les Marocains et les Tunisiens. Non seulement, ces festivités annonçant l’indépendance et l’amélioration de son sort économique et social n’ont pas eu lieu, mais encore notre peuple constate que son existence devient de plus en plus difficile sinon impossible.

Chômage, misère, épidémie, plasticages, voitures piégées, bombardements de quartiers, assassinats en série, c’est là une situation intolérable qui ne peut durer sans provoquer de violentes réactions. Ces méfaits sont commis quotidiennement par les fascistes de l’O.A.S. pour maintenir l’Algérie dans le système colonial d’antan. Du côté de l’O.A.S. il faut s’attendre à tout, car celle-ci est résolue à utiliser tous les moyens, y compris le génocide et la politique de la « terre brûlée » afin de créer le chaos, l’anarchie et compromettre l’indépendance de notre pays.

LES ACCUSATIONS MENSONGERES DE CERTAINES OFFICINES.

C’est pourtant cette organisation ultra-fasciste que de différents côtés l’on veut, à tout prix, coller au M.N.A. Nous avons déjà, à de nombreuses reprises, dénoncé des accusations mensongères qui ont pour but de jeter le discrédit sur notre parti et diviser les Algériens. Il faut croire que ces démentis n’ont pas suffi, puisqu’une certaine feuille est allée jusqu’à accuser des émissaires du M.N.A. d’avoir conclu un accord à Francfort avec l’O.A.S. Ce journal à même prétendu que j’étais au courant de ces tractations.

Par ailleurs, l’on a beaucoup épilogué sur mon nom ces derniers jours à propos de la liste des témoins qui ont été cités par SALAN lors de son premier interrogatoire. Il est vrai que je figure sur cette liste à côté d’un grand nombre de personnalités civiles et militaires, et notamment du général de GAULLE.

Que peut-on penser de toute cette campagne de mensonges sinon que le M.N.A. a été utilisé comme un moyen pour une vaste opération politico-policière ?

Ce n’est pas la première fois que nous sommes victimes de telles tentatives. Mais, hier comme aujourd’hui, le M.N.A. et moi-même sommes décidés à nous défendre, à déjouer toutes les machinations et à combattre les campagnes d’intoxication et de mensonge.

Mon passé politique, mes quarante années de lutte pour l’indépendance de l’Algérie et son émancipation sur le plan économique, social et culturel, mon attachement à la démocratie, quelles que fussent les circonstances du combat et, enfin, le caractère plébéien du MOUVEMENT NATIONAL ALGERIEN depuis l’ETOILE NORD-AFRICAINE jusqu’au M.N.A., prouvent, s’il en était besoin, que tout nous sépare de l’O.A.S. qui est aux antipodes de notre programme politique.

C’est pourquoi je déclare, de la façon la plus énergique, afin que tout le monde le sache, que ni le M.N.A., ni moi-même, n’avons conclu un accord quelconque avec cette organisation fasciste, qu’à aucun moment nous n’avons eu de contacts directs ni indirects avec ses représentants. Dans ce domaine, je n’ai jamais transigé et, pour preuve, je n’ai pas hésité, au mois de juillet dernier, à exclure un certain nombre d’individus qui se sont laissé soudoyer par les officines colonialistes en vue de créer la 3ème force que le M.N.A. avait déjà condamnée dès le début de la Révolution Algérienne. Ces individus qui se sont laissé entrainer si loin de la Révolution, peuvent, demain, utiliser le sigle M.N.A. pour d’autres aventures.

Quant à nous, nous n’avons jamais cessé de marcher dans le chemin de l’honneur et nous continuerons de marcher dans la même voie, quelles que soient les épreuves et les persécutions.

Messali Hadj au cours de sa conférence de presse à Gouvieux

LES LUTTES FRATRICIDES : PROPOSITION DU M.N.A. AU F.L.N.

Il y a un autre problème que je veux aborder devant vous : c’est celui des luttes fratricides qui opposent le M.N.A. et la F.L.N. depuis 1956 à nos jours. Ces luttes entre nationalistes ayant pour même objectif l’indépendance de l’Algérie ont fait des milliers de victimes. En ce qui nous concerne, nous les avons déplorées et condamnées et nous avons lancé plusieurs appels à l’union et à la réconciliation pour mettre fin à ces tueries. Si hier malheureusement, elles ont continué malgré nos appels, aujourd’hui, elles auraient dû prendre fin avec le cessez-le-feu. Or, ces combats fratricides continuent et sont même, depuis quelques jours, en recrudescence, parfois sous de nouvelles formes. Hier, ce furent la mitraillette, le pistolet et la grenade ; aujourd’hui, ce sont la hache, le couteau, le gourdin, la corde, l’enlèvement et l’égorgement. La violence des uns appelle la violence des autres. Le moment n’est plus de dire qui a commencé le premier, car il y a là un engrenage et un cycle infernal de représailles.

Le mieux, aujourd’hui, est de rechercher les moyens de mettre fin à cette calamité.

Quant à moi, je n’ai cessé, depuis 1957 jusqu’à nos jours, de faire appel sur appel au F.L.N. pour que cesse ce massacre qui compromet l’indépendance de notre pays et qui apporte de l’eau au moulin du fascisme de l’O.A.S. Le moment n’est-il pas suffisamment grave pour que nous tous Algériens, nous nous penchions sur ce problème pour briser ce cycle infernal et nous unir contre le danger commun. A ce sujet, je tiens à préciser que, bien que n’ayant pas assisté aux négociations et malgré les réserves qu’il a faites sur les accords franco-F.L.N., le M.N.A. a décidé de procéder à sa reconversion politique et de participer activement à l’édification du futur Etat algérien conformément aux principes de l’autodétermination. Aujourd’hui, nous renouvelons solennellement notre appel au F.L.N. en vue de mettre fin aux luttes fratricides et de réaliser un rapprochement qui nous permettrait d’unir toutes les forces nationales et démocratiques de notre pays pour faire face aux difficultés qui assaillent de partout notre peuple et atteindre tous les objectifs de la Révolution Algérienne.

C’est pourquoi nous proposons une réunion au sommet F.L.N.-M.N.A. pour débattre l’ensemble de ces problèmes. Si la sagesse politique ne prévalait pas, il faudrait s’attendre au pire. Nous verrions alors, en Algérie et en France, les Français se battre contre les Français et les Algériens s’exterminer entre eux au profit du fascisme.

Le M.N.A. considère que l’union est une nécessité vitale. Seule sa réalisation peut nous permettre d’aborder le problème algérien dans les meilleures conditions. Grâce à cette union, les Algériens pourront se consacrer essentiellement à la construction de l’Algérie nouvelle, mettre sur pied ses institutions et créer les bases indispensables pour résoudre les problèmes politiques, économiques, sociaux et culturels. Le peuple algérien attend de ses dirigeants que l’indépendance du pays se traduise dans les faits par la réalisation de ses aspirations.

Il y a également un problème sur lequel nous voudrions vous faire connaître notre point de vue. C’est nous qui, les premiers, en créant l’ETOILE NORD-AFRICAINE en lendemain de lu première guerre mondiale, avons posé le problème du Maghreb uni en tant que nécessité historique, politique, économique et stratégique. Ce problème a toujours été pour nous d’une grande importance, mais il ne sera pas possible de le résoudre tant que notre pays demeurent dans l’état où il se trouve aujourd’hui. De même, on ne pourra créer le Maghreb que dans la mesure où les trois pays de l’Afrique du Nord auront réalisé leur indépendance politique et économique.

Il est vrai que nous sommes liés au Monde Arabe par l’histoire, la géographie, la culture, la langue et la religion. Il est normal que les peuples arabes cherchent à s’unir pour faire face à l’évolution économique et technique qui transforme le monde entier. Cette aspiration du Monde Arabe a l’union est aussi légitime que celle qui pousse d’autres régions du monde à s’unir.

Ceci dit, il reste à déterminer dans quelles conditions cette union pourra se réaliser. Mais, en ce qui nous concerne, nous croyons que rien ne pourra se faire de valable et de durable dans ce sens que si l’on tient compte des aspirations profondes des peuples arabes eux-mêmes et en procédant par des voies démocratiques dans le respect des droits de chacun.

A propos du Monde Africain, nos prolongements sahariens nous mettent en contact avec lui. Le M.N.A. entend que l’Algérie ait des relations amicales avec les peuples noirs d’expression française limitrophes de notre pays, sans négliger pour autant les peuples plus lointains du continent. Nous avons toujours eu d’excellents rapports avec les représentants de ces peuples noirs qui, hier, étudiants en France, dirigent, aujourd’hui, les destinées de leur pays.

Par sa position géographique, l’Algérie est une plaque tournante qui l’oriente aussi bien vers l’Orient arabe, le continent africain que le Monde Occidental. Dans le passé, l’Algérie, comme d’ailleurs tout le Maghreb, a toujours eu des relations économiques, commerciales et diplomatiques avec le Monde Occidental. Nous n’oublions rien du passé et nous entendons qu’à l’avenir l’Algérie indépendante ait des relations fructueuses avec tous les pays méditerranéens, et notamment avec le peuple français.


QUESTIONS ET REPONSES DE LA CONFERENCE DE PRESSE DU 4 MAI 1962

Q. : M. le Président, si je vous ai bien compris tout à l’heure, vous seriez disposé à rencontrer M. BENKEDDA et, éventuellement, à faire partie du futur gouvernement algérien ?

R. : Je serais très content de rencontrer M. BEN KHEDDA, les autres membres du F.L.N. que je connais très bien, non pas pour une question de maroquin, mais pour parler, précisément de ce problème angoissant qui fait qu’aujourd’hui nous voyons la Révolution pour laquelle nous avons sacrifié le meilleur de nous-même, et voici plus de 40 ans, est actuellement menacée. C’est de cela que je voudrais parler avec mes compatriotes qui sont actuellement en Tunisie, au Maroc et même à l’étranger.

Q. : M. le Président : Pour réaliser cette réunion au sommet est-ce que vous allez vous adresser directement à M. BEN KEDDA ou est-ce que vous vous contentez de cet avertissement par la voie publique comme vous l’avez fait maintenant ?

R. : Non Monsieur ; nous ne nous contentons pas, nous allons aller jusqu’au fond de ce problème.

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