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Dallas

Article paru dans Pouvoir ouvrier, n° 56, décembre 1963, p. 9-10


Nous reproduisons ci-dessous une lettre d’un camarade américain au sujet des conséquences de l’assassinat de Kennedy. Nous ne partageons pas le point de vue de ce camarade selon lequel le capitalisme américain serait incapable de résoudre la question noire et évoluerait rapidement vers un régime de type fasciste. Nous reviendrons sur cette analyse dans un de nos prochains numéros.


« … Le véritable coupable dans l’affaire est ce monde de haine, de violence, de préjugés étouffants, de gouvernement par la terreur et la torture sans aucun respect des lois, ce monde aux mœurs « féodales » qui s’appuie sur le capitalisme le plus moderne et l’impérialisme le plus vaste de l’univers, ce monde qui s’appelle le Sud des U.S.A. Rendez-vous compte : la ville de Dallas, à elle seule, a plus de meurtres en un an que toute la Grande-Bretagne.

Et alors que tout le pays porte le deuil, que les orateurs appellent Kennedy un nouveau Lincoln, et qu’on demande au pays d’ériger un « monument vivant « à feu le Président par le vote et l’application rapides de la loi sur les Droits Civiques qui porte son nom, c’est ce même Sud qui, sans aucune honte, s’acharne dans sa réaction. Voilà que les polices du Sud, au lendemain même de l’assassinat, continuent la politique de répression en arrêtant, sans prétexte et sans l’intervention du F.B.I., des Noirs dont le seul crime a été d’avoir voulu voter ; voilà qu’on jette des bombes et qu’on tire sur la maison d’un Noir sans que la police découvre la moindre « trace » ; voilà qu’au Congrès les députés sudistes, qui contrôlent les tout-puissants « comités » de la Chambre, bloquent la législation sur les Droits Civiques (le « monument vivant » de Kennedy) sans que le nouveau Président « puisse rien faire ». Ils disent qu’ils veulent attendre que « l’hystérie soit passée ». De quelle « hystérie » s’agit-il ? Non pas celle des lyncheurs, des marchands de haine, de ceux qui accusaient Kennedy de « trahison » et qui maintenant menacent les modérés par téléphone en leur disant : « Vous serez le prochain ». Non. C’est de « l’hystérie » de ceux qui, devant l’assassinat de Kennedy, ne veulent pas que cette mort n’ait rien changé.

Malheureux pays. A la mort de Lincoln, dont la politique, tout comme celle de Kennedy, se fondait sur les besoins d’un capitalisme progressiste et non pas sur l’amour de la justice, à sa mort.il y avait quand même un Congrès radical-républicain pour poursuivre « l’émancipation » dont nous célébrons le centenaire. Aujourd’hui il n’en est rien. La destruction de l’esclavage a permis au capitalisme américain de se rationaliser et de s’unir sur la base du travail salarié. Mais la question Noire reste toujours à résoudre. Et la faillite de la tentative réformiste qu’avait incarné Kennedy pour résoudre ce problème est consacrée par sa mort et ses suites. Car le capitalisme américain, une fois de plus, s’est montré incapable de résoudre le problème qui agite son existence depuis son début. Le capital nordiste dépend de l’appui de la contre-révolution sudiste pour maintenir sa domination politique, et vice-versa. Il optera pour le fascisme plutôt que de rompre avec son « alliée » du Sud, et ce même Sud n’acceptera jamais une solution de véritable égalité à la question Noire.

Ainsi, cette question reste la clef du développement américain. Tandis que les masses Noires mènent une bataille acharnée dans les rues du Sud et des grandes villes industrielles du Nord, tandis que l’importance du mouvement pour les Droits Civiques va en croissant, tan-dis que le désir de victoire, l’impatience, et l’idée d’une société d’égalité véritable chez les Noirs se durcissent, l’extrême-droite, elle aussi, connaît une renaissance. Il ne s’agit pas seulement des organisations du racisme traditionnel, comme le K.K.K., mais aussi de groupes pro-fascistes qui se trouvent partout dans le pays et sont fortement subventionnés par certains capitalistes.

Le moment d’un réformisme possible – s’il a jamais existé – est passé. Des deux cotés, d’ailleurs. On voit se former une alliance de l’extrême-droite et des soi-disant modérés dans l’atmosphère étouffante de l’Amérique post-Kennedy. Basée sur un ensemble de lois « anti-subversives » adoptées depuis la dernière guerre, et sur le reflux et la bureaucratisation du mouvement ouvrier depuis la même époque, elle s’acharnera sur la vraie « gauche » en s’attaquant aux droits des travailleurs, aux Noirs, et aux droits d’expression et d’organisation de tous les mouvements politiques. Ce « danger fasciste » n’est pas une chimère. Le capitalisme américain ne peut pas se débarrasser de « sa » Révolution algérienne et de « son » O.A.S. pour la simple raison qu’elles sont enracinées dans le pays, dans la société capitaliste américaine.

C’est ainsi que les espoirs doivent se tourner vers le mouvement spontané qui se développe chez les Noirs. Déjà il joue un rôle d’avant-garde dans la lutte de classes américaine. Les Noirs sont fortement enracinés dans la production capitaliste américaine et ils apprennent que c’est là le point faible de cette société. Et l’expérience commune des travailleurs noirs et Blancs des années ’30 (les « sit-downs ») a appris à tous qu’il faut lutter ensemble pour gagner. Si l’avant-garde Noire réussit à joindre les travailleurs blancs dans une lutte commune pour l’égalité sociale et raciale, au lieu du « danger fasciste » on aura une nouvelle société.


« PAUVRETÉ ABJECTE »… AUX U.S.A. !

« Washington, 13 décembre.

20 millions de citoyens des Etats-Unis vivent dans des conditions de « pauvreté abjecte » et ne disposent pas du minimum vital. Ce « paradoxe choquant » de la vie américaine a été mis en évidence aujourd’hui par le « Comité national des zones pauvres des U.S.A. » qui s’est réuni pour étudier un rapport préparé depuis deux ans par ses sociologues.

Selon le rapport, il est aujourd’hui nécessaire, pour ne pas risquer de devenir « pauvre », de réunir les conditions suivantes : être Blanc, avoir entre 25 et 45 ans, ne pas avoir plus de deux enfants, habiter une ville du Nord, avoir le plus d’instruction possible et ne pas tomber malade. » (Information de l’Agence France-Presse).

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