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Jean-Claude : Algérie, l’heure du bilan

Article signé Jean-Claude paru dans Le Monde libertaire, n° 589, 4 avril 1985, p. 8

Washington: Chadli Bendjedid, President of Algeria speaking with President Reagan nearby.

DEPUIS plus de vingt ans, l’Algérie est indépendante. La bureaucratie et la bourgeoisie nationale ont pris le relais des colons français pour exploiter à leur tour le peuple. La situation économique, sociale et politique est catastrophique. Le bilan pour les travailleurs est donc bien maigre.

Aperçu des lois de l’Etat algérien

Les libertés d’expression et de réunion ne peuvent « être invoquées pour saper les fondements de la révolution socialiste » (article 55).

« La libre circulation n’est garantie que sur le territoire national, le droit de sortie étant soumis à restrictions » (art. 37).

« La loi fixe les conditions de déchéance des droits et libertés fondamentaux quiconque fait usage de ses droits et libertés en vue de porter atteinte à la Constitution, aux intérêts essentiels de la collectivité nationale, à l’unité du peuple et du territoire national, à la sécurité intérieure et extérieure de l’Etat et à la Révolution socialiste » (art. 73).

« Est puni d’un emprisonnement de deux mois à deux ans et d’une amende de 500 à 20 000 dinars ou à l’une de ces deux peines seulement, quiconque, à l’aide de violence, voie de fait, menaces ou manœuvres frauduleuses a amené, ou maintenu, tenté d’amener ou de maintenir une cessation de travail dans le but de forcer la hausse ou la baisse des salaires, ou de porter atteinte au libre exercice de l’individu et du travail » (art. 17 du code pénal assimilant le droit de grève à un délit).

Comme tout Etat totalitaire, l’appareil répressif est très poussé et s’exerce à tous les niveaux : économique (exploitation salariale), politique (parti unique, police politique) et idéologique (propagande aux mains de l’Etat (presse, télévision, radio). Toutes les libertés politiques, syndicales et culturelles les plus élémentaires sont interdites.

Les médias n’hésitent pas à recourir à la calomnie, à l’amalgame pour dénaturer et condamner tout embryon de contestation. Les rares critiques que peut formuler la presse, les carences qu’elle dénonce le sont toujours selon le même schéma : énoncé du problème, rappel des principes socialistes, annonce que les dirigeants sont conscients des difficultés et appel aux responsables ou aux militant, pour que cela ne se reproduise plus. Le récit, en lui-même, est souvent confus et nécessite une bonne connaissance préalable du fait en question pour être compris du lecteur, qu’il s’agisse d’une grève, d’une contestation universitaire ou de la mise à l’écart d’un responsable. Les journaux étrangers, pour leur part, ne sont pas mis en vente lorsqu’ils donnent des détails sur les affaires intérieures jugées délicates par le pouvoir.

Une économie de crise

II y a un manque certain d’approvisionnement de biens de consommation. Certains produits peuvent disparaitre des réseaux de distribution durant plusieurs semaines. Le sous-emploi est important dans le secteur agricole et l’économie souffre d’un manque de qualification professionnelle. Les progrès dans le domaine de la santé ont surtout profité aux privilégiés et aux salariés des entreprises nationales. Ces derniers jouissent d’avantages sociaux (dispensaires, cantines, etc.) dont ne dispose pas le reste de la collectivité. Pour l’année 1981-1982, 50 % du corps enseignant étaient encore constitués de coopérants. La poussée démographique va prochainement faire éclater le cruel manque d’infrastructures en matière de logements, équipements sociaux, etc. (voir M.L. du 29 novembre 1984).

La priorité donnée à l’agriculture, aux industries de biens de consommation, ainsi qu’à l’amélioration des réseaux de distribution, révèle avant toute chose la nécessité, pour l’économie, de supprimer les goulots d’étranglement qui entravent la bonne marche du système. Il s’agit en effet pour la classe dirigeante de se donner les moyens de poursuivre l’exploitation salariale dans certaines conditions afin d’éviter tout risque de déstabilisation.

L’Etat et les classes possédantes

Personne ne croit au socialisme algérien. Tous les espoirs d’une autre voie se sont envolés depuis bien longtemps. Si le pouvoir avait fait tout son possible pour camoufler la véritable nature de classe de l’Etat algérien, les vestiges du populisme de Boumedienne se sont écroulés définitivement avec l’accession de Chadli au gouvernement.

Le capitalisme a été imposé en Algérie par le colonialisme français avec toutes ses conséquences : expropriation des terres, prolétarisation des paysans… A l’époque de l’indépendance, il y eut passation de pouvoir : le F.L.N. et la bourgeoisie héritent de l’infrastructure déjà mise en place par les colonisateurs. A travers ses nationalisations, l’Etat algérien devient propriétaire d’une partie des terres, coopératives, industries… Une moindre place fut laissée pour la bourgeoisie nationale. Une économie mixte, à prédominance étatique, s’installe difficilement. L’économie ne peut que rester dépendante du marché mondial et des puissances multinationales (trusts, Etats impérialistes).

Comme lors de toute libération nationale, la bourgeoisie locale et la fraction dirigeante du F.L.N. ont profité de la lutte populaire pour s’emparer du pouvoir et prolonger une société de classes. Etat centraliste et très hiérarchisé, la bureaucratie naissante du F.L.N. n’a jamais eu l’intention de tenir compte des intérêts de la population. Les luttes internes pour le contrôle de la direction sont sans merci entre les différentes fractions. Tout est permis : mises à l’écart, assassinats, disparitions, pour conserver sa suprématie.

La bureaucratie scolarise ses enfants dans des établissements spéciaux, afin de leur faciliter à leur tour l’accession aux postes-clef. Elle est indissociable des fonctions qu’elle occupe au sein de l’appareil étatique. Elle le gère et l’administre. Par ce biais, elle a un avantage sur la bourgeoisie privée.

Au cours des années, le renforcement du secteur public n’a jamais découragé l’investissement privé. Les entreprises se sont installées et ont prospéré entre les mailles du filet tressé par le secteur étatisé. Elles choisirent les activités de production les plus rentables à court terme. Depuis 1979, la situation s’est modifiée, la bourgeoisie revient au premier plan. Toutes les facilités lui sont données pour jouer le jeu de la concurrence. Le colonel Chadli n’a-t-il pas déclaré le 1er mai 1981 : « Nous avons encouragé le secteur national privé non exploiteur, il ne constitue pas un danger pour la révolution, nous sommes toujours disposé à l’aider. »

Malgré les rivalités, la bourgeoisie et la bureaucratie sont condamnées à s’entendre sur le dos des travailleurs. « Le F.L.N avant-garde du peuple pour le mener au socialisme », n’est plus qu’un slogan poussiéreux oublié, renié sans cesse. 1962-1985, la lutte continue pour le prolétariat algérien, à lui de s’organiser pour se débarrasser des détenteurs du pouvoir.

Jean-Claude
Gr. Kropotkine

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