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Henri Bouyé : L’amour de la discipline

Article d’Henri Bouyé paru dans Le Combat syndicaliste, 26e année, n° 106, 15 mai 1953, p. 1

Henri Bouyé (1955)
Famille Bouyé/Archives d’AL/FACL (Source)

L’enseignement militariste affirme que la discipline fait la force principale des armées, ce qui est son rôle. Laissons lui ce privilège, nous qui sommes convaincus que l’autorité de la contrainte (à ne pas confondre avec celle de la science et du talent) en dotant d’une vaine puissance celui qui l’exerce, mutile la personnalité de celui qui la subit sans que la collectivité au nom de laquelle sont lancées de si flambantes formules en tire le moindre profit. Il n’en demeure pas moins qu’en raisonnant ainsi le militarisme est envers lui-même d’une logique rigoureuse, puisque sa raison d’être est le maintien entre les hommes des barrières artificielles de sa hiérarchie.

Bien qu’il n’y paraisse pas toujours la structure des États et des gouvernements découle des mêmes principes que ceux du Président à l’organisation des armées, ce qui n’est pas une raison (et c’est là que nous voulions en venir) pour en déduire que pour progresser le genre humain ait besoin de tout cet attirail, ni que la libération sociale vers laquelle tendent nos efforts nécessite l’emploi, ne serait-ce que temporairement, de méthodes rétrogrades. Ce n’est pas en ignorant la réalité individuelle et la puissance de la liberté que l’on facilitera les explosions populaires qui précèdent les grandes réalisations révolutionnaires.

Or une curieuse conception de la discipline a pris corps, dans les milieux ouvriers. Sous prétexte de se débarrasser d’un romantisme dépassé qui peut-être fut parfois exclusif, on en vient à vouloir ignorer complètement les aspirations intimes de la personnalité. Du train où l’on y va, au lieu que la société soit faite le plus possible à l’image de l’homme, il faudrait bientôt que ce dernier oublie qu’il existe, pourvu que la société continue. Ce n’est plus la personne humaine, que l’on cherche à améliorer, mais la cage dans laquelle elle est condamnée à passer son existence. Le plus triste est que trop souvent le militant ouvrier (et pas seulement ce qu’il est convenu d’appeler la « masse » ouvrière) n’a pas échappé à ce courant qui veut limiter son sens critique et discréditer l’esprit de révolte sans lequel rien de grand n’a été et ne sera jamais fait. Selon sa fonction le militant se fait trop volontiers officier, caporal ou simple soldat, il lance des ordres (des « consignes » nous dira-t-on) qu’il attend qu’on lui donne, tout cela dans un esprit pro-militaire, pour le moins caporaliste, esprit qui ne dispose guère aux actions d’envergure où la force et l’initiative de tous, drainées par la libre association, justifient les plus beaux espoirs.

Pris entre une mécanisation toujours plus prononcée de la vie quotidienne et un besoin de liberté qu’il éprouve même s’il n’a pas le courage d’en faire état, il adopte ici encore (ici comme presque partout) la solution la plus paresseuse, il se laisse emporter par une marée d’obligations qui lui paraissent inévitables, sans essayer d’imposer à la hiérarchisation des actions et des fonctions les plus banales, une limite à laquelle il finit par ne plus croire. Cet avachissement, qui contraste avec une incontestable élévation du niveau culturel, provient en grande partie de l’abus qui a été fait du mot discipline. Au nom de la discipline, on a restreint chez beaucoup le goût de la liberté en confondant à bon escient, pour servir la cause de meneurs indignes, les nécessités qu’il y a de savoir se forger soi-même une discipline personnelle avec un « collectivisme » qui est un défi à l’harmonie collective.

Et après avoir fait accepter que la discipline se traduise par du respect pour une foule de choses qui ne méritent pas d’être respectées, on a commencé par faire admettre que la révolution ayant elle-même besoin de beaucoup d’ordre exigeait que la hiérarchie et l’esprit hiérarchique existassent même dans les rangs ouvriers et révolutionnaires. Le malheur est que les plus mauvaises habitudes soient celles qui se développent avec le plus de facilité. D’un esprit fraternel qui n’aurait jamais dû être entamé, on est allé à une déférence exagérée pour les titulaires de certaines fonctions responsables pour en arriver, sur un plan plus général, à l’injustice, à un respect scandaleux pour ce que l’on croit être la force et enfin, pour couronner le tout, à une acceptation dégradante de mille mesures qui restreignent inutilement la liberté individuelle.

Quand donc l’action se déroule-ra-t-elle dans un esprit de révolte réhabilité qui mette en danger jusque dans ses fondements un monde que le prolétariat devrait rougir d’avoir respecté si longtemps ? Si le travailleur s’incline devant la force (puisqu’il se croit faible), qu’il ait au moins la fierté de redresser la tête devant ceux qui, en raison de leurs fonctions et de leurs privilèges, veulent le regarder de trop haut. (Trop d’empressement pour ceux qui sont en haut de la hiérarchie, trop de dédain pour ceux qui sont en bas).

Une longue pratique de la discipline mal comprise a conduit les pauvres, les « sans-grade » (les moins que rien), à un respect immodéré pour les galonnés et autres détenteurs de privilèges, sur les lieux du travail comme dans la rue. En élément discipliné, celui qui devrait le premier se dresser contre la puissance politique et économique qui l’écrase, implore cette puissance de bien vouloir lui dispenser ses bienfaits. Le mot réformisme ne suffit plus pour évoquer tant de petitesse, c’est en pleine mendigoterie qu’actuellement le parti le plus nombreux de la classe ouvrière paraît aimer patauger. La discipline pourrait être une grande vertu, mais dès le montent où elle fait perdre à l’homme sa dignité, où elle détruit en lui le désir de liberté, où elle conduit à respecter ce qui opprime, elle constitue le pire des vices ! !

En attendant qu’une saine conception de la discipline ait droit de cité dans tant d’organisations ouvrières auxquelles la C.N.T. s’honore de n’être pas apparentée, on serait tenté de rendre hommage à l’indiscipline.

« Liberté, que de crime sont commis en ton nom », est-il dit souvent. Mais on peut ajouter : « discipline, que de bassesses sont commises en ton nom » ! !

Henri BOUYE.

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