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Claude Devence : Réponse au Professeur Rivet

Article de Claude Devence paru dans Nouvelle Gauche, n° 8, 22 juillet 1956, p. 2

ALORS que la guerre d’Algérie trouble la conscience de nombreux Français, l’opinion d’un homme comme le Professeur Rivet ne peut manquer d’avoir une grande portée.

Or « Combat » vient de publier une interview du Directeur honoraire da Musée de l’Homme, intitulée : « Au nom de l’idéal de la Gauche, le professeur Paul Rivet condamne la rébellion algérienne » (1).

Et pourquoi cette condamnation ?

Parce que le mouvement algérien « à l’origine une manifestation légitime (…) s’est de plus en plus transformé en un mouvement nationaliste, religieux et raciste… »

Jacques Soustelle, lors de son retour d’Algérie, soutenait, lui, qu’il s’agissait, non d’un nationalisme algérien, mais d’une « entreprise agressive du panarabisme à direction égyptienne » (2)

En avril dernier, le Professeur Rivet signait un « Appel pour le salut et le renouveau de l’Algérie française » dans lequel il s’agissait d’un « impérialisme théocratique, fanatique et raciste, celui du panarabisme ».

Dans l’interview accordée à « Combat », le Professeur Rivet mêle les deux notions, pourtant contradictoires, nous semble-t-il, en parlant d’un « nationalisme panarabe ».

Or, déclare l’auteur, « j’ai lutté toute ma vie contre le nationalisme, contre le sectarisme religieux, contre la discrimination raciale ».

Le jugement qu’il porte, déclare enfin le professeur, provient de « l’analyse des faits ».

Nous ne savons pas comment le Professeur Rivet a procédé. Voici pourtant les questions auxquelles il fallait répondre, selon nous :

1.) Cette attitude « raciste, fanatique, sectaire, xénophobe et panarabe » existe-t-elle réellement ?

2.) Si oui, quelle importance tient-elle dans « la rébellion algérienne » ? Est-elle le facteur dominant ?

3.) Son importance est-elle si grande qu’elle condamne en totalité « la manifestation légitime » que fut à l’origine, selon le Professeur Rivet, le mouvement algérien ?

Ensuite, tournant l’analyse ethnologique d’un autre côté, il fallait se demander :

1.) La lutte armée de la France contre « les rebelles algériens » n’est-elle pas aussi une manifestation de nationalisme et même de racisme de la part de ceux qui la mènent ?

2.) N’y a-t-il pas aussi chez certains d’entre nous une trace de sectarisme religieux (dixit Bidault : « La victoire de la Croix sur le Croissant », à propos du renversement du Sultan du Maroc).

Etudions les jugements portés par le Professeur Rivet. Sur quels faits s’appuient-ils ?

S’agit-il d’un nationalisme ? En ce cas, le Professeur Rivet reconnaît le fait national algérien et nous sommes d’accord avec lui. Mais il se trouve en contradiction formelle avec son élève Jacques Soustelle.

Le Panarabisme

Veut-on ressusciter le mythe des « marées humaines » ? « Le « péril arabe » après le « péril jaune » ? Croit-on vraiment que le monde arabe est si homogène qu’il soit capable d’organiser un mouvement concerté de toutes ses troupes (dont l’Algérie serait « le fer de lance ») contre l’Europe ? La diversité des régimes politiques des pays arabes qui va de la république (Tunisie) à la théocratie (Arabie Séoudite), en passant par la royauté (Maroc) et la dictature (Egypte), leur attitude dispersée vis-à-vis du pacte de Bagdad et même à l’O.N.U., la crise de la Ligue Arabe, l’état plus ou moins avancé des structures politiques et sociales dans chaque pays, cela suggère-t-il une masse politique homogène ?

Un panarabisme à direction égyptienne, dit-on. Mais Bourguiba ne l’a-t-il pas emporté, malgré Le Caire ?

Le « Fanatisme Sectaire »

Ce n’est pas le fanatisme religieux qui s’exprime dans les tracts du M.N.A. ou du F.L.N., qu’il faut pourtant bien considérer comme l’expression de la résistance algérienne. Ferhat Abbas est-il un fanatique religieux ? Ce laïque qui réclamait en Algérie la séparation de l’Eglise et de l’Etat, une réforme que le gouvernement français n’a jamais voulu consentir. Messali Hadj, lui-même, musulman pratiquant pourtant, n’invoque jamais que des motifs politiques et sociaux à l’insurrection, jamais religieux.

« Les régions rebelles sont précisément celles dont il était accoutumé d’affirmer qu’elles ne sont islamisées qu’en surface : Aurès, Kabylie, Rif, Moyen-Atlas », remarque Ch. A. Julien.

S’il existe cependant une frange sectaire et fanatique, comme il est inévitable qu’elle existe dans un mouvement de cette sorte, n’est-ce pas notre intransigeance, notre refus de négocier avec ceux qui n’y appartiennent pas, qui contribuent plus que tout à la renforcer.

Le Racisme

Dans la mesure où ce racisme existe, hélas ! n’est-il pas le reflet du nôtre propre ?

En 1894, rapporte Ch. A. Julien, le Conseil Supérieur proclama que « l’Arabe est une race inférieure et inéducable ».

Depuis 120 ans, les Arabes sont l’objet du mépris des colons ou de leur paternalisme. La modeste et toute récente réforme de la fonction publique s’est heurtée à l’attitude raciste des étudiants algérois d’origine européenne.

Les tracts des organisations « patriotiques » néo-fascistes insultent « les crouillats » et les « bougnoules ».

Rivarol, Aspect de la France, la Nation Française, le Bulletin de Paris, cher à M. Lacoste et ardent soutien de la politique de répression, étalent le racisme sur toutes leurs pages.

Là est la source du racisme.

Qui en est responsable ?

Comment donc lutter contre ces traces de fanatisme et de racisme qui condamnent, aux yeux du Professeur Rivet, toutes les autres causes de l’insurrection algérienne : la misère, l’oppression, l’exploitation et la prise de conscience d’un peuple ?

Ce n’est pas en se faisant l’allié, même tactique, de ce même fanatisme et de ce même racisme intra-muros. Ce n’est pas en demeurant intransigeant vis-à-vis de ceux qui nous combattent au nom de la liberté en les amalgamant de façon abusive aux quelques racistes et fanatiques qui cherchent à exploiter cette lutte au profit de leurs passions.

C’est en négociant sur une base de compréhension et d’estime réciproque qui, de par son esprit même, éliminera les extrémistes sectaires et xénophobes, de quelque côté qu’ils se trouvent.

C. DEVENCE.


(1) « Combat » du 9 juillet 1956.

(2) Il faut remarquer que seuls, parmi les ethnologues, le Professeur Rivet et J. Soustelle soutiennent ces thèses. Voir en particulier l’appel du Comité des Intellectuels et le texte des ethnologues du Musée l’Homme paru dans le n° 1 de « Nouvelle Gauche »

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