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Pierre Bésanger : Une interview de Messali Hadj

Interview de Messali Hadj recueillie par Pierre Bésanger, parue dans L’Observateur, n° 122, 11 septembre 1952, p. 9-10 et reproduite dans L’Algérie libre, n° 53, 15 septembre 1952, p. 1 et 4

Au moment où les problèmes tunisien et marocain vont se poser au gouvernement français avec une redoutable acuité, tout porte à croire que les nationalistes algériens vont se lancer à leur tour dans l’action. Provocations policières et répressions n’ont fait que renforcer la volonté de lutte des militants.

Déjà le M.T.L.D. annonce une nouvelle campagne pour la libération de son président d’honneur, Messali Hadj, toujours en résidence forcée à Niort où il a bien voulu accorder à notre envoyé spécial l’importante interview que nous reproduisons ci-dessous.


COMMENT jugez-vous aujourd’hui la conjoncture nord-africaine ?

– Le problème africain est un et ne peut être considéré que comme tel. Le grand courant d’indépendance qui remue profondément le Maghreb arabe se manifeste de plus en plus sur le plan intérieur et extérieur. Ce mouvement est bien antérieur à la guerre et l’activité de l’Etoile nord-africaine, du Néo-Destour et de l’Action marocaine est certainement connue des mouvements français et des gouvernants actuels.

Après la fin de la deuxième guerre mondiale on était en droit d’attendre de la part des gouvernements nés de la libération une meilleure compréhension des aspirations nationales nord-africaines. Or rien n’a été considéré et les gouvernements persistent dans une politique que la marche des événements condamne tous les jours et qui soulève près d’un milliard d’hommes qui veulent mettre fin aux servitudes coloniales. Ce qui se passe en Tunisie, au Maroc et en Algérie est précisément le résultat néfaste de cette politique coloniale qui consiste à ruser, à finasser, à gagner du temps pour mieux « ratisser ».

Cette situation va naturellement s’aggraver, étant donné que le gouvernement s’engage dans une politique de force et d’intransigeance.

Tous les pays du bassin méditerranéen sont en plein mouvement et engagés dans une lutte d’indépendance au moment où le monde du Moyen et de l’Extrême-Orient arrache sa liberté économique, sociale et politique, même au prix de révolutions et de coups d’Etat.

Quelle est donc la leçon que vous tirez et du retour de Mossadegh et de la défaite de Farouk ?

Bien avant mon voyage en Orient, j’ai dit à ceux qui m’entretenaient des problèmes sociaux dans les pays arabes, que l’Orient se trouvait en lutte contre deux grands adversaires : les armées d’occupation et les systèmes économiques et politiques intérieurs qui privaient des multitudes de leur part du revenu national.

Le coup d’Etat égyptien, qui certainement a été préparé au moment de l’affaire palestinienne, prend, pour le moment, l’allure d’une révolution populaire qui, au même moment détrône le roi, crée des commissions d’épuration, contrôle les fortunes et prépare activement des réformes agraires pour venir en aide aux 20 millions de fellahs.

Il est bon de dire qu’on ne peut indéfiniment duper un peuple : les peuples arabes, qui ont connu le règne de la grande colonisation au moment où l’Europe dictait ses volontés politiques et économiques à presque tout le globe, entendent se débarrasser, une fois pour toutes, de toutes les servitudes nées du colonialisme et veulent parfois, pour atteindre cet objectif, mettre les bouchées doubles – à preuve ce qui vient de se passer à Alexandrie où les ouvriers ont occupé des usines, dépassant ainsi les réformes préconisées par le général Neguib et Ali Maher. La révolution égyptienne est une chose normale et attendue depuis fort longtemps.

En Iran, le colonialisme européen, à travers l’Angleterre, a reçu un rude coup depuis les événements d’Abadan et la nationalisation des pétroles iraniens. Là aussi, la même lutte est engagée contre les exploiteurs du dedans et du dehors. C’est le peuple iranien, qui se trouve dans une grande misère, qui a imposé Mossadegh. Ce dernier vient également d’inaugurer des réformes sociales et agraires, et le shah de distribuer aux paysans des domaines royaux.

Que pensez-vous alors de l’attitude du bloc occidental à l’égard de ces mouvements d’indépendance ?

– Il observe leur évolution avec une inquiétude profonde. Je puis dire que c’est l’ensemble des nations qui regarde avec inquiétude ces changements s’opérer dans des pays connus jusqu’alors comme indifférents et réfractaires au progrès. Bien sûr, en d’autres temps, les puissances européennes seraient déjà intervenues pour maintenir leurs privilèges, mais aujourd’hui les expériences de la deuxième guerre mondiale et de la Corée ont quelque peu assagi les tenants du colonialisme. Une intervention quelconque en Orient amènerait nécessairement une autre intervention et et pourrait conduire à un nouveau Dantzig. De toute façon, les peuples colonisés qui ont tout perdu ne s’arrêteront à aucune considération et continueront leur lutte jusqu’à leur liberté pleine et entière.

Mais, dans tout cela, que devient la paix ?

– Jusqu’ici, les dirigeants de l’ordre établi après la deuxième guerre mondiale n’ont accordé à ce courant d’indépendance qu’une considération platonique et toutes leurs préoccupations étaient complètement tournées vers des considérations stratégiques et militaires.

Certes, les Nations unies commencent à entendre les voix des millions d’opprimés, mais néanmoins les antagonistes qui se préparent à une troisième guerre mondiale semblent vouloir utiliser les peuples colonisés, chacun dans sa sphère, sans tenir compte de leurs aspirations. Cette politique commence à faire faillite et, à Washington comme à Londres et aux Nations unies, on se rend parfaitement compte, avec l’exemple de la Corée et les événements d’Abadan, du Nil et de l’Afrique du Nord, que ces peuples n’entendent nullement servir de chair à canon au profit d’une formation militaire quelconque.

Aujourd’hui, on ne peut plus rejeter le problème des peuples colonisés, il s’impose à l’humanité pour cette raison que ces peuples, c’est-à-dire le monde arabo-islamique, et tous les peuples libérés au lendemain de la deuxième guerre mondiale, forment à eux seuls un BLOC COMPACT QUI EST CERTAINEMENT UNE GARANTIE DE LA PAIX DU MONDE. Ce bloc précisément peut, par le chiffre de sa population, la richesse de ses terres et ses points stratégiques naturels, être un élément de stabilité DANS LA MESURE OÙ SES ASPIRATIONS SERONT PRISES EN CONSIDERATION PAR L’OPINION INTERNATIONALE.

Que pensez-vous de l’attitude du peuple français vis-à-vis du mouvement algérien ?

– Né à Paris, le Mouvement national algérien s’est développé au milieu de la sympathie souvent agissante du peuple français.

Mais, bien que très amicalement, je reproche d’une façon générale au peuple français de ne pas assez s’occuper du problème colonial qui, à mon avis, se trouve intimement lié à ses revendications sociales, économiques et politiques. Son indifférence ou son silence peuvent avoir des conséquences très graves pour les futures relations entre ces deux mouvements d’émancipation. Sans demander l’impossible au peuple français, je reste convaincu que ce dernier peut faire beaucoup mieux et rendre davantage de services à l’instauration d’une véritable démocratie politique, sociale et économique en Afrique du Nord. A défaut des gouvernants, qui s’entêtent obstinément dans une politique de prestige et de violence, le peuple français doit, dans toutes ses activités et dans toutes ses revendications, jeter un pont entre le Maghreb arabe et lui. Pour que notre lutte soit la vôtre, et vice-versa, il faut que chacun, dans sa sphère, pense et agisse pour se faciliter mutuellement la tâche et préparer un avenir meilleur pour de véritables relations entre nos deux peuples.

Actuellement, le M.T.L.D. – en dépit d’énormes difficultés et de certaines incompréhensions de la part de la démocratie française – participe à toutes les activités de cette dernière par des manifestations, des réunions et sa presse que l’administration cherche à étouffer par tous les moyens. Nous sommes décidés à aller encore plus loin dans cette voie – mais encore faut-il que notre tâche soit facilitée par les ouvriers, intellectuels et manuels, avec lesquels nous sommes en rapport en France et en Algérie. On nous reproche nos relations avec le P.C., nos manifestations à l’occasion des fêtes ouvrières … mais alors que les autres démocrates, que tous les progressistes répondent à nos appels, soutiennent nos revendications et prennent leurs responsabilités ! Quant à nous, nous sommes pour la démocratie et la liberté, nous continuerons cette lutte en ajoutant nos efforts à ceux de tous les hommes qui, sincèrement, honnêtement et pratiquement, œuvreront en faveur d’une véritable démocratie.

Interview recueillie par

Pierre BESANGER.

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