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A propos du livre de Patrick Rotman et Hervé Hamon : Les porteurs de valises

Entretien de Mohammed Harbi avec Gérard de Verbizier dit Vergeat, paru dans Rouge, n° 893, du 16 au 22 novembre 1979

un ouvrage sur les militants anticolonialistes qui aidèrent le FLN pendant la guerre d’Algérie


IL y a déjà plusieurs semaines paraissait un livre de Patrick Rotman et Hervé Hamon, deux anciens journalistes de Politique Hebdo, les Porteurs de valises (1). Un livre qui se situe au tournant d’une époque, au moment où la société française commence à accepter son passé proche, celui de la guerre d’Algérie. Un récent sondage de l’Express révélait qu’une majorité de Français refuse en 1979 de condamner ceux qui, pendant cette sale guerre firent le choix de s’engager dans les réseaux d’aide au FLN, ceux que l’on appelait « les porteurs de valises ».

Mohammed Harbi a accepté de commenter cet ouvrage pour les lecteurs de Rouge. Mohammed Harbi a été successivement, au cours de la guerre d’indépendance, membre de la direction de la Fédération de France du FLN, directeur du cabinet civil au ministère des Forces armées, secrétaire général du ministère des Affaires étrangères. Après les accords d’Evian instaurant l’indépendance de l’Algérie pendant l’été 1962, il est membre du comité central du FLN, jusqu’au coup d’Etat de Boumedienne, le 19 juin 1965. De 1963 à 1964, il est directeur de Révolution africaine, organe central du FLN : il démissionne de ce poste en 1964. Arrêté en juin 1965, il est interné et mis en résidence surveillée. Il réussira à se soustraire à la surveillance de ses gardiens et à quitter l’Algérie au début des années soixante-dix.

Il a publié un livre aux éditions Christian Bourgois, Aux origines du FLN. Il achève un autre ouvrage qui sera publié par les éditions Jeune Afrique, et dont le thème central est la naissance d’une bureaucratie nationale en Algérie.

Mohammed Harbi se situe dans la gauche révolutionnaire maghrébine ; il est partisan de l’autogestion ouvrière.


(1) Albin Michel éditeur. 47 F


entretien avec Mohammed Harbi, ancien dirigeant de la Fédération de France du FLN

Quelle évaluation fais-tu de l’ouvrage de Hamon et Rotman ?

– L’intérêt de l’ouvrage est de rendre justice aux femmes et aux hommes qui ont nourri le rêve d’uns jonction entre le mouvement ouvrier français et les mouvements nationaux dans les colonies. Même si les forces étaient trop faibles pour parvenir à des résultats spectaculaires. Leur activité a dévoilé l’impact de l’idéologie impérialiste sur le PCF et la SFIO et montré que rien n’est fatal en histoire. C’est une des raisons pour lesquelles l’activité des réseaux de solidarité avec l’Algérie combattante est encore longuement occultée. Et ceci n’est pas un hasard si ce sont des jeunes qui n’ont pas vécu cette période qui sont allés à la recherche d’un passé qui continue à nous poser des problèmes et à nous interroger, Il faut saluer ce livre comme un heureux début. Je souhaite la publication d’ouvrages poussant plus loin la recherche et l’analyse en profondeur.

La question des réseaux a été étudiée uniquement sous l’angle français. Il aurait été intéressant de voir comment le FLN dans ses différentes composantes vivait et pensait la solidarité des militants français. Si les auteurs s’étaient engagés dans cette voie, ils se seraient aperçus que la composition du comité fédéral de la fédération de France du FLN, dont ils font état, n’est valable que pour la période postérieure à juillet 1958. Les remaniements dont il a fait l’objet avaient pour cause des divergences sur le rôle de l’émigration algérienne en France. Ont quitté le comité fédéral, les éléments qui prônaient l’arrêt des luttes fratricides avec le MNA et une véritable alliance avec les forces anticapitalistes en France. Une autre limite est inhérente à ce genre d’ouvrage nécessairement tributaires des témoignages.

Il y a, par exemple, des militants et des groupes qui ne sont manifestés aux côtés du FLN avec une perspective internationaliste dès 1955-1956 qui n’apparaissent pas du tout dans cet ouvrage. N’apparaît pas non plus dans le livre l’effervescence au sein du Parti communiste consécutive à la déstalinisation et au renouveau d’anticolonialisme dans la jeunesse étudiante, surtout pour la période 1956-1957.

Je peux témoigner pour cette période : en tant que responsable de la commission de propagande de la fédération de France pendant dix-huit mois, j’ai dirigé tous les réseaux de la propagande (publications, fabrication du journal, des tracts, des bulletins intérieurs, etc.) et j’ai eu le soutien pratique des membres de la cellule de philosophie du Parti communiste. La bibliothèque de philosophie à la Sorbonne a été un véritable laboratoire pendant deux années, grâce au bibliothécaire Romeu. Aucun de ceux qui ont œuvré avec nous n’a été arrêté et la solidarité qui nous unissait était véritablement de nature internationaliste. Ces camarades savaient très bien qu’ils aidaient une organisation nationaliste. Ils étaient convaincus que ce n’était pas des débats théoriques qui pouvaient provoquer des débats de caractère politiques au sein du FLN et pensaient que la reconnaissance de la justesse de la lutte pour l’indépendance et l’aide au FLN amèneraient les Algériens à s’interroger davantage sur le contenu social de leur indépendance.

En ces temps, parmi tous ceux qui ont constitué les réseaux, un espoir de régénérescence de la gauche française par la lutte d’indépendance, était fortement caressé. L’illusion était très grande, semble-t-il ?

– Au début, du moins d’après les contacts que j’ai eu personnellement avec Jeanson et Curiel au cours de l’année 1957 et au début de l’année 1958, les réseaux n’avaient pas tous la même orientation. Cela est très bien mis en lumière dans le livre. Curiel avait une perspective de type internationaliste, et partait de deux postulats. Le premier était que la lutte algérienne ne dépasserait pas le stade de la construction de l’Etat national et qu’en France, par la suite donc, elle n’aurait pas d’incidence sur le mouvement ouvrier français lui-même. Cela était très net : à mes yeux, son réseau se présentait comme un réseau de récupération de militants communistes qui se radicalisaient sur la question coloniale et échappaient au contrôle ou à l’influence du parti. Il les gardait, en somme, dans l’orbite pro-soviétique. Le réseau Jeanson était embryonnaire en 1957. Je crois que Jeanson lui-même n’avait pas alors une idée très nette de ce que devait être le réseau. Il n’était pas mû par une conception ou une définition stricte des forces. Jeanson était animé par la perspective sartrienne : « On ne peut rien faire en France sans le Parti communiste. » Le Parti communiste était identifié au prolétariat français. Et c’est donc en infléchissant la politique du Parti communiste français que l’on peut arriver à des résultats. C’était là une illusion.

Le FLN aurait pu aider à dépasser cette illusion. Mais, au sein du FLN, il y avait deux lignes qui coexistaient quant aux rapports avec la gauche française.

La première était essentiellement defendue par Boudaoud, Adlani et Bouaziz. Elle concevait les réseaux de soutien comme des réseaux d’aide pratique, comme un simple appendice de l’appareil du FLN. Le triomphe de cette ligne explique pourquoi les rapports avec certaines organisations, notamment les trotskystes, ne se sont pas développés, malgré leur disponibilité

La seconde ligne, dont j’ai été l’interprète avec l’appui de Guedroudj et de Moundji, considérait qu’il fallait aider les partisans de l’indépendance de l’Algérie à se regrouper d’une manière autonome, car on ne pouvait arracher la classe ouvrière française à l’emprise de l’idéologie colonialiste en faisant abstraction de ses problèmes propres. Nos mots d’ordre anti-impérialistes devaient trouver des soutiens au sein des forces anticapitalistes.

La politique que nous défendions avait deux axes. Premièrement, nous pensions qu’il fallait créer un mouvement anticolonialiste qui s’attacherait principalement à la question algérienne sans négliger les autres colonies françaises. A cette époque, il existait des mouvements nationaux très forts en Afrique noire, au Cameroun notamment. Il fallait donc poser à l’opinion française la question des colonies dans son ensemble.

Le mouvement anticolonialiste que nous prônions devait avoir une double structure. L’une légale, l’autre clandestine. Les Français y seraient nos partenaires. Leur travail devait surtout s’orienter en direction de l’opinion française et des soldats envoyés en Algérie. Deuxièmement, ce mouvement anticolonialiste devait demander son adhésion au mouvement de la paix. La position du PCF était alors inséparable de celle de l’Union soviétique. En agissant par le biais du mouvement de le paix, on pouvait mettre de notre coté les partis communistes arabes et les mouvements nationalistes des colonies qui en faisaient partie. Enfin, derrière ce mouve nient anticolonialiste et sans rapport direct avec lui, serait constitué un réseau de soutien pratique au FLN dont l’action serait tributaire de la réflexion politique de l’organisation française et non de la seule stratégie du FLN.

Nous avons échoué à faire prévaloir dans la direction du FLN en France, cette orientation et nous n’avons pas trouvé d’écho parmi les amis de Jeanson, qui auraient sûrement joué un rôle majeur dans la rénovation de la gauche s’ils s’étaient placés sur le terrain que nous préconisions. En vérité, derrière Jeanson, il y avait des chrétiens radicalisés qui voulaient « racheter » la France et des communistes qui pensaient qu’un changement de ligne du PCF constituerait un tournant dans la guerre d’Algérie. Ils agissaient donc en conséquence.

Ainsi, le texte critique que j’avais rédigé sur « le PCF et la question algérienne » vers le milieu de l’année 1958 a été mal pris par Jeanson et Helène Cuénat

Je crois que le livre aurait eu une plus grande portée s’il avait abordé le problème des luttes politiques au sein du FLN et de l’enjeu que ces luttes représentaient.

– Cela voulait dire donc que le travail de soutien effectué par ces militants se réduisait à « porter des valises » à n’être qu’ « au service de » ?

– Je crois que, pour l’essentiel, c’est ce qui a été. Ce fut un dommage important pour nous aussi, Algériens. Certains d’entre nous, à la direction, en continuité avec la politique du MTLD (1), pensaient que le travail principal devait être dirigé vers les entreprises, qu’il fallait poser les problèmes au mouvement ouvrier français là où il avait ses racines. Pour servir cette perspective, nous avons proposé, Moundji, Guedroudj et moi-même d’arrêter les luttes fratricides avec le MNA. Nous étions trois sur six à la direction de la Fédération de France du FLN à demander cela mais la voix de Boudaoud était prépondérante. Il était le responsable de la liaison avec le comité de coordination et d’exécution, c’est-à-dire la direction du FLN, et nous n’avons donc pas pu atteindre notre objectif. Il nous semblait important de poser des problèmes essentiellement sur un plan politique

Dans une certaine mesure et sans l’avoir voulu, beaucoup de ces réseaux en soutenant le FLN, mais indépendamment de toute perspective politique, ont malgré eux facilité, à coup sûr, le projet des dirigeants qui voulaient faire de cette organisation une organisation de collecteurs de fonds et de groupes de choc.

– On pourrait aussi situer le problème de la façon suivante, sans chercher à interpréter ce que tu dis : la nature de la direction politique algérienne en ces moments a fait que des limites ont été imposées aux potentialités politiques représentées par cette masse de militants qui acceptaient d’apporter un soutien malgré les risques.

– Cela ne fait aucun doute. Ce n’était pas seulement à l’échelle des réseaux de soutien que la question se posait. Ainsi, je donne un exemple important. Le FLN manquait de cadres militaires de valeur.

Il avait hérité d’officiers ralliés de l’armée française et n’a réellement commencé à former par lui-même des cadres militaires qu’à partir de 1958. Les Vietnamiens, Ho Chi Minh lui-même, avaient proposé à Krim de remettre au GPRA les Algériens qui avaient déserté l’armée française pendant la guerre d’Indochine pour rejoindre l’Armée populaire de libération vietnamienne. Ces Algériens voulaient quitter le Vietnam et rentrer en Algérie pour se battre. Le FLN s’est bien gardé d’accepter cette offre. Or, dans le même temps, les chefs maquisards tempêtaient contre les officiers issus de l’armée française. « Ils nous apportent le militarisme, ils nous noyautent », disaient-ils, mais ils les acceptaient. Ceux qui étaient proposés par les Vietnamiens ne l’étaient pas. « S’ils viennent dans le mouvement, ils vont l’infléchir dans un sens communiste », entendait-on alors. C’était une appréhension tout à fait injustifiée.

– L’espoir ou la croyance en une régénérescence de la gauche française par l’impact de la révolution algérienne s’est avéré une illusion. Pour ce faire, il aurait fallu des conditions politiques subjectives autrement mieux organisées et fortes pour que cela eut pu se produire.

– Un facteur politique nouveau s’est affirmé grâce à l’impact de la révolution algérienne sur la société française. Ce fut, la radicalisation du mouvement étudiant qui prit une forme politique indépendante des partis traditionnels, communistes ou SFIO. Cet essor et cette indépendance du mouvement étudiant ont duré bien après la guerre d’Algérie et se sont prolongés dans la lutte pour le soutien à la révolution vietnamienne

Le livre aurait pu poser la question de savoir pourquoi la radicalisation ultérieure en France est venue des groupes dans le mouvement étudiant organisés collectivement dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie, pourquoi cette radicalisation n’est pas venue directement des réseaux de soutien. Peut-être parce qu’ils n’ont pas su se frayer une voie propre en dehors des grands partis français et du FLN. L’expérience de la lutte contre les partis bureaucratisés a été capitalisée ailleurs.

– Le soutien au FLN et l’opposition à l’intervention française se sont trouvés nettement coupés. D’un côté, les réseaux de soutien, clandestins par nécessité et divisés entre eux, pour des raisons d’origines politiques différentes, ou pour des raisons de conceptions divergentes du travail, et d’un autre côté, des forces sociales, étudiantes, qui échappaient au contrôle des syndicats ou des partis. C’est ainsi que se présentait la situation ?

– Oui, il faut dire que les étudiants étaient touchés directement par la guerre. Il ne s’est pas agi seulement d’une radicalisation idéologique. Nombre d’étudiants sont allés en Algérie pour ne pas en revenir. Beaucoup craignaient d’êtres brisés en allant faire la guerre. Brisés humainement et politiquement. Ils refusaient ce sort et reflétaient mieux les ruptures qui s’opéraient dans la société française.

– Sous sa forme, le livre de Rotman et de Hamon sera-t-il lu et compris dans l’Algérie d’aujourd’hui ? A-t-il valeur de leçon pour d’autres cas présents d’intervention colonialiste ?

– Ce livre aura un heureux effet. Dans ces dernières années, il y a eu en Algérie, un enfermement. La réalité de la révolution a été simplifiée. Pour beaucoup, le peuple algérien a fait la guerre seul. Toute l’aide extérieure, tous les espoirs qui ont été soulevés par la révolution algérienne, tout ce que les internationalistes, les anticolonialistes y ont investi, a été escamoté. La jeune génération algérienne le lira avec intérêt et découvrira des choses qu’elle ignore.

A toute réalité, il faut rendre son double visage. Il y avait en France ceux qui voulaient la guerre et qui la faisaient, ceux qui la refusaient en aidant le FLN. L’expérience en France a été extraordinaire. Le FLN n’a pas seulement drainé l’aide des « porteurs de valises » français, mais aussi celle des mouvements nationaux tunisiens, marocains, y compris les communistes. Nos jeunes générations ont une connaissance limitée de la guerre d’Algérie. Cela les aidera à nuancer les jugements manichéens sur les autres peuples.

Aujourd’hui, en Algérie, beaucoup croient que les Tunisiens, les Marocains étaient anti-Algériens. La politique des Etats tunisien et marocain était ambiguë, mais les peuples étaient de plein-pied avec les Algériens. Les directions de ces pays étaient elles-mêmes en faveur de l’indépendance de l’Algérie. Elles étaient prises dans une contradiction : aider l’Algérie à obtenir son indépendance pour mieux parfaire la leur et risquer de déséquilibrer leur propre système par la radicalisation des masses que cela pouvait entraîner, ou intégrer la révolution algérienne dans un ensemble tourné vers l’Occident.

– Peut-on penser que l’expérience de ces réseaux sera intégrée par les militants ?

– Cela dépend de beaucoup de facteurs. Il ne faut pas vivre avec le mythe de l’exemplarité. Si je considère notre propre expérience en France, je peux dire que les acquis du MTLD, le travail prioritaire en direction des entreprises, les rapports avec les organisations de gauche, malgré les divergences, n’ont pas été préservés et encore moins améliorés. Les choses ont pourtant avancé parce que tous les Algériens, et pas seulement une minorité organisée, se sont trouvés entraînés dans la lutte.

Propos recueillis par Gérard Vergeat


1) MTLD : Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques. Principal parti nationaliste algérien fondé par Messali Hadj.