Article de Mohammed Harbi paru dans Les Temps Modernes, n° 452-453-454, mars-avril-mai 1984, p. 1697-1706

J’essayerai ici d’évoquer quatre thèmes : le rapport de l’émigration algérienne à la question nationale, l’idée du retour et l’attitude des forces de gauche à l’égard des immigrés, et enfin le devenir de l’émigration maghrébine.
I. Emigration maghrébine et question nationale.
On sait que le mouvement migratoire a joué un rôle décisif dans la naissance du nationalisme. Le contexte colonial y contribuait. Que ce soit sous sa forme spontanée ou forcée (ce fut le cas au cours de la première guerre mondiale). Le mouvement migratoire apparaissait aux Algériens comme un résultat de la domination étrangère. Et de ce fait il était vécu à la fois comme un mauvais sort et comme une nécessité pour la survie.
La présence d’une communauté émigrée sur le sol français est devenue un enjeu entre les forces politiques et sociales qui s’y affrontaient.
Le patronat voulait régenter le marché du travail et disposer d’une main-d’œuvre qu’il pensait être plus passive et plus malléable que les travailleurs français. Mais ses objectifs contrecarraient les intérêts des colons, en Algérie, qui tenaient à garder une main-d’œuvre à bon marché, et pour ce faire, ceux-ci menaient campagne contre l’émigration, en agitant les risques de politisation et de subversion.
Entre ces deux forces, les gouvernements successifs louvoyaient. Selon les nécessités du marché du travail et les pressions des groupements d’intérêts, ils facilitaient l’émigration, la réglementaient ou tentaient de la contrôler par des mesures administratives.
De leur côté, les organisations nées dans le sillage de la Troisième internationale, à savoir le PCF et la CGT regardaient vers les travailleurs coloniaux pour empêcher leur utilisation contre la fraction française de la classe ouvrière, mais aussi pour faire d’eux des militants du projet internationaliste mondial.
La bataille pour le contrôle de l’émigration, ouverte au lendemain de la première guerre mondiale va aboutir dans les années 1930 à sa politisation et à la naissance d’organisations et de luttes plus radicales qu’en Algérie. Le vocabulaire des émigrés va s’enrichir de mots-clés : peuple, nation, indépendance. Le PCF et la CGT ont concouru d’une manière décisive à cette mutation. Mais leur fausse vision de la question coloniale qui reflétait du reste les errements de la IIe Internationale, leur attitude instrumentale à l’égard des émigrés mais aussi une conception linéaire de l’évolution finiront par les isoler. C’est de leurs rangs que sortiront cependant les fondateurs du nationalisme algérien, tout particulièrement Messali Hadj et Si Djilani. C’est dans l’émigration qu’est née et s’est développée l’idée d’une solution radicale de la question nationale. Ce sont les émigrés qui ont donné au mouvement nationaliste sa première génération de cadres. Jusqu’en 1937, l’émigration a été indubitablement à l’avant-garde du mouvement national. Dans sa conscience collective, l’indépendance, la réalisation de la nationalité signifiaient la fin de l’exil. Cette perspective a été un des facteurs de son dynamisme et de son engagement massif dans le nationalisme.
Après 1937, l’émigration en France fera partie du bloc social qui sous l’égide du PPA-MTLD agira pour la lutte armée. Rappelons que ce sont les émigrés qui, en 1954, donneront les premiers coups de grâce aux modérés du MTLD, facilitant ainsi l’action des fondateurs du FLN. Cependant, après avoir forgé sa représentation propre, cette émigration s’est laissée investir à partir de 1946 par un encadrement parachuté d’Algérie, étranger à sa condition et à ses préoccupations, plus sensible à l’édification d’un Etat qu’à la question sociale. La guerre de libération qui a été pour l’émigration une période de tension exceptionnelle a masqué ce phénomène. Les émigrés ont été le grand argentier de la révolution anti-colonialiste et ont donné le meilleur d’eux-mêmes à l’Algérie. Mais ils ont été comme les paysans : une force d’appui et non une avant-garde. Leur engagement du moins a été total, mais leur participation n’a en aucune manière influencé l’orientation programmatique du FLN. En outre, l’attitude du FLN et des organisations françaises de gauche qui se plaçaient toutes dans des voies divergentes, sur une base nationaliste, ne permettaient pas l’expression des virtualités de l’immigration. Les émigrés ont donc frayé la voie à des groupes en Algérie, qui socialement n’avaient rien à voir avec eux. La preuve en est, c’est que depuis 1981, aucun responsable officiel de l’émigration (l’Amicale des Algériens en France) n’est issu de cette émigration.
L’indépendance inaugure une période de démobilisation progressive de l’immigration. Ceux qui ont connu sa combativité, sa capacité d’organisation et l’action dans le PPA-MTLD, puis dans le FLN au cours de la décennie 1950-1960 restent perplexes devant la difficulté qu’elle a aujourd’hui à secréter les instruments de combat à la hauteur de ses problèmes et des menaces qui pèsent sur elle. Il n’existe pas, en France, une seule organisation dans laquelle les émigrés peuvent se reconnaître. L’Amicale des Algériens, prolongement du pouvoir d’Alger, ne tient que par des moyens d’Etats (subventions financières énormes pour entretenir un appareil de contrôle, coercition sur les immigrés par l’intermédiaire des consulats, chantage aux papiers, etc.) Les multiples associations d’obédience non gouvernementales (Association des Travailleurs Algériens – ATA – Comité des Travailleurs Algériens – CTA -) ont le mérite d’exister mais leur capacité de mobilisation est très faible. Par ailleurs, peu d’émigrés s’identifient aux organisations françaises. Leur méfiance se nourrit souvent de la peur, parfois justifiée, d’être instrumentalisés. Les syndicats ont souvent réagi en termes de nationalité et non en termes de classe, ce qui n’a pas aidé les émigrés à se débarrasser de leurs illusions nationalistes. Tout en France contribuait à rejeter les émigrés vers leur Etat, et cela, dans une conjoncture, où leur vocation nationale était épuisée. Les émigrés ont lutté pour la nationalité avec la certitude que sa naissance mettrait fin à leur exil. Or il n’en a rien été. Ils vivent cette situation à laquelle ils n’étaient pas préparés comme une défaite, ne savent plus à quoi s’accrocher, s’enfermant dans un individualisme sans issue. Leur comportement est la rançon d’une espérance déçue. La génération qui a tout investi dans l’indépendance sacralise la nationalité tout en appréhendant confusément que son retour en Algérie est de plus en plus du domaine du mythe. Elle n’arrive pas toutefois, pour des raisons d’ordre historique, à accéder au désenchantement et à envisager sereinement son insertion en France. « Nous ne sommes pas chez nous » entend-on dire couramment par des hommes dont le travail a contribué à la prospérité de la France. Fort heureusement les jeunes générations ne réagissent pas ainsi. On peut parler à leur sujet d’une identité émigrée même si cette notion renvoie à une situation conjoncturelle. Il me semble, en effet, que leur vocation, à la longue, est de se fondre dans le corps social français.
2. L’idée du retour.
Le problème du retour est posé par des forces aux finalités différentes (opposants algériens, autorités gouvernementales en Algérie et en France). Mais avant de l’examiner dans le détail, je signalerai que la question de l’immigration s’est posée dès 1963. La coopération entre la communauté européenne et le peuple algérien s’étant révélée impossible, le gouvernement français a, devant l’afflux massif de nouveaux émigrés, remis en cause le principe de la libre circulation des personnes prévue par les accords d’Evian et proposé la négociation d’une convention de main-d’œuvre. Les négociations ont échoué (elles n’aboutiront qu’en avril 1964). Une discussion collective sur l’émigration a eu lieu dans le cadre de la commission de préparation du congrès du FLN. Je dois dire que nombre de dirigeants avaient sur cette question une attitude de type magique. Faute de solution crédible à proposer, ils avaient tendance à considérer que l’exportation de main-d’œuvre était une sorte de dédommagement pour les préjudices causés à l’Algérie par la colonisation, un droit qui les confortait dans leur nationalisme et en même temps leur permettait d’échapper au spectre de la question sociale. Le Président Ben Bella, confronté aux problèmes de la stabilisation de son pouvoir et conscient du manque de moyens de l’Algérie d’alors, essayait de parer au plus pressé mais était très sensible aux problèmes de l’amélioration des conditions de logement et de vie des émigrés. C’est dans cette perspective, que lors des entretiens avec Waldeck Rochet, secrétaire général du PCF, il avait accepté le principe de la participation de l’Etat algérien à la construction de logements pour les émigrés.
A l’époque, le retour était un thème d’agitation des opposants à Ben Bella. Avec mes camarades de la gauche du FLN, j’insérai la question de l’émigration dans le cadre d’un changement global. J’ai donc défendu une révision des accords d’Evian et des conventions sur le pétrole et le gaz, la recherche d’un nouvel équilibre avec la France dans lequel serait défini le statut de l’émigration. J’estimais que si l’Algérie évoluait dans un sens démocratique et socialiste, elle n’aurait nul besoin de faire appel au retour de ses fils. Son rayonnement suffirait à les attirer et à influencer positivement ceux de ses enfants que les circonstances ont poussé à acquérir une nationalité étrangère. Les préoccupations de la gauche du FLN ont été prises en compte dans le programme du FLN d’avril 1964. La Charte d’Alger stipulait donc
« Les causes de l’émigration … sont étroitement liées au niveau de développement du pays. (Elle) peut être atténuée ou freinée mais ne cessera qu’avec la disparition de ses causes principales ».
Ce texte est un compromis entre divers courants mais il avait le mérite de ne pas ériger en principe une politique d’exportation de la main-d’œuvre en l’attribuant ad vitam aeternam « aux séquelles du colonialisme » et en même temps d’éviter la démagogie. Je disais plus haut que l’idée du retour était posée par des forces aux finalités différentes. Passons-les en revue rapidement.
a) Plusieurs groupes d’opposants croient que l’émigration peut servir de tremplin pour un changement radical en Algérie. Le souvenir des luttes passées obscurcit à leurs yeux les données du présent. Nous ne sommes plus en 1930. Les émigrés n’ont donc plus de nationalité à acquérir, mais des droits politiques et sociaux à défendre en France. Le lien établi entre la fin de l’exil et le changement politique a reçu un coup sévère depuis 1962. Par ailleurs, l’élargissement de l’émigration familiale et l’augmentation de la durée de l’exil montrent que les travailleurs perdent de plus en plus l’espoir de retourner en Algérie pour y vivre et y travailler. Dans ces conditions, agiter le mot d’ordre du retour, c’est empêcher les travailleurs de prendre conscience de leur situation réelle et prolonger leur marginalisation par rapport aux ouvriers français.
b) Pour neutraliser ses opposants, le gouvernement algérien, après s’être servi de l’émigration comme soupape de sécurité aux problèmes sociaux, a repris à son compte dans les années 1970 le mot d’ordre du retour. Or nous savons que dans les conditions économiques et sociales actuelles « la réinsertion » n’est qu’un slogan creux, une supercherie. Le premier plan quadriennal ne l’envisageait même pas. Le ministère du Travail alors dirige par Moh’and Saïd Mazouzi avait dépêché en France un fonctionnaire Malek Bouayad, pour recruter des ouvriers qualifiés que l’Algérie ne formait pas en nombre. Les dossiers de candidats sont restés sans réponse, après avoir été examinés par les services de sécurité. En vérité, le régime d’Alger se méfiait des ouvriers rompus aux luttes syndicales. Selon le journal El Jarida (n° 20 – Juillet-Août 1977) le ministère du Travail et des Affaires sociales a reçu 173 demandes de réinsertion. 14 seulement ont reçu une réponse positive.
La réinsertion de 60 000 ouvriers qualifiés annoncée en mars 1975 n’a pu être menée à bien, les chiffres avancés par l’Amicale des Algériens en Europe parlent de 14 000 retours en 3 ans.
Les difficultés de logement, de scolarisation, etc. rendent encore plus aléatoires la réinsertion. Quant aux jeunes et tout particulièrement les filles, l’état des mœurs et le faux puritanisme qui sévissent en Algérie constituent pour eux un véritable repoussoir.
Au lieu de discourir sur la réinsertion que la politique des dernières années a lourdement obérée, le gouvernement algérien ferait mieux de s’assigner des objectifs qui sont à sa portée : rendre ses consulats plus accueillants, faire respecter les immigrés par ses fonctionnaires, défendre avec moins de laxisme ses ressortissants victimes du racisme, s’attaquer enfin aux préjugés anti-immigrés qui empoisonnent le séjour, chez eux, des travailleurs. Ces préjugés, il est bon d’en indiquer les racines. On sait que le pécule des voyages des Algériens à l’étranger a été pendant des années fixé à l’équivalent de 100 puis de 300 dinars (300 francs). Cette mesure aberrante a favorisé le change noir et loin de freiner l’hémorragie de devises l’a amplifiée. Au lieu de rentrer en Algérie, l’argent des émigrés restait en France à la disposition des Algériens de passage. Par la force des choses, l’émigration se voyait de fait attribuer une fonction nouvelle : celle de banquier clandestin. L’argent étant facile pour les privilégiés et les nantis, ceux-ci, sans souci de la capacité financière des émigrés venaient en France trouver les moyens de faire leurs emplettes, acheter les articles non disponibles en Algérie (voitures, matériel, pièces de rechange, produits de consommation en général). Cette situation devait nécessairement engendrer une relative corruption d’émigrés disposant de liquidités financières. La demande ayant très vite atteint des sommets, l’argent français était échangé au double, voire au triple de sa valeur. Naturellement les possesseurs de gros capitaux, capables de se payer des agents de change, des collecteurs de fonds étaient les principaux bénéficiaires de ces pratiques. Il en résultait « un manque » dont pâtissaient surtout les petites gens. Commencèrent alors, en Algérie, des campagnes de dénigrement des émigrés auxquelles participèrent tous les frustrés. Il s’en est suivi un climat malsain que les émigrés ressentirent vivement dès leur arrivée en Algérie, dans les contacts avec les douaniers, les gendarmes, etc. Les victimes de la politique gouvernementale d’exportation de la main-d’œuvre étaient traitées comme une catégorie à part, des « privilégiés », des « profiteurs », etc. ce qui ajoutait à leur détresse.
c) Avec la crise économique, le retour des émigrés est devenu une panacée, certains croient même à une solution aux difficultés du monde du travail. Lorsque les travailleurs immigrés ont été attirés en France, on ne leur a pas fait signer, que je sache, un contrat exigeant d’eux le retour dans leur pays. Dans ces conditions, parler de retour au niveau institutionnel, c’est transformer tous les immigrés en candidats potentiels au retour, faire de cette notion une norme et du maintien quelque chose de scandaleux ou d’exceptionnel.
En vérité, on devrait pouvoir distinguer deux niveaux : sur le plan individuel, chacun est maître de ses décisions et peut choisir de garder son statut d’étranger ou de s’intégrer en France. Dès qu’on sort de cette règle, on institue la contrainte. Les gouvernements producteurs de main-d’œuvre devraient, à défaut d’une politique responsable, avoir le courage d’une politique humaine et ne pas culpabiliser les émigrés qui choisissent l’intégration à la France. A ce jour, seul le gouvernement tunisien a agi en ce sens.
Au plan des Etats, le problème est de créer les conditions politiques et sociales qui donnent à chaque individu le plus grand éventail de choix sans qu’aucun de ces choix ne soit dénoncé. Quand, après la restructuration dramatique de l’usine Talbot, certains immigrés ont envisagé le retour, ils ne l’ont pas fait librement mais sous la pression d’une campagne d’où le racisme n’était pas absent. L’idée du retour chez beaucoup d’immigrés est une manière de résister aux préjugés de l’environnement et de surmonter un isolement qui perdure.
3. L’attitude de la gauche.
Comme dans la question coloniale qui a engendré les stéréotypes resurgissant aujourd’hui, l’attitude de la gauche institutionnelle sur l’émigration est ambiguë. Elle est déchirée entre deux positions contradictoires ; d’une part, elle défend des principes universels et abstraits, et d’autre part elle a le souci d’aller à la réalité. Sur ce deuxième point il me semble que certains secteurs de la gauche ont tendance à s’engluer dans l’immédiat et à confondre la réalité et la conscience que les gens en ont. Or cette conscience n’est qu’un élément de la réalité. Par exemple, il est certain qu’il y a actuellement un fantasme de l’envahissement, l’idée que la France est en train de perdre « sa nature profonde » mais la réalité, c’est le désarroi qui résulte de la crise et des mutations technologiques dans lesquelles les immigrés maghrébins et autres n’ont pas de part. Dans les campagnes de haine raciale, on retrouve le besoin commun de se fabriquer un responsable qui permette de lever les angoisses.
Si la gauche cherche, comme l’ont fait certains dignitaires de l’Etat, comme l’a fait le PC à Vitry, la popularité et les bénéfices électoraux qui peuvent en résulter, aux dépens d’une politique conforme à sa nature, elle se condamne à la descente aux enfers car dans l’option démagogique et le plébéianisme, elle sera toujours inférieure à d’autres. J’irai plus loin, son attitude passive contribue à faire de ces derniers des partenaires normaux du jeu politique. Glorieuse société certes, dont le problème est de savoir comment se débarrasser des travailleurs qui ont fait sa richesse, où les campagnes de haine incitent une femme à assassiner son bébé et à l’attribuer à un Maghrébin sans qu’un tel geste sorte du fait-divers.
4. L’avenir de l’immigration.
Est-elle condamnée à disparaître ? A-t-elle un rôle historique à jouer dans la recomposition des forces sociales ? Il est difficile sur ces deux points de jouer au devin. On invoque souvent à propos des Maghrébins l’obstacle culturel. Je me contente de faire, à ce sujet, deux constats. Primo : l’interpénétration des cultures est de plus en plus grande à travers le monde. Les sociétés fermées appartiennent au passé, même si ici ou là il y a des réactions de type autarcique. Secundo : une culture peut s’enrichir de l’apport d’autres cultures quand celles-ci n’ont pas une vocation impérialiste. Or il est difficile de croire que la culture des immigrés, déjà métissée d’apport français, est impérialiste. Quant au rôle des immigrés dans la recomposition des forces sociales en France, j’espère que dans la perspective d’une intégration même partielle, ils n’auront pas le même avenir que les Juifs polonais et je me contente de souhaiter que les immigrés qui ambitionnent une intégration puissent le faire sans sacrifier quant à leurs convictions culturelles et religieuses. Que ceux qui veulent partir puissent le faire sans le sentiment d’y avoir été forcés. Enfin, que ceux qui veulent rester en France en tant qu’étrangers, c’est mon cas, puissent rester sans avoir à subir des vexations quotidiennes.
Certains soutiennent, y compris dans les plus hautes sphères de l’Etat français, que l’Islam est un élément irréductible et joue le rôle d’une barrière infranchissable dans toute tentative d’insertion des immigrés maghrébins en France. Ce genre d’argument n’est pas nouveau. Il a été déjà apposé aux Juifs. Ne disait-on pas que leur instinct communautaire leur interdit d’être des citoyens comme les autres ? Cette réaction témoigne, à la fois d’un racisme culturel et d’une piètre connaissance de l’Islam, de la multiplicité de ses aspects et de ses évolutions possibles. On ne peut pas plus réduire l’Islam à une religion rebelle à la modernité qu’on ne peut enfermer le christianisme dans l’image qu’il donnait de lui au Moyen-Age. L’équation Islam = intégrisme est scandaleuse. Il serait peut-être bon que les Européens regardent l’histoire des pays arabes et musulmans en se souvenant un peu de la leur, des étapes difficiles qui les ont amenées à travers des avancées et des reculs à cette modernité qu’ils connaissent aujourd’hui (guerres de religion, terreur, guerres civiles, terrorisme).
Je connais des familles françaises d’origine maghrébine. Les parents ont souvent la nostalgie du pays, sont croyants et pratiquants et défendent des valeurs conservatrices. Mais, aussi paradoxal que cela puisse paraître à un sociologue du progrès, leur attachement à l’idée d’une communauté familiale les a amenés à s’adapter. L’une d’elles a un enfant marié à une Française de religion chrétienne, une fille mariée à un Portugais. Ces mariages ont été mal vécus à l’origine, puis ont été intégrés. Le temps a fait son œuvre. Ceux qui ne tiennent jamais compte du temps dans la solution des problèmes nouveaux qui se posent à une société sont des gens du passé et non de l’avenir. La diversité des origines en France soulève des problèmes d’éducation, de genre de vie, de comportement des individus. La tradition jacobine, le passé colonial de la France préparent mal les gens à les vivre passivement. Mais j’espère qu’il ne s’agit que d’un moment difficile dans l’histoire de ce pays.
Mohammed HARBI

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