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NI RETOUR NI ASSIMILATION. Témoignage d’une jeune Algérienne

Entretien paru en deux parties dans L’Anti-raciste, n° 13, mi-décembre 1982-janvier 1983 et n° 14, février-mars 1983

SAKINNA, JEUNE ALGÉRIENNE, A TENU À TÉMOIGNER DANS « L’ANTI-RACISTE » DE SON EXPERIENCE, DECOURAGÉE DE NE PAS TROUVER D’EMPLOI EN FRANCE, ELLE EST PARTIE EN ALGERIE IL Y A QUELQUES MOIS. NOUS LIVRONS ICI UNE PREMIÈRE PARTIE DE SON INTERVIEW.

Note de l’Anti-raciste : Si nous rapportons ce récit, ce n’est pas pour comparer une soi-disant politique « démocratique française » avec « une politique algérienne qui ne le serait pas ». Pour nous, le processus démocratique n’est en rien référé à une quelconque forme institutionnelle étatique : régime parlementaire s’opposant à un parti unique, le FLN. Est-il nécessaire de rappeler le combat que mène les PAE contre l’Etat impérialiste et raciste français et contre les forces parlementaires telles le PCF ?

Le processus démocratique est avant tout mesuré à l’avancée politique du peuple.


AR : Tu est née en France. Tes parents sont venus au moment de la guerre d’Algérie pour travailler. Ils ont la nationalité algérienne. Tu as toujours vécu en France et pourtant, tu es repartie dernièrement en Algérie. Pourquoi ce retour ?

SAKINNA : Au départ, je voulais rentrer pour savoir si une femme immigrée pouvait se réintégrer dans la société algérienne. En France, je n’avais pas de situation stable surtout au niveau professionnel. J’en avais ras-le-bol de faire des ménages à droite à gauche. Financièrement, cela ne me permettait pas d’avoir un logement pour être indépendante. De plus, la politique de l’Etat vis-à-vis de l’immigration crée un climat de rejet : tu vis dans des ghettos à l’écart des villes, tu ne trouves pas de travail parce que tu es Algérien(enne). J’ai eu peur aussi que l’Etat ne m’impose la nationalité Française. Et puis, je suis une femme …

AR : Qu’est-ce que tu entends par là ?

SAKINNA : En France, surtout après la guerre d’Algérie, les Français sont revenus avec l’idée que la femme arabe est analphabète, donc inapte à être autre chose qu’une esclave au service des Français colons. La femme arabe ne peut trouver que des travaux de ménage sous-payés. Malgré un CAP d’employée de bureau, il ne m’était pas possible de sortir de ce stéréotype raciste.

AR : Quelle est la place d’une femme immigrée qui veut retourner dans son pays ?

SAKINNA : Finalement, je me suis rendue compte qu’elle n’a pas vraiment de place. J’ai découvert tous les problèmes qu’une femme immigrée qui a vécu en France et qui décide de vivre indépendamment de la famille, rencontre.

La première chose que j’ai faite a été de chercher un travail et je pensais qu’à partir de là, je serais acceptée par la société algérienne. Mais en Algérie, une femme ne la réintègre que si elle vit dans la famille ou si elle se marie. A partir d’un certain âge, une jeune femme qui choisit le célibat est mal vue jusqu’à être marginalisée. Tu ne peux pas vivre seule sinon tu es soupçonnée de prostitution.

A Tamanrasset, je connais une femme qui vivait seule. Un voisin n’admettant cela est allé se plaindre à la police en l’accusant d’être une prostituée. La nuit, la police est venue chez elle et trouva des mégots. Ce fut un motif suffisant pour l’accuser … Elle fut chassée du logement et expulsée de la ville. Il est impossible pour une femme d’avoir un logement si elle est seule, sauf un logement de fonction.

AR : Le célibat est-il condamné par des lois ?

SAKINNA : Non. Mais le droit découle directement du droit musulman lié a l’islam. Il y a un verset du Coran qui dit que la femme est inférieure à l’homme car Dieu a donné la prééminence aux hommes. « Celles dont vous craignez l’indocilité, frappez-les, battez-les jusqu’à ce qu’elles vous demandent pardon, alors Dieu sera clément et miséricordieux. » (Sourate n° 4, verset 34). Il ne faut pas oublier que dans notre société, la religion n’est pas séparée de l’Etat. En Algérie, je pensais que dans un pays qui se dit socialiste la femme aurait un statut d’égalité avec l’homme.

Les femmes sont dans un rapport antagonique à l’Etat qui se dit socialisant et qui prône une idéologie islamique. Nos mères qui ont participé à la guerre de libération n’ont pas pu avoir les mêmes droits que les hommes et se retrouvent pour la plupart enfermées dans dans des maisons. Beaucoup portent encore le voile. On impose une place à la femme à partir de la religion et de la charte nationale.

AR : Cette charte élaborée par Boumédienne en 1976 parle pourtant d’égalité des droits ?

SAKINNA : Comment y croire quand la police arrête des femmes immigrées comme dans les aéroports sous prétexte qu’elles sont seules ?

AR : Tu disais qu’il y a un processus de marginalisation, peux-tu expliquer ?

SAKINNA : Toutes les organisations ( UGTA, UNJA, UNFA, union des moudjahids…) sont liées au FLN qui est le parti unique et qui impose une idéologie nationale. Ou on est d’accord et on y adhère, ou on la refuse et on est marginalisé. Si on veut militer en dehors, on devient clandestin. Il y avait un comité de femmes qui a essayé de militer en dehors des structures du FLN. Le comité a été brisé par l’UNFA et l’UNJA qui les ont traitées de pro-occidentales. C’est une société où on leur refuse de faire référence à des idées marxistes.

AR : N’est-il pas possible pour une femme immigrée de se conformer à ces normes ?

SAKINNA : Le problème est grave pour une femme immigrée qui arrive en Algérie avec toute l’illusion qu’elle rentre dans un pays où il y a un processus de démocratisation. Imagine une femme qui parle mal arabe et qui veut vivre indépendamment de sa famille. Elle n’a aucune issue. Même sur le plan du travail, on essaye de l’enfoncer parce que les autorités savent qu’elle n’est pas qualifiée. On l’assimile de force dans les structures familiales. On lui dit : « Bon, tu es rentrée dans ton pays, si tu arabe, si tu es musulmane, tu ne dois pas avoir de problème. Tu es citoyenne ici, pourquoi aurais-tu des problèmes. Tu as du travail, ta famille ».

Mais une femme immigrée ne veut pas forcément vivre avec sa famille ni se marier. Un Etat ne peut pas se prétendre socialiste et être islamique. C’est antagonique. Moi, je refuse l’islam car la femme perd sa place tant sur le plan social, politique ou économique. Il faut situer l’Islam dans son contexte historique. Il a 1400 ans et, à mon avis, cela ne correspond plus au XXème siècle !!! C’est de l’obscurantisme. Par exemple, une femme ne peut pas vivre avec un homme en dehors de sa famille. Elle peut être arrêtée et risque la prison.

Je vivais avec un ami palestinien et un jour, nous étions à l’aéroport, nous nous sommes faits arrêter le plus arbitrairement du monde. Il a fallu faire croire que nous étions des collègues de travail. Lui comme étranger fut menacé d’expulsion. Moi, ils m’ont dit qu’ils allaient m’expulser. Je te jure ! Ils m’ont dit : « Vous êtes immigrée, vous risquez l’expulsion ». Je leur ai dit : « Où çà ? Entre Marseille et Alger, sur la mer ». Un immigré ou une immigrée qui sort des normes du gouvernement algérien, n’est plus Algérien, même si de par ses papiers il a la nationalité algérienne. Il n’a plus de place. Ils disent : « C’est déjà pas mal qu’on vous accepte, soyez content d’être ici en Algérie. » Ce qui a été choquant aussi pour moi, c’est le fait que mon ami était Palestinien et que l’Algérie est un pays qui prétend défendre la cause du peuple palestinien … En fait, l’Algérie mène une politique contraire.

Le Palestinien qui arrive sur une terre soi-disant d’accueil, subit des lois injustes, des des lois que subit tout étranger en Algérie, alors que l’Algérie tient un discours démagogique sur la Palestine. C’est à condamner. Le respect et la tolérance n’existent pas.

L’attitude du gouvernement est raciste. Si on voit une Algérienne en compagnie d’un Palestinien, c’est mal vu. C’est d’ailleurs la seule fois qu’on m’a reconnue comme Algérienne !

AR : L’Algérie n’a t-elle pas fait la révolution par le peuple et pour le peuple ?

SAKINNA : Non. Les Algériens qui vivent depuis longtemps en Algérie et qui sont issus de la classe ouvrière n’ont pas leur place dans leur pays. Il y a une lutte de classe mais elle n’est pas menée par les ouvriers. L’Etat fait en sorte de la détourner pour que les ouvriers ne soient jamais conscients de l’oppression qui s’exerce sur eux. Il les apolitise au maximum. Il les fait dociles et croyants. Il leur dit : « Le gouvernement est là pour vous aider, il vous propose un régime socialiste, pourquoi voulez-vous construire des organisations indépendantes ? Pour défendre quoi ? » A la télé, à la radio, il matraque le peuple avec une propagande religieuse à façade socialiste. Comment le peuple algérien pourra-t-il évoluer ?

A SUIVRE…


NI RETOUR NI ASSIMILATION
Témoignage d’une jeune Algérienne (2)

Voici le deuxième volet de l’interview d’une jeune Algérienne, SAKINNA, qui a tenu à témoigner de son expérience. Refusant l’exploitation et l’assimilation en FRANCE, SAKINNA a tenté un retour en ALGERIE. La tentative a échoué. Pour cette jeune femme, il ne faut prôner ni le retour, ni l’assimilation.

La première partie de l’entretien a été publiée dans l’AR n° 13.


AR : Certaines de tes amies algériennes voulaient partir en France et prendre la nationalité française. Que leur répondais tu ?

SAKINNA : j’ai parfaitement compris ces femmes, dans le contexte de la société algérienne tel que je l’ai vu. Elles veulent fuir pour trouver des droits ailleurs. Beaucoup m’ont dit : « tu retournes en France, tu as de la chance ».

« Comment j’ai de la chance ? » répondis-je, et de leur expliquer les conditions d’existence d’une femme immigrée en France, sa place dans le travail, dans la société française, le fait qu’elle subit le racisme. « Cependant, la femme en France est reconnue comme un être humain » me répondirent-elles.

Moi, je leur dis oui et non. Quand même en France, il existe des milieux politiques tels les PAE ou des mouvements de femmes qui travaillent contre l’Etat et qui défendent la cause des femmes. Ils nous aident à organiser des luttes qui transforment les rapports entre les gens du peuple. On peut trouver aussi un mode de vie indépendant. Une femme immigrée avec un certain niveau de conscience peut vivre indépendamment de sa famille. C’est pour cela que beaucoup de femmes voudraient venir en France. Ce n’est pas défendre la politique de la France, parce qu’elles condamnent le racisme et le colonialisme. Mais, ce sont des femmes qui étouffent. Politiquement, en Algérie, elles n’ont pas de place. A la fois, elles idéalisent un peu la France. Je n’accepte pas cela. En France, les femmes ne doivent pas s’assimiler. Au contraire ! S’assimiler, c’est se coloniser, c’est accepter à la limite, tout ce que la France a fait en Algérie. Elles acceptent de « s’acculturer », elles renient leurs origines.

AR : Que penses-tu de la loi de 1973 qui impose la nationalité française aux jeunes Algériens ?

SAKINNA : Il est évident que je condamne la loi de 73. C’est une forme de racisme liée à une politique réactionnaire de l’Etat français. Mais la femme immigrée ouvrière, née en France, ne peut pas s’intégrer dans la société algérienne. Au bout de trois ou quatre mois, elle retourne en France parce qu’elle n’a aucune issue. Elle n’a pas choisi de revenir en France. Elle y est condamnée. Et en France, les femmes ont mené une lutte qui a porté ses fruits. En Algérie, la lutte des femmes n’est pas arrivée à ce point, et je pense qu’il faudra de longues années, dans une Algérie qui a subi 130 années de colonialisme.

Je suis de nationalité immigrée car je refuse le panarabisme et l’assimilation. Je crois qu’une issue est possible dans la reconnaissance des communautés en France, qui permette de vivre en France en tant qu’immigré. Parler en terme de Français et d’Arabe, c’est tromper la révolution du peuple, la cause des travailleurs. C’est la diviser pour que le pouvoir reste en place. Je propose qu’il y ait une unité entre les Français et les immigrés, pas une unité où les Français seraient toujours supérieurs, mais une unité où les communautés se reconnaissent et regardent ce qui les unit. Ils doivent s’unir pour lutter contre l’exploitation d’une même classe. Je n’accepte pas du tout le racisme des Arabes, ni celui des Français. Les organisations algériennes en France, telles que les amicales, sont des organisations racistes et chauvines qui rejoignent la politique du PS et du PCF. Les Etats arabes mènent souvent une politique raciste et chauvine qui vise à créer, soi-disant, la communauté arabe, et qui exclut la reconnaissance des autres communautés.

AR : C’est d’ailleurs pour cette raison que le mouvement kabyle a été durement réprimé, car il remettait en cause la politique du gouvernement algérien de ne voir qu’un seul peuple arabe musulman.

SAKINNA : En Algérie, on n’est pas tolérant avec les communautés différentes alors que ce sont des mouvements qui pourraient faire avancer le peuple politiquement. C’est comme pour les immigrés. Le gouvernement algérien ne les reconnait que comme travailleurs dociles. Il a aussi peur que les immigrés apportent des idées nouvelles, non pas de l’occident, mais de leurs luttes. Un homme immigré, cependant, s’en sort mieux qu’une femme immigrée, surtout quand elle n’est pas analphabète et qu’elle a des opinions politiques …

A mon avis, une des solutions est de laïciser la société algérienne pour la démocratiser.

AR : Souvent tu dis : « je suis de nationalité immigrée ». Qu’entends-tu par là ?

SAKINNA : En France, je n’ai pas ma place dans le monde du travail parce que je suis une femme et une Algérienne. On me donne une issue : l’assimilation. « Prenez la nationalité française et vous aurez une place ». En Algérie, on me dit : « Rentrez dans la famille, acceptez l’islam ; la politique du FLN, vous aurez votre place ».

Parallèlement, un travailleur immigré qui rentre en Algérie, s’il n’a pas de qualification, sera montré du doigt par tout le monde. On lui dira : « Mais qu’est-ce que tu as fait en France ? » On acceptera qu’il retourne en France car il n’est pas rentable sur le plan économique en Algérie.

AR : Est-ce la raison pour laquelle tu as toujours conservé la carte de résidence ?

SAKINNA : Actuellement, le retour définitif est impossible pour une immigrée. Par contre, je veux conserver ma nationalité algérienne car si je prends la nationalité française, je contribue indirectement à la politique d’assimilation du gouvernement français vis à vis des immigrés. Politique raciste, politique de MITTERRAND à l’heure actuelle. Un immigré qui veut préserver sa nationalité algérienne et qui ne peut rentrer définitivement, s’il veut vivre momentanément dans son pays d’origine, est obligé, pour ne pas perdre sa carte de séjour, de revenir en France avant six mois. Sinon, la douane française retire ses papiers le plus légalement du monde, même s’il est né en France et que sa famille vit toujours dans ce pays.

Il arrive aussi que des femmes algériennes se voient déchirer leurs papiers par la douane algérienne, sous le seul prétexte qu’elles sont des femmes et que leur statut de femmes et de travailleuses n’est pas reconnu. Cette situation se rencontre également chez des jeunes chômeurs immigrés. L’Algérie leur refuse le retour en France sous prétexte que là-bas, ils n’ont plus de statut, qu’ils sont des « désinsérés sociaux » ; la seule issue est la réintégration dans l’ordre bureaucratique algérien. Souvent, l’Algérie profite des jeunes pour les enrôler dans l’armée durant deux ans et plus. C’est une forme d’expulsion indirecte. Expulsion négociée par les deux Etats, algérien et français, sur le dos du peuple. L’Etat algérien est complice de l’Etat français dans le but de préserver les rapports de coopération économique, comme le contrat de gaz. Par contre, il ne fait rien contre la condition qui est faite aux travailleurs, et participe à la politique d’expulsion. A mon avis, les luttes qui doivent être menées par nous, jeunes et ouvrières immigrées, ne doivent pas être nationaliste et chauvine.

Il faut que nous prenions conscience que nous ne sommes ni un peuple arabe, ni un peuple français, mais des individus d’une même classe. Pour mener une lutte anti-raciste, nous devons mener une lutte de classe et non de race. Les communautés de toutes les nationalités doivent se respecter dans le but de construire un peuple multinational pour éliminer les divisions créées par l’Etat qui prétexte les différences d’origine pour exploiter le peuple

Propos recueillis par la PAE de Dijon.