Article paru dans Des femmes en mouvements, n° 5, mai 1978

un mouvement s’amorce, à Lyon, à Paris.
Nous sommes une quinzaine d’immigrées de 20 à 25 ans qui commençons à nous réunir. En ce moment, nous voulons rencontrer des femmes qui se regroupent dans le 7e arrondissement et, à l’occasion d’une semaine sur les femmes dans un théâtre, quelques-unes d’entre nous, qui font des sketches, du théâtre, de la poterie pourraient y participer.
Par ailleurs, nous sommes en contact avec un groupe de femmes algériennes vivant à Paris. C’est très important que nous discutions entre nous. C’est le premier mouvement de femmes immigrées de Paris et de Lyon. Aussi, dans le quartier Saint-Jean et des Terreaux, depuis longtemps, existent des cours d’alphabétisation en arabe et en français. Ce qui nous a permis de travailler, de discuter à partir de projection de films. Une femme, en particulier, était motivée.
apprendre le plus possible
Elle s’est accrochée. Elle voulait apprendre, apprendre le plus possible. On l’a empêchée d’aller à l’école, étant jeune. Elle a 40 ans. Une autre, divorcée d’un premier mariage a été remariée par ses parents, de force. Elle vit en France avec son mari. Pour elle, ce mariage c’est comme de la nourriture que l’on n’aime pas : ça ne passe pas.
mon frère avait pris la relève
Le divorce est possible, en Algérie si on a un avocat. Mais quand on divorce, on retourne chez ses parents, et, c’est pire que lorsqu’on est jeune fille car on n’est plus vierge. Divorcée, « la porte est ouverte » comme ils disent. c’est une surveillance serrée. Ma sœur était divorcée. Mon père était mort et c’est mon frère qui avait pris la relève. Immigrées en France, nous n’avons guère plus de choix. Il faut vraiment en avoir vu de toutes les couleurs. Un jour, j’ai hébergé une fille algérienne qui, pendant qu’elle était à son boulot avait été mariée. Les parents avaient fait signer sa sœur à sa place au Consulat … En Kabylie, contrairement à ce que l’on croit, les traditions ne sont pas plus libérales. Les femmes ne sont pas voilées, elles travaillent dehors. Mais, c’est plus dur car il y a des traditions d’honneur (adultère). Ici, en France, les Marocaines et les Tunisiennes immigrent, seules, pour travailler, alors que les Algériennes immigrent en famille. Au Maghreb, les Marocaines et les Tunisiennes avaient déjà migré des campagnes vers les villes. Ce qui explique que la plupart travaillent et sont ouvrières spécialisées. Alors que les Algériennes viennent dans le cadre du regroupement familial (mesures Stoleru (2)) et sont en majorité mariées. Ce qui explique qu’elles travaillent moins. De plus, quand l’immigration est possible, un seul membre de la famille a le droit de travailler.
carte de séjour en suspens
L’immigration familiale c’est fini. Il y a beaucoup de femmes en situation irrégulière. Elles arrivent en touristes avec leurs passeports et elle restent. Elles n’ont pas la carte de séjour. Il n’est pas question pour une famille de changer d’appartement. La plupart du temps, toute une famille vit dans une seule pièce. La promiscuité est grande, et, en cas de plainte du voisinage, les gens du quartier sont autorisés à faire leur propre police (arrêté préfectoral de 1970) *. En plus à Lyon, en vertu du même arrêté, il y a des zones d’habitation interdites. La population d’un quartier ne doit pas excéder 15 % d’étrangers. Le reste est refoulé *. En général, dans ces quartiers, les logements sont déplorables, les loyers les moins chers, et, aussi, les inscriptions dans les écoles sont limitées. Dans les autres quartiers, les loyers ne sont pas accessibles à un seul salaire.
La carte de séjour est complètement en suspens. Tout le monde sait que pour avoir une carte de séjour il faut avoir une carte de travail. Actuellement, moi, je suis venue en France avec une carte de séjour d’un an. J’aurais voulu avoir une carte de séjour de dix ans. Tout ce que j’ai pu obtenir c’est une prolongation de deux mois.
La plupart des femmes Algériennes sont en infraction. Naturellement, elles sortent très peu de peur de se faire refouler.
des femmes Maghrébines de Lyon
* Texte d’arrêtés préfectoraux.
(1) Cf. des femmes en mouvements n° 3 p. 22.
(2) cf. des femmes en mouvements n° 1 p. 91.
Ville interdite
à Lyon, des arrêtés préfectoraux « s’appuyant » sur le racisme des français ferment des quartiers, des écoles, aux familles immigrées, interdites de séjour, ou condamnées à l’irrégularité pour être mieux refoulées
Tous les quartiers visés par l’interdiction préfectorale sont ceux qui sont définis comme « saturés » par le même préfet. Ce n’est pas un paradoxe. Ces quartiers sont effectivement surpeuplés, insalubres souvent – cités de transit – les appartements sont déplorables, les loyers sont donc relativement peu élevés, ce qui n’empêche pas les régisseurs d’immeubles d’exploiter scandaleusement les familles entassées dans une seule pièce.
Partout ailleurs, les loyers sont trop chers, et gérants et propriétaires s’entendent pour expulser les travailleurs immigrés et leurs familles dès la fin du bail quand ceux-ci ont réussi à obtenir un appartement, ou pour leur refuser systématiquement l’accès des logements.
Ce que le préfet du Rhône appelle « situation irrégulière », « situation frauduleuse », « venir en touristes », concerne la situation de la plupart des femmes algériennes : elles viennent rejoindre leur mari qui travaille, leurs enfants, avec un simple passeport grâce auquel leur séjour ne peut excéder trois mois …
Un décret ministériel du 13 mai 75 limite encore pour elles l’application de la loi sur l’avortement du 17 janvier 75.
« Les femmes étrangères résidant régulièrement en France depuis plus de trois mois peuvent bénéficier des dispositions de cette loi qui autorise, pour toutes les femmes, l’interruption volontaire de grossesse pratiquée avant la fin de la dixième semaine dans un établissement public ou privé agréé, après une visite médicale et une consultation sociale.
Pour être considérées en situation régulière, les femmes étrangères doivent être en possession d’un titre de séjour ou de tout autre document en tenant lieu. »
Extrait du décret ministériel du 13 mai 75 concernant « l’application de la loi relative à l’interruption de grossesse aux femmes étrangères » ; document signé par Chirac, alors premier ministre, Poniatowski, ministre de l’Intérieur et Simone Veil, ministre de la Santé.
Extrait d’une circulaire préfectorale concernant « la limitation de l’admission des familles étrangères et leur refoulement » dans la ville de Lyon et sa banlieue. (1)
« Les conséquences regrettables occasionnées par une trop grande concentration d’immigrés dans certains quartiers, m’ont conduit à proposer au ministre de l’Intérieur, ainsi qu’au ministre du Travail et de la Population, une mesure de refus d’admission de nouvelles familles en provenance directe de leur pays d’origine et une mesure de refoulement de toutes celles qui seraient en situation irrégulière.( … )
1- Refuser dans les quartiers ci-après l’admission de nouvelles familles venant directement de l’étranger.
(suit la liste des arrondissements et banlieues interdits)
pour les écoles concernées ( … ) vous trouverez en annexe la liste des rues pour lesquelles toute délivrance de certificat de logement sera systématiquement refusée ( … ). Pour tous ces secteurs, les demandes seront immédiatement rejetées et vous voudrez bien me saisir des cas difficiles ( … ).2- Limiter au maximum la régularisation des familles venues s’installer dans les autres quartiers que ceux précisés et proposer immédiatement une mesure de refoulement pour celles dont la situation ne vous semble pas mériter un examen exceptionnellement bienveillant ( … ).
L’admission normale doit être assurée par l’intermédiaire de l’office national d’immigration qui impose une visite médicale aux membres de la famille avant leur départ ( … ). Dans le cas où il n’existe pas de logement ou encore lorsque ce contrôle médical n’est pas favorable, la famille doit faire l’objet d’un refus de séjour. A l’expiration d’un délai d’un mois après la notification de ce refus de séjour, si la famille n’a pas regagné son pays d’origine, elle s’expose à être refoulée ( … ).
Des plaintes et des doléances sont à l’origine de ces décisions ( … ). Elles prennent souvent la forme de pétitions et comportent des centaines de signatures, adressées au premier ministre, au procureur de la République, au préfet, aux commissaires de police ou aux maires concernés ( … ). Dans quelques cas, les signataires, à la limite de l’exaspération, menaçaient de « faire eux-mêmes leur police si des mesures n’étaient pas prises » .
(1) dans une circulaire du 30 novembre 1970, adressée au Directeur départemental de l’action sanitaire et social et à celui de la Réglementation – 3° Bureau.

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