Article paru dans les Cahiers du féminisme, n° 5, juin-juillet-août 1978

Les problèmes que rencontrent les femmes immigrées ne peuvent être séparés de ceux de l’ensemble de la population immigrée. Les femmes immigrées subissent une double oppression : en tant qu’immigrée, partageant la condition de l’ensemble des travailleurs immigrés : discrimination de toutes sortes, brimades, racisme, conditions de vie déplorables ; mais aussi en tant que femme : dépendance par rapport aux hommes, isolement et solitude, dus à toutes les formes de sexisme et de racisme.
Les étrangères qui viennent vivre et travailler en France émigrent le plus souvent du milieu rural. Si des femmes immigrent de leur propre initiative, dans la majeure partie des cas, les femmes viennent de rejoindre leurs maris lorsqu’ils ont trouvé une certaine stabilité dans leur emploi et un lieu pour loger leur famille. L’immigration féminine se fait donc pour beaucoup dans le cadre du regroupement familial.
La situation des femmes varie dans une certaine mesure en fonction de leur nationalité, des mœurs, coutumes des pays d’origine, des liens politiques et économiques existant entre ces pays et la France.
Ainsi, bien que la situation des femmes maghrébines évolue quelque peu, leur rôle reste traditionnel. Très peu travaillent, par contre la femme portugaise ou espagnole qui suit son mari en pays d’immigration, le fait le plus souvent pour travailler également. Les femmes qui arrivent en France, dans le cadre du regroupement familial, imposent au gouvernement impérialiste français un certain nombre de charges : la scolarisation des enfants, le logement des familles … ce qui explique que dans une situation de crise et de récession économique, une des mesures dirigée contre la population immigrée est de tenter de suspendre toute immigration familiale. Les femmes immigrées sont d’ailleurs à l’heure actuelle, particulièrement touchées par les mesures racistes de Stoleru. Celles qui arrivent aujourd’hui en France n’ont pas la possibilité d’obtenir de cartes de travail et doivent même s’engager à ne pas travailler !
La situation des femmes immigrées ne peut être analysée sans faire état de la situation matérielle dans laquelle elles vivent. Les inégalités sociales notamment en manière de logement, de salaire … ont des répercussions directes sur la vie des familles et influent sur le degré d’oppression et d’exploitation des femmes. Les difficultés quotidiennes de la vie matérielle, la faiblesse du niveau de vie est renforcé par la nécessité d’épargner pour préparer le retour au pays d’origine (achat de terres, d’un commerce … )
La femme va devoir économiser au plus serré, organiser le travail domestique en fonction d’une politique du minimum nécessaire. C’est pourquoi les femmes immigrées, plus que toutes les femmes, subissent la fatigue physique, morale, nerveuse et psychique.
La politique de discrimination du gouvernement en matière de logement des travailleurs immigrés ne fait que renforcer l’oppression dont sont victimes les femmes immigrées et le silence qui entoure cette oppression. Les qualités de logement influent et conditionnent les possibilités de relation et d’intégration sociale. Les familles vivent le plus souvent dans des logements surpeuples (on estime que près de 50 % des travailleurs immigrés habitent des logements insalubres) où les enfants n’ont pas de lieu où travailler, où jouer, où il n’existe pas de sanitaires, un chauffage rudimentaire et dangereux, où les conditions d’hygiène et de sécurité sont nulles.
Quand on sait que la femme est confinée dans son foyer, responsable de la vie d’une famille souvent nombreuse, on peut prendre la mesure des conditions d’oppression quotidienne que vivent ces femmes.
Il faut ajouter à cela qu’une famille qui dépasse le nombre d’habitants fixé par logement perd son droit à l’allocation logement. Quand on sait qu’en 1971, 56 % de familles d’immigrés étaient logés dans des locaux surpeuplés, dont 26 % de surpeuplement critique, et que l’on connaît les faibles revenus et la cherté de la vie, on peut apprécier les difficultés que rencontrent ces femmes pour gérer leur budget, assurer l’entretien de la famille.
Les cités de transit où sont parqués les immigrés arrivant en France, sont de véritables ghettos. Ces cités ne font que renforcer l’isolement que vivent les immigrés et particulièrement les femmes.
Lorsque les familles ont pu trouver un logement, elles subissent souvent le racisme des propriétaires et des locataires : cela va des brimades administratives aux pétitions de locataires contre une famille d’immigrés parce que « ca sent le couscous ».
Si l’ensemble de la population immigrée souffre de la perte des liens avec la communauté nationale, les femmes plus que les hommes subissent le choc de la transplantation en milieu urbain, dans un monde qui leur est étranger. La plupart d’entre elles n’ayant pas d’activités professionnelles ne trouvent pas d’occasion de contact même limité avec la population française, ni même avec d’autres femmes immigrées travaillant. Privées de scolarisation le plus souvent dans leur pays d’origine, où leur rôle est limité aux tâches familiales et reproductrices, ces femmes une fois transplantées en France, voient leurs possibilités de communication encore plus réduites du fait de l’ignorance du français. Le plus souvent mères de familles, leur rôle leur assigne la charge de transmettre aux enfants la tradition, la langue et les coutumes de leur pays.
Or, les enfants d’immigrés sont amenés, une fois à l’école, où seuls les valeurs, la langue, le mode de vie des pays d’accueil sont valorisés, à s’éloigner de leurs mères et de leurs familles.
Cette situation de tension entraîne de nombreuses dépressions nerveuses chez les femmes. Par sa place dans la famille et à la maison, les femmes subissent plus que les hommes les contradictions sociales et culturelles, auxquelles est soumise l’immigration.
C’est pourquoi la possibilité d’apprendre à lire et à écrire dans leur langue maternelle (près d’un million d’immigrés sont analphabètes) est une nécessité et un droit, car c’est reconnaître à ces femmes leur identité nationale et culturelle (selon une estimation : en 1975, seulement 60 000 hommes suivaient des cours d’alphabétisation sur une population de deux millions et 5 000 femmes sur une population d’environ un million).
La mise en place de cours d’alphabétisation sur les lieux de travail, d’enseignement, de formation, d’habitation, payés par le patronat et/ou l’Etat, est une deuxième nécessité pour permettre l’insertion sociale des immigrés, leur donner la possibilité de communiquer et de n’être plus confrontés à un monde étranger ; cela est d’autant plus important que les femmes immigrées doivent affronter une société dont la réglementation est touffue, la législation complexe, où les brimades administratives, le racisme ambiant laissent les femmes totalement désemparées, sans connaissance de leurs droits.
Pour les femmes qui viennent travailler en France, le handicap de la langue renforce les discriminations existantes, oblige les femmes à accepter les travaux les plus pénibles, les plus mal payés ; plus encore que les hommes, plus que les autres femmes, elles sont déqualifiées, sous-payées, bonnes à tout faire. Le droit au travail, l’égalité des salaires font partie des revendications des femmes : elles sont d’autant plus valables pour les femmes immigrées qui combinent la discrimination que subissent les immigrées (salaires de 17,4 % inferieur aux salaires des travailleurs français pour un même travail) et celles dont sont victimes les femmes (salaires inférieurs de 30 %).
L’absence de formation professionnelle (70 femmes immigrées en tout ont suivi une FPA en France l’année dernière) ne peut que renforcer la sous-qualification et leur sur-exploitation. C’est pourquoi toutes les discriminations de type raciste et sexiste, et toutes les clauses de nationalité, doivent être supprimées à l’embauche et à la formation. L’accès à la FPA doit être possible à toutes les femmes qui en font la demande.
La possibilité pour les femmes immigrées de disposer librement de leur corps, de pouvoir contrôler leur maternité est soumis à une série de barrières importantes. Si des raisons d’ordre socio-culturelles expliquent l’importance du taux de natalité, les limites apportées à la diffusion des moyens contraceptifs, barrières particulières qui existent pour leur diffusion en milieu immigré, laissent les femmes largement démunies. Leur isolement, la mauvaise information, la mauvaise compréhension de leur utilisation, due à la méconnaissance de la langue, pèsent particulièrement. Lorsque les femmes sont orientées vers les centres de planning et de PMI, ce qui n’est pas souvent le cas, les services d’information sont mal adaptées à recevoir une femme immigrée avec leurs différences linguistiques, culturelles et religieuses. C’est pourquoi il apparaît nécessaire que soient mis en place des centres d’information sexuelle et contraceptive, financés par l’Etat, dans les écoles, les entreprises et les quartiers, et qui disposent d’un personnel formé, ayant une connaissance de la langue des pays d’immigration, de leurs coutumes et de leur culture. Un tel personnel pourrait et devrait être formé au sein même de la population immigrée, ce qui faciliterait la communication et renforcerait la confiance des femmes. Pour répondre aux besoins et à la demande des femmes, devraient exister des plaquettes d’information en différentes langues, ainsi que des moyens audiovisuels adaptés, des émissions de télévision.
La possibilité de contrôler les naissances, de disposer librement de son corps est une des conditions premières de la libération des femmes. C’est pourquoi, non seulement le droit à la contraception doit leur être reconnu, mais aussi celui à l’avortement libre et gratuit.
Les femmes immigrées sont parmi toutes les femmes celles qui subissent le plus le « fardeau » des naissances non désirées. Or, seules les femmes résidant en France depuis plus de trois mois et ayant une carte de séjour peuvent avoir légalement recours à l’avortement.
De telles clauses sont révélatrices du refus de la bourgeoisie d’admettre au fond le droit à l’avortement, comme un droit de toutes les femmes, mais révèlent aussi la politique de contrôle de l’immigration qui ne cesse de se développer en France.
Enfermées dans leur foyer, assignées à une fonction reproductrice, chargées des enfants et du mari, elles sont économiquement, psychologiquement dépendantes de celui-ci.
Les conditions d’exploitation (longueur des journées de travail, heures supplémentaires … ) la fatigue, l’humiliation dont sont victimes les travailleurs immigrés, font qu’une fois chez lui, le travailleur immigré peut affirmer sa domination sur une personne encore plus dévalorisée que lui. L’indépendance économique des femmes immigrées est un élément décisif de ce point de vue. Mais, à l’heure actuelle, si des femmes travaillent pour acquérir cette indépendance, pour toutes celles qui ont de nombreux enfants, le travail salarie ajouté aux lourdes charges au sein de la famille représente un véritable esclavage.
C’est pourquoi là encore plus que pour toutes autres, le droit au travail ne peut être revendiqué sans être lié aux revendications de socialisation des tâches domestiques et de l’éducation des enfants (et qui tiennent compte des spécificités culturelles), du développement de services sociaux de qualité, gratuits ou très bon marché, dans les quartiers ou dans les grandes cités – crèches gratuites ouvertes 24 heures sur 24 (en raison des horaires de travail des immigrées), haltes-garderies qui leur permettent d’avoir des activités communes.
Les femmes immigrées sont aux confluents d’oppression et d’exploitation diverses, opprimées en tant que femmes, elles sont parmi les femmes les plus opprimées, exploitées, les plus rejetées.
Opprimées en tant qu’immigrées, elles subissent au sein de cette population les discriminations les plus graves.
La radicalisation et les luttes de ces femmes dépendent à la fois de l’extension des luttes des femmes, mais aussi de celles des travailleurs immigrés.
Les luttes de libération nationale et la place que les femmes commencent à y occuper sont de plus en plus un élément important de leur radicalisation et de leur prise de conscience. Les revendications concernant l’égalité des droits entre tous les travailleurs, français et immigrés, hommes et femmes, doivent permettre de réaliser l’unité de la classe ouvrière et de tous les opprimés. C’est le devoir de toutes les organisations de la classe ouvrière, du mouvement des femmes et des organisations de travailleurs et étudiants immigrés, de reprendre en charge les revendications des femmes immigrées, et d’en faire des axes de leur lutte.
Pour l’égalité totale des droits !
Pour le droit d’organisation !
Pour le droit à l’avortement !
Pour le droit à l’emploi !
Pour le droit à l’alphabétisation et à la formation !
Les femmes immigrées en France
AFRICAINES NOIRES : 5 000.
YOUGOSLAVES : 35 000.
TUNISIENNES : 35 000.
MAROCAINES : 40 000.
ALGERIENNES : 95 000.
ITALIENNES : 185 000.
ESPAGNOLES : 190 000.
PORTUGAISES : 220 000.
AUTRES PAYS : 165 000.
TOM-DOM : 75 000.
TOTAL: 1 065 000.
HOMMES : 2 200 000.
ENFANTS : 940 000.
Ces chiffres datent de 1976.

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