Catégories
presse

Nos délégués au Congrès de Bruxelles ont rendu compte de leur mandat

Article paru dans L’Ikdam nord-africain, n° 1, mai 1927 ; suivi de « Un appel de l’Etoile à l’opinion française »

Au cours du mois dernier, l’Etoile Nord-Africaine a tenu un grand meeting pour permettre à ses délégués au Congrès de Bruxelles de rendre compte de leur mission.

Après lecture du rapport de la délégation et traduction en arabe et en kabyle de ce document, les membres de l’Etoile en ont approuvé la teneur et ont exprimé leur satisfaction aux délégués de l’organisation.

Ensuite le camarade Chedly, président, a pris la parole. En une évocation rapide, il rappelle les noms de ceux qui ont lutté pour l’indépendance des pays de l’Afrique du Nord et que tout patriote doit conserver jalousement au fond du cœur :

« L’Emir Khaled, son frère, l’émir Izzeddine, Abd el Krim et le cheikh Taalbi resteront impérissables pour témoigner de la volonté d’indépendance du peuple nord-africain et symboliser l’épopée nord-africaine. »

Il retrace à très grandes lignes le tableau de la situation de fait dans laquelle se débat le peuple nord-africain et nous dit comment, après s’être servie de nous, pendant la guerre, la France, loin d’améliorer notre sort, nous exploite et nous brime plus durement qu’auparavant.

Parlant d’Abd el Krim, l’orateur recommande d’évoquer avec le plus profond respect le nom de celui qui a tenté de nous délivrer des chaînes de la misère et de l’oppression.

« S’il n’a pas réussi, la honte en rejaillit sur les Nord-Africains, en particulier, et sur les autres peuples musulmans. Vous avez promis de l’aider, puis vous l’avez trahi. Encore, si l’on s’en était tenu là. Mais c’est parmi ces peuples frères que les impérialistes espagnols et français ont trouvé des hommes pour participer à la lutte contre Abd el Krim. »

L’indignation des assistants est à son comble. Un seul cri jaillit : « Vive Abd el Krim! Malheur aux traîtres ! »

Touchant d’un mot la Société des Nations, l’orateur stigmatise en elle l’Internationale du brigandage et salue la Société des Peuples opprimés, issue du Congrès de Bruxelles.

La parole est ensuite donnée à M. Sia Ting, délégué du Kuomintang en Europe, qui est venu préciser que la Chine révolutionnaire lutte pour le rétablissement de la justice dans le monde, justice que les impérialistes ont piétinée et affirmer que la Chine, une fois libérée, ne ménagera pas son sang pour l’émancipation des autres peuples faibles.

Notons l’intervention du camarade Saïdoun, pour protester contre la crise de chômage et les manœuvres coercitives tendant au rapatriement forcé de nos camarades chômeurs.

Les camarades Messali, secrétaire général de l’Etoile, et Djilani, membre du comité central, assuraient le service de la traduction en arabe et en kabyle.


CONTRE L’ARBITRAIRE GOUVERNEMENTAL

Un appel de « l’Etoile » à l’opinion française

Une nouvelle restriction vient d’être apportée aux droits politiques, déjà si minimes, des indigènes algériens. Un arrêté du Conseil d’Etat déclare non éligibles aux fonctions de maire et d’adjoint, les indigènes musulmans non naturalisés français.

Interprète de la majorité des indigènes algériens, l’Etoile Nord-Africaine élève une vigoureuse protestation contre cette décision qui révise la loi du 4 février 1919, relative aux droits politiques des musulmans algériens non naturalisés.

Il y a, en effet, révision de la loi du 4 février 1919, car son article 12 dit :

« Les indigènes musulmans algériens qui n’ont pas réclamé la qualité de citoyen français sont représentés dans toutes les assemblées délibérantes de l’Algérie … par des membres élus, siégeant au même titre et avec les mêmes droits que les membres français. »

Que devient cette égalité de droits édictée par la loi, si on refuse aux conseillers municipaux indigènes non naturalisés celui d’être maire ou adjoint comme les conseillers français.

De plus, l’article 14 de la même loi précise que les indigènes musulmans non naturalisés « sont admis au même titre que les citoyens français et sous les mêmes conditions d’aptitude aux fonctions et emplois publics ». Exception est faite pour certaines fonctions d’autorité énumérées dans le décret du 26 mars 1919, qui ne fait naturellement mention ou allusion à celles de maire et d’adjoint.

Il est donc évident que la loi reconnaissait les indigènes musulmans non naturalisés éligibles comme maire et adjoint. C’est ce que plusieurs municipalités d’Algérie, celles d’Alger, de Constantine, de Bougie, de Blida, entre autres, reconnurent, après les élections de mai 1925, en réservant à nos compatriotes un poste d’adjoint.

L’arrêté du Conseil d’Etat retire donc en 1927 aux indigènes algériens une partie des droits qui leur avaient été reconnus en 1919 au lendemain de la grande guerre, et qui, en ce qui concerne l’élection des adjoints, fut mis en application en mai 1925, au moment de la guerre du Maroc. Ainsi, les gros colons rapaces et les colonialistes ont satisfaction, leur presse ne cache pas leur joie ; enhardis par ce succès et le silence des soi-disant défenseurs du peuple algérien, ils entendent, soutenus par le gouvernement général, reprendre une à une les concessions qui ont dû être faites après la guerre aux Algériens, dont des dizaines de milliers étaient morts au nom des idées de liberté et du principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

L’Etoile Nord-Africaine veille et elle crie aux profiteurs de la misère du peuple algérien (qui sont les mêmes que ceux qui profitent de la misère, du peuple français) : halte là ! Le peuple algérien est trop opprimé, il est trop malheureux, il est las de vos exactions.

Chaque jour les oppresseurs de l’Algérie déchirent le voile qui nous empêchait de voir la route que nous devons suivre. Chaque jour leurs actes nous apprennent que leurs promesses étaient et restent mensongères. Pendant 1914-1918, pour nous entraîner à la guerre, ils nous ont promis d’importantes améliorations à notre sort : confiants, nous n’avons pas su exiger après la guerre et leurs promesses se sont réduites à des aumônes. Pendant que la guerre du Maroc mettait en péril leur domination, ils ont jeté du lest en élisant adjoints aux maires et vice-présidents des Conseils généraux quelques-uns des nôtres. Le péril immédiat passé, la poussée des peuples qu’ils oppriment amoindrie, ils reprennent ce qu’ils avaient donné pour nous faire croire à leur libéralisme, afin de créer chez nous des illusions sur leurs intentions à notre égard et nous détourner de la lutte.

L’Etoile Nord-Africaine s’adresse au peuple français pour lui dire de ne pas assister indifférent aux menaces que les gros colons et leur allié le gouvernement, font peser sur le peuple algérien. La restriction des droits politiques des indigènes algériens, leur oppression aggravée, cela a pour résultat un renforcement du gouvernement et des sociétés financières qui sont responsables à la fois et de la misère du peuple français et de celle du peuple algérien. L’intérêt des deux peuples est donc de se soutenir dans la lutte qu’ils mènent contre les mêmes ennemis.

L’Etoile Nord-Africaine entreprend une action vive pour que la dignité d’homme des Algériens soit respectée et pour que dans leur pays ils aient le droit de parler, d’écrire, de se réunir librement et de vivre honorablement en travaillant. Elle ne doute pas que le peuple français, dont les traditions sont libérales, soit avec elle pour :

L’abolition du code de l’indigénat qui maintient les Algériens dans un régime d’esclavage en les punissant pour des actes considérés ou non comme « délits », suivant qu’il s’agit d’un Algérien ou d’un Français.

La liberté pour les Algériens d’écrire, de parler, de s’organiser dans leur pays, de la même façon que peuvent déjà le faire les Français qui sont en Algérie.

Le droit pour l’Algérie comme pour tous les autres peuples de disposer d’elle-même, suivant les déclarations du président Wilson et les principes au nom desquels les peuples français et algérien ont combattu côte à côte de 1914 à 1918.