Manifeste paru dans L’Ikdam, organe de l’Etoile nord-africaine, n° 1, décembre 1927 [lacunes en raison de la mauvaise qualité du document original]

Une délégation d’élus algériens vient à Paris soumettre au Parlement français des revendications qu’elle prétend présenter au nom du peuple algérien.
Ces élus, désignés par un collège électoral singulièrement restreint, ne sauraient en aucune façon s’arroger le droit de parler au nom des Algériens, dont ils ne sont pas la véritable émanation. De plus, la présence au sein de cette délégation de personnalités qui ont manifesté dans le passé une attitude hostile aux intérêts du peuple algérien, ne permet pas de les considérer comme capables de prendre sincèrement en main, dans le présent, la défense d’un peuple écrasé par cent années de colonisation.
En outre, le fait qu’une fraction de ces délégués réclamait le maintien de Viollette, cependant qu’une autre fraction chantait les louanges du nouveau gouverneur Bordes, créature de Duroux et des gros colons, montre que la fédération des élus indigènes est soucieuse de plaire aux représentants de l’impérialisme en Algérie.
L’ETOILE NORD-AFRICAINE, organisation de défense et de lutte des Nord-Africains, tient à préciser sa position en face de ceux qui se prétendent les représentants des Algériens et à l’égard des revendications qu’ils présentent au nom du peuple algérien.
L’ETOILE NORD-AFRICAINE, qui se flatte d’avoir comme président d’honneur le glorieux Emir Khaled, banni de son pays par les colonisateurs étrangers, ne peut avoir confiance en des délégués d’élus dont certains furent autrefois les amis de l’Emir. Parce qu’ils l’ont par la suite trahi dans ses jours de malheur, ils sont capables de trahir encore toute lutte ou tout effort d’émancipation du peuple algérien.
L’ETOILE NORD-AFRICAINE marque donc sa défiance à l’égard des délégués de la fédération des élus indigènes qui, dans une adresse au président du Conseil français, ont proclamé […] des Algériens à la France […] et chanté les louanges de la […] algérienne, source de ruine et […].
Examinant le programme […] de la délégation des élus […] et s’en référant au manifeste de la fédération des élus, l’ETOILE NORD-AFRICAINE enregistre que la seule revendication ayant véritablement motivé le déplacement de cette délégation est la représentation des indigènes au Parlement français.
L’ETOILE NORD-AFRICAINE, bien que décidée à toute action capable d’apporter une amélioration au sort des Algériens opprimés et privés de tous droits politiques et sociaux, estime cependant que la représentation au Parlement français – quelle que soit la forme sous laquelle on la présente – ne saurait en aucune façon être souhaitable, parce qu’elle serait loin d’améliorer tant soit peu le sort du peuple algérien.
Cette représentation parlementaire n’est qu’une vaste mystification destinée à détourner de son véritable but la lutte libératrice du peuple algérien. Même si celui-ci avait le droit intégral de vote, l’impérialisme disposant de moyens de pression et de répression nombreux, fausserait le sens des élections et n’enverrait à la Chambre que ses créatures. Et même si les représentants indigènes au Parlement français étaient la véritable émanation des Algériens, ils ne sauraient être à ces derniers d’aucune utilité. Noyés dans une majorité de représentants du pays oppresseur intéressé à la mise en valeur de l’Algérie, c’est-à-dire à l’exploitation des indigènes, les députés algériens ne joueraient dans le Parlement qu’un rôle effacé. Leur action stérile et inefficace laisserait donc aux Algériens l’illusion d’une amélioration à leurs droits politiques, et permettrait à ces représentants de l’Algérie de se poser en défenseurs du peuple algérien, alors qu’ils ne sauraient être, au sein du Parlement français, que les complices de l’impérialisme oppresseur. L’exemple des députés nègres des Antilles ou du Sénégal en est la preuve, car loin d’apporter une amélioration au sort des populations de leur pays, ces députes nègres aident au contraire l’impérialisme à renforcer son exploitation dans les colonies noires.
La délégation des élus indigènes, en prétendant réclamer la représentation au Parlement comme moyen de défense des Algériens, semble ignorer qu’un plus ou moins grand nombre de députés algériens dans une majorité considérable de députés colonialistes ne peut permettre une défense efficace des intérêts des populations algériennes. A moins que l’insistance de la délégation à obtenir des sièges au Parlement français ne soit – et ceci est plus probable – une nouvelle trahison dont les Algériens sont appelés à faire les frais.
En outre, la représentation parlementaire ne tend rien moins qu’à faciliter l’assimilation de l’Algérie à la France et à permettre aux Algériens d’accepter l’oppression étrangère avec plus d’optimisme […] réaction. Le manifeste adressé par la fédération des élus musulmans au président du Conseil prouve que c’est […] en vue de cette assimilation que la fédération revendique la représentation parlementaire :
« La fédération des élus musulmans d’Algérie, dit ce manifeste, représente le nombre, mais elle ne revendique ce nombre que pour mieux l’incliner devant la patrie à laquelle elle s’est ralliée pour jamais, à la grandeur de laquelle elle entend consacrer tous ses efforts, à la défense de laquelle elle fait le serment de sacrifier, comme en 1870-71 et en 1914-18, la vie de ses enfants ».
Ainsi donc, ce sont ceux-là mêmes qui se prétendent les représentants du peuple algérien qui oublient si effrontément que ce peuple, conquis et asservi par la force des armes, ne considère pas encore la France comme sa patrie et que, en Algérie, une situation de fait laissant persister la situation de droit, maintient côte à côte deux éléments qui se côtoient avec la volonté nette de ne jamais se pénétrer.
Le peuple algérien – et cela se conçoit aisément – est aujourd’hui le vaincu qui n’a pas désespéré de jamais reprendre en main la libre disposition de ses destinées.
Trente années de luttes implacables pendant lesquelles les Algériens ont fait à leur patrie un rempart de leurs corps, quatre grandes insurrections qui ont marqué depuis la conquête la volonté d’indépendance du peuple algérien, ne sont certes pas les indices certains que ce peuple voit aujourd’hui en la France « une patrie à laquelle il s’est rallié pour jamais et à laquelle il entend consacrer tous ses efforts ».
L’expérience de la dernière guerre, expérience douloureuse pour le peuple algérien, lui a revélé que rien ne pouvait l’intéresser à la défense d’un sol qui n’est pas le sien et que les grandes idées pour lesquelles on a prétendu se battre cachaient, en définitive, des intérêts mesquins et des buts difficilement avouables.
Aussi, fort de cette expérience, le peuple algérien est loin de faire aujourd’hui « à la défense de la France le serment de sacrifier comme en 1870-71 et en 1914-18 la vie de ses enfants ».
Exploités honteusement en temps de paix, les algériens n’entendent pas servir de chair a canon en temps de guerre.
Et il est certain que, condamnant les déclarations de cette délégation en mal d’avancement, le peuple algérien saura à l’occasion affirmer et défendre son droit à la vie en attendant qu’il prenne à cœur de reconquérir ses libertés.
Tout en dénonçant la volonté de trahison qui se dégage du passage de ce manifeste, tout en condamnant la fédération des élus musulmans, l’ETOILE NORD-AFRICAINE entend ne pas être dupe de cette volonté tendant à assimiler l’Algérie pour mieux exploiter ses enfants au profit du conquérant, volonté qui se cache derrière la représentation au Parlement français.
En dénonçant aux Algériens le mensonge, le piège et les dangers de cette représentation parlementaire, l’ETOILE NORD-AFRICAINE considère que les intérêts du peuple algérien ne peuvent être défendus dans un Parlement étranger. L’économie financière, industrielle, agricole de l’Algérie, son administration politique et économique, les libertés et les droits du peuple algérien, ne peuvent relever que d’une Assemblée Nationale Algérienne souveraine, laquelle, pour être la véritable émanation de la nation, devra être élue au suffrage universel.
Mais, considérant que les libertés et les droits des Algériens sont en contradiction flagrante avec la colonisation, et que, tant que domine l’impérialisme en Algérie, il ne peut y avoir d’émancipation véritable pour les Algériens, l’ETOILE NORD-AFRICAINE appelle ces derniers à l’organisation en vue de la lutte pour l’indépendance de leur pays.
LE COMITÉ EXÉCUTIF DE L’ETOILE NORD-AFRICAINE.

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