Catégories
presse

Abdelaziz Menouer : A bas le centenaire de la conquête de l’Algérie

Article d’Abdelaziz Menouer alias El Djazaïri paru dans Le Réveil colonial, Organe périodique du bureau de la main-d’œuvre coloniale de la XXe région des Syndicats Unitaires, n° 3, mai 1930 ; suivi de « Al Islam : journal impérialiste » par Salah Bouchafa

Il y a cent ans, le 14 juin 1830, le capitalisme français débarquait ses troupes à Sidi-Ferruch et envahissait l’Algérie. Cette conquête, qui était préméditée depuis longtemps, s’accomplit sous le fallacieux prétexte d’un soufflet qu’aurait reçu le Consul Deval, envoyé spécialement pour provoquer la guerre. Les mobiles du conflit étaient des plus crapuleux. Ils se résument à ces faits. La Régence d’Alger avait fourni à la France, affamée par le blocus de l’Angleterre, plus de 14 millions de fr. de blé. Les divers gouvernements français qui s’étaient succédé ne voulurent jamais payer cette dette et lorsque, après bien des pourparlers la France accepta de payer la somme réduite à 7 millions, le gouvernement de Charles X, comme ses prédécesseurs et pour des fins impérialistes, mit tant de mauvaise foi, employa tant de stratagèmes juridiques, soutint tant de voleurs du genre Bacri et Busnach, que la Régence ne reçut finalement aucun sou.

La France était pourtant bien favorisée par la République Algérienne. Elle s’était installée depuis des siècles sur la côte barbaresque et ses comptoirs de la Calle rapportaient à ses commerçants plus de 4 millions de bénéfices par an.

Malgré qu’on ait destitué sa rivale l’Angleterre, du privilège qu’elle détenait dans l’exploitation de ces concessions, elle n’en sut aucun gré.

Elle chicana sur le paiement de la redevance annuelle de 200.000 francs à laquelle elle avait souscrit et fit pire, en construisant des forts dans un pays où elle recevait l’hospitalité.

A l’escroquerie et au sans-gêne, la France ajouta la violence. Son représentant, le provocateur Deval, fut d’une insolence et d’une perfidie dignes de la diplomatie européenne. Et pour comble, ce fut la France qui, à titre de réparation, imposa des conditions humiliantes, exigea des avantages économiques exorbitants ; la Régence ne pouvait que les repousser du pied. C’est ce que la France souhaitait.

Son plan d’agression, établi de longue date, fut aussitôt mis en application. Apres la scène du coup d’éventail, le blocus des côtes algériennes fut organisé, et pendant les 3 années qu’il dura, on essaya d’affamer l’Algérie tout en menant une propagande belliqueuse effrénée parmi les masses françaises qui s’étaient montrées hostiles à la guerre.

En mai 1830, on parvint à constituer une flotte de 700 bateaux et une armée de 70.000 hommes et en juin de la même année le sol algérien était déjà envahi par les troupes impérialistes.

Les forbans turcs qu’on venait, au nom de la chrétienté, déloger de leur nid de pirates, turent traités avec bien des égards ; le Dey et les janissaires furent embarqués avec courtoisie et on leur remit tous leurs biens, tandis que les arabes qu’on venait délivrer de leur joug connaissent jusqu’à présent le fer et le feu du conquérant.


Le 5 juillet 1830, jour de son entrée à Alger, le comte de Bourmont, commandant en chef l’armée d’occupation, signait une convention dans laquelle on lit ces promesses au paragraphe suivant :

« L’exercice de la religion mahométane restera libre, la liberté des habitants de toutes classes, leur religion, leurs propriétés, leur commerce, leur industrie ne recevront aucune atteinte ; leurs femmes seront respectées, le général en chef en prend l’engagement sur l’honneur. »

A peine installé, ce même général dévalisait la casbah et s’emparait d’un trésor de 48.684.527 francs et de 7 millions de laine, de pièces de bronze et de denrées diverses. En un jour les pirates français avaient fait une razzia plus fructueuse que tous les butins dont s’étaient emparés les Turcs depuis Khereddine (1518).

Puis ce fut pendant près de 60 ans, jusqu’en 1883, date à laquelle le Mzab fut annexé, toute une suite de carnages, d’assassinats de femmes et d’enfants, d’incendies de récoltes, d’atrocités, de razzias de troupeaux, de vols à main armée.

Pendant toute cette période, les arabes se battirent comme des lions pour la défense de leur sol, de leurs biens, de leurs femmes et de leurs enfants. Il faudrait des volumes pour citer tous les témoignages des historiens, même français, qui nous rapportent les cruautés commises au nom de la civilisation. Cette civilisation, après le vol achevé du pays, se poursuivit sur l’exploitation et l’oppression renforcées des habitants.

Les propriétés, le commerce, l’industrie des indigènes ne recevraient aucune atteinte, avait juré la France sur son honneur ? Chiffon de papier. Mensonge éhonté.

Plus de 6 millions d’hectares de terre des plus riches sont entre les mains des colons et des sociétés financière. Les arabes n’ont plus que les terres stériles. Le séquestre, l’expropriation, l’amende collective ont fini de les déposséder. Le gros commerce, l’industrie, les mines, les chemins de fer, tout appartient au conquérant. L’arabe paupérisé n’est plus que l’esclave qui offre ses bras, pour un morceau de pain, au colonisateur.

Les salaires, dans l’agriculture comme dans l’industrie, sont en moyenne de 10 francs pour des 12 et 14 heures de travail, pendant que la vie a augmenté de 20 fois. Toutes les denrées de première nécessité sont raflées par les exportateurs pendant que la famine décime périodiquement les indigènes.

Dès la conquête, la France détruisit presque entièrement les écoles musulmanes et ne mit rien à leur place. Actuellement, le nombre d’indigènes admis aux écoles est insignifiant. 600.000 enfants courent les rues ou peinent dans les exploitations capitalistes.

La religion elle-même est la propriété du gouvernement français puisque tout le clergé musulman est trié sur le volet et nommé par le Service des Affaires indigènes.

Après avoir brûlé ou désaffecté à son profit les mosquées, la France s’en sert aujourd’hui pour célébrer la boucherie de la Marne ou toute autre manifestation impérialiste.

On peut résumer que la domination française n’a apporté qu’obscurantisme, alcool et prostitution. Cette domination est ignoblement réactionnaire et s’oppose par la violence à toute velléité d’évolution.

La Justice ? C’est l’indigénat établi par le conquérant, c’est ce code médiéval qui enlève à l’algérien les droits et libertés les plus élémentaires de l’homme, abuse de toutes les exactions, les iniquités, les condamnations les plus brutales.

L’indigène, non seulement ne connaît ni liberté de presse, de parole, de pensée, d’association, de voyage, mais tombe sous le coup de l’indigénat (emprisonnement, amende collective, séquestre, internement, etc.) pour des infractions les plus futiles ou fantaisistes ; sa peine est toujours traduite en travaux forcés. La main-d’œuvre pénitentiaire est une source précieuse de profits aux colons archimillionnaires.

Un appareil composé de fonctionnaires et de caïds corrompus et despotiques le saignent cruellement.

Si la France a détruit les corporations, elle ne tolère pas le droit syndical, ni la grève aux indigènes.

Après les avoir dépouillés de tout ce qu’ils possédaient, accablés d’impôts, elle les incorpore de plus en plus dans son armée de travail et de guerre. Les femmes musulmanes seront elles-mêmes, d’après la loi Boncour, embrigadées dans l’armée de meurtre.

Faire travailler les Arabes sous la trique et pour des salaires infimes, les assassiner par centaines de mille dans les guerres impérialistes et les expéditions coloniales. Chair à travail, chair à canon. C’est là tout le but de la colonisation.


C’est pour fêter le centenaire de cet esclavage que la France, depuis 6 mois, fait un tapage assourdissant. Plus de 150 millions ont été prélevés sur la sueur du burnous pour rappeler aux arabes leur conquête. Journalistes, archevêques et marabouts, président de la République, députés, caïds, ministres et catins, bourgeois indigènes, traîtres, socialistes et financiers, toute la horde colonialiste va se saouler, se gaver de méchoui, se balader aux frais des travailleurs, insulter de leur mépris et de leur force les misérables en guenilles.

Le but du capitalisme, aux fêtes du centenaire, est de manifester sa puissance coloniale, accentuer la mise en valeur de l’Algérie. Cette rationalisation veut dire, renforcement de l’exploitation et de l’oppression des masses indigènes.

Si cette fête, consacre la force économique et militaire de l’impérialisme français, elle inaugure la continuation scientifique de l’étouffement économique, culturel, social d’un peuple qui gémit depuis un siècle sous la botte du conquérant.

Mais ni le tintamarre des noubas, ni le bruit des canons qui salueront Doumergue, ne couvriront les cris de colère qui grondent parmi les masses exploitées de l’Algérie. Ce ne sont plus les insurrections désordonnées qui deviennent fréquentes, mais ce sont des mouvements puissants, organisés, qui se poursuivent sous le signe de la lutte de classe. L’effervescence bouillonne dans le monde des esclaves, l’exemple de la révolution russe anime le mouvement révolutionnaire des masses algériennes prolétarisées, les indigènes ne croient plus ni aux promesses de l’impérialisme, ni aux réformes de ses agents : les social-négriers ; ils exècrent leur propre bourgeoisie qui se montre dans toute son action la plus lâche et la plus traître. Ils ne suivent, malgré une répression féroce, que le Parti communiste et les syndicats unitaires qui luttent véritablement pour leur indépendance.

La crise économique que traverse l’Algérie, la radicalisation étonnante des masses laborieuses, leur liaison plus intime avec les prolétaires européens et le mouvement révolutionnaire ne permettront pas aux capitalistes français d’accomplir leurs desseins machiavéliques.

Les ouvriers et paysans d’Algérie se dresseront vigoureusement contre les fêtes arrogantes du Centenaire, manifesteront puissamment pour leurs revendications économiques et politiques, se grouperont plus fortement dans leurs organisations révolutionnaires de classe pour s’opposer à tout le programme de surexploitation et de meurtre qu’elles inaugurent, et lutteront avec les ouvriers du monde entier jusqu’à leur émancipation totale.

EL DJAZAIRI.


Al Islam : journal impérialiste

Ce journal, dont le premier numéro a paru au mois de février dernier, se fixait comme objectif l’éducation des musulmans en France. Il faisait appel à tous les travailleurs pour y collaborer, sous condition de ne pas faire de politique.

Or, que voyons-nous dans le troisième numéro du mois d’avril ? Tout simplement cette feuille faire l’éloge de Fouad 1er, élevé au trône d’Egypte par Sa Majesté britannique pour servir les intérêts de l’impérialisme anglais et trahir ceux du peuple égyptien.

Par contre, en première page de ce même numéro, le nommé Sahnouni étale sa haine contre les travailleurs algériens qui ne veulent pas acheter cette feuille, soi-disant religieuse, mais qui n’est en réalité qu’un appareil de propagande de la bourgeoisie française pour tromper les masses coloniales, les détourner de leur devoir de classe et les livrer pieds et poings liés au patronat qui les exploite, à l’impérialisme qui les opprime et les tue.

Parlant du concours qui lui est apporté par des travailleurs inconscients, le rédacteur de Al Islam aboie en ces termes contre ceux qui ne veulent pas payer la corde qui doit les étrangler :

« De même, l’attitude de nos frères qui nous comprennent et nous apportent leur concours, nous change de celle de beaucoup de travailleurs algériens de Paris.

« Hélas ! un grand nombre de ces travailleurs, les Kabyles surtout, ne saisissent pas exactement la portée immense que peut avoir notre journal sur leur situation (sic).

« Quand un de nos vendeurs entre dans un café, parmi eux, les illettrés lui répondent avec un sourire stupide : « Je ne sais pas lire, je ne veux pas acheter « ce journal », et ils retournent à leur café noir ou à leur vin rouge.

« Les joueurs de cartes lèvent leur nez contrariés et, après nous avoir traités de voleurs, nous jugeant sans doute d’après eux-mêmes, retournent à leur partie et à leur tricherie. Les sales et les crasseux n’ont évidemment pas le courage de donner un franc-papier pour notre journal, puisqu’ils ne l’ont pas pour s’acheter un morceau de savon. »

Et Sahnouni continue …

Aux travailleurs algériens de juger.

Tandis que les syndiqués unitaires et le Parti communiste prêchent la fraternisation des travailleurs français et algériens pour les unir dans la lutte contre le patronat, tandis que nous travaillons pour faire le bloc des opprimés des colonies et des exploités de la métropole afin de les opposer à la bourgeoisie de toutes races, le journal Al Islam, remplissant son rôle de bon serviteur des colonialistes, des droits-de-l’Homard à la Viollette et des social-fascistes à la Varenne, ne trouve rien de mieux que de baver son mépris sur d’honnêtes travailleurs n’ayant cure de sa prose.

Nous nous permettrons de répondre à M. Sahnouni que nous préférons ces travailleurs crasseux à ceux qui les exploitent et gaspillent des millions dans l’orgie, côte à côte avec les oppresseurs.

Les travailleurs des colonies sont maintenant fixés sur la besogne de ces messieurs de Al Islam. Ils réaliseront, malgré ces freineurs, un large front unique de tous les opprimés et des prolétaires de tous les pays pour abattre la bourgeoisie et ceux qui la servent.

S. BOUCHAFA.