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Conférence impérialiste et Congrès arabes révolutionnaires

Article paru dans Al-Raïat Al-Hamra, juillet 1930

Maintenant, c’est entré dans le programme de mise en valeur des colonies. A dates fréquentes, une Conférence Nord-Africaine se réunit pour tracer les problèmes vitaux de la colonisation française en Afrique. Programme économique, militaire, politique.

La dernière et 6e conférence s’est tenue à Alger, du 2 au 5 juillet.

Toute la fine fleur colonialiste y assistait : gouverneurs généraux de l’Algérie et de l’A. O. F., résidents généraux du Maroc et de Tunisie, général représentant l’A. E. F., tous entourés d’une armée de techniciens de l’exploitation, de l’oppression et du meurtre.

Ces spécialistes de la rationalisation à outrance ont, pendant quatre journées, pris des résolutions pour établir le bloc de toutes les colonies formant le domaine colonial français en Afrique. Ces résolutions ont pour but l’exploitation intensifiée des richesses du sol et du sous-sol, le problème douanier, la réalisation du transsaharien, l’établissement de lignes aériennes, etc …

Au point de vue social, elles tendent vers une politique renforcée d’oppression des indigènes, une aggravation de l’esclavage afin de pallier à la pénurie de main-d’œuvre, décimée par le travail forcé. Au point de vue stratégique et militaire, elles visent à la collaboration des diverses directions coloniales pour le renforcement de l’armée coloniale d’Afrique et son déplacement rapide à toute éventualité de révolte ou de guerre impérialiste, l’unité d’action entre les différents gouvernements coloniaux pour mener une guerre outrancière et de grande envergure contre les régions du Maroc qui ne veulent pas se soumettre à l’occupation française.


Mais si l’impérialisme s’organise pour aggraver les conditions d’esclavage des cinq millions et demi d’indigènes d’Algérie, le mouvement ouvrier révolutionnaire organise non seulement la défense des masses exploitées algériennes, mais travaille pour leur libération définitive.

Le 15 juin, pour la première fois dans l’histoire du mouvement ouvrier algérien, et précédant la Conférence impérialiste Nord-Africaine, il s’est tenu à Alger un autre congrès. C’est celui des ouvriers arabes, qu’a convoqué la 28e Union régionale de la C. G. T. U. Dans un pays où sévit l’Indigénat, la convocation publique d’une telle assemblée et sa tenue illégale sont à l’honneur des militants du P. C. , qui en avaient la direction, et des syndicats unitaires qui l’ont préparée. Cela prouve que, malgré toute la terreur colonialiste, quand l’avant-garde du prolétariat sait adapter, suivant les circonstances, les formes d’organisation idispensables à la lutte révolutionnaire, le capitalisme, malgré son appareil policier, reste impuissant.

Le 1er Congrès arabe eut un succès complet. A la barbe de la police, qui espionnait toutes les gares et les endroits susceptibles d’abriter les délégués, 69 ouvriers Arabes de 15 corporations essentielles, représentants directs de la base, purent venir de tous les coins d’Algérie, se réunir, discuter toute une journée des revendications politiques et économiques de leurs frères exploités.

L’ordre du jour de ce congrès était le suivant :

1° La situation internationale de la Métropole et de la colonie ;
2° Les revendications des ouvriers arabes ;
3° Les moyens de lutte à employer pour les faire aboutir ;
4° L’élection de la C. E. arabe.

Au cours de débats animés, les délégués intervinrent souvent, et parfois en langue arabe, sur la situation générale, sur l’autocritique des grèves, la création de la C. G. T. algérienne, etc.

La discussion fut aussi des plus élevées. Le discours du représentant indigène du Parti fut approuvé par l’unanimité de l’assemblée. Car les délégués ne rétrécirent pas le problème de l’exploitation et de l’oppression qu’ils subissent à une situation particulière à l’Algérie, mais qu’il était entièrement rattaché à celui des autres opprimés et prolétaires du monde entier. Ils comprirent que les bourgeois européens ou indigènes, avec les marabouts ou les traîtres réformistes, ne forment qu’une classe. Que la lutte que mènent les Chinois, les Indiens, les Indochinois, les Malgaches, les Egyptiens, ou celle des ouvriers français, italiens ou américains, était dirigée contre le même ennemi. Ils ne virent dans les Etats capitalistes du monde entier qu’un seul adversaire de classe, imposant son régime d’exploitation, de violence et de guerre à des centaines de millions de travailleurs de toutes races et de toutes couleurs. Et ils ne voient qu’un seul pays où les ouvriers et les paysans ont renversé la bourgeoisie et institué leur pouvoir et leur production socialiste : c’est en Russie soviétique.

Et c’est en Russie qu’est née l’Internationale Communiste, qui a des sections à travers le monde entier et dont les adhérents, au mépris de leur liberté et de leur vie, poursuivent inlassablement la lutte contre l’impérialisme jusqu’à son écrasement final. C’est en Russie qu’est née l’Internationale Syndicale Rouge qui groupe aujourd’hui près de 17 millions d’ouvriers organisés et rayonne sur des dizaines de millions d’autres. L’I. S. R. n’est pas une organisation de social-négriers, à l’instar de l’Internationale réformiste d’Amsterdam. Elle n’est pas l’organisation exclusive d’ouvriers de race blanche. Pour elle, la force de travail n’a pas de couleur. Elle coordonne l’effort de libération de tous les exploités qu’ils soient jaunes, noirs, blancs ou bruns. Elle les dirige non pas vers la soumission au capitalisme, mais vers la lutte directe, organisée, puissante.

Aussi, la conférence ayant à son ordre du jour le 5e Congrès de l’I. S. R. et la tenue, simultanément, d’une conférence internationale d’ouvriers arabes, décida l’envoi de deux délégués indigènes pour participer aux travaux de cette conférence.

Ces représentants rejoindront à Moscou les délégués ouvriers du Maroc, de Tunisie, d’Egypte, de Syrie, de Palestine, ceux des travailleurs nord-africains en France, etc.

Et nul doute que cette première conférence pan-arabe, après les rapports des délégués venant des différents pays arabes, ne prendra de sérieuse résolutions et ne créera un secrétariat syndical pan-arabe qui, à l’instar du Comité international des ouvriers nègres auprès de l’I. S. R., du Secrétariat syndical pan-Pacifique, du Comité syndical latino-américain, continuera à renforcer l’organisation syndicale encore si faible, dans tous les pays arabes, unifiera la lutte, la liera à celle du prolétariat international.

Jusqu’à présent, les masses peuplant les divers pays arabes dominés par les nations européennes, n’ont aucune liaison entre elles ; l’impérialisme s’en sert même, pendant ses guerres, pour les jeter les unes contre les autres. A la Conférence impérialiste Nord-Africaine, les colonialistes de tout crin ont envisagé l’utilisation intensive des indigènes pour leur production et leurs guerres, le renforcement de leur oppression et l’écrasement de tout mouvement de libération.

La Conférence Pan-Arabe, elle, forgera l’arme qui combattra toutes les tentatives d’esclavage et de meurtre de l’impérialisme français, comme elle combattra celles de ses acolytes et à la fois adversaires, les impérialismes anglais et italiens. Elle apportera de nouvelles forces combattives – 40 millions de travailleurs arabes du bassin méditerranéen et de la Mer Rouge – dans le camp de la Révolution.


Les décisions du 1er Congrès des Ouvriers Arabes d’Algérie

La Résolution sur la situation économique de l’Algérie

Le Congrès ouvrier arabe attire l’attention des ouvriers indigènes de l’Algérie sur les réalités suivantes :

La colonie et sa mise en valeur constituent une richesse uniquement appropriée par l’impérialisme français et les bourgeois indigènes. Les masses travailleuses sont expropriées du fruit de leur travail et s’appauvrissent chaque jour davantage. Les 3 milliards de capitaux investis et le travail des ouvriers donnent chaque année près de 400 millions de bénéfices aux actionnaires des banques, de l’industrie et du commerce. La capacité de consommation d’un indigène d’une commune mixte égale 1/40e de celle d’un Européen (rapport aux délégations financières).

La répartition des charges fiscales et la politique hydraulique sont faites au détriment des indigènes pauvres et en faveur des capitalistes. L’instruction des enfants indigènes est nulle. Il n’y a que 12 enfants sur 1.000 indigènes qui reçoivent un enseignement quelconque, et encore cet enseignement n’est donné que pour suffire aux relations d’ordre politique avec les européens.

Le salaire moyen d’un ouvrier arabe se fixe autour de 15 francs par jour. La journée de huit heures n’existe pas. Le travail n’est pas protégé. Le droit syndical n’est pas accorde pleinement. L’odieux Code de l’Indigénat tient les travailleurs sous ses fourches de fer.

Le suffrage universel n’existe pas ; les ouvriers et les paysans pauvres n’ont pas le droit de vote.

La situation déplorable de l’ouvrier indigène est encore aggravée par la grande crise agraire provoquée par l’anarchie de la production capitaliste: surproduction et mévente des vins, des céréales, des olives et des agrumes, et par la disproportion des prix agraires et des prix industriels dont les rapports se chiffrent ainsi : indice agraire : 350 ; indice industriel : 880.

Le chômage s’aggrave et à l’appauvrissement des masses indigènes s’ajoute la rationalisation qui sème la misère sur son chemin.

Les petits commerçants traversent aussi une période difficile. Il y a 11.000 liquidations judiciaires en instance devant le Tribunal d’Alger.

EN FACE DE CETTE SITUATION LES OUVRIERS REAGISSENT DEJA

Mais les travailleurs indigènes n’acceptent pas sans résistance la surexploitation qu’on leur impose.

Depuis quelques années, sous la direction du Parti Communiste et au moyen des syndicats unitaires, ils ont déclenché et mené des grèves dans les ports d’Oran, de Bône, de Philippeville, dans les pâtes alimentaires de Blida, dans les services publics à Alger et à Oran, dans les chemins de fer, dans les fermes de la région de Tlemcen, chez les boulangers d’Alger, dans le bois ç Alger, dans les sandaleries d’Oran, dans les filatures de Bel-Abbès, etc …

Le Premier Congrès ouvrier arabe a salué et encouragé ces mouvements de classe contre lesquels l’impérialisme a mobilisé ses régiments de gendarmes, de magistrats, de socialistes, de réformistes, de riches indigènes, de caïds et de chefs religieux.

IL FAUT POURSUIVRE CETTE LUTTE

Le Congrès ouvrier arabe a estimé que cette lutte doit être continuée, développée, amplifiée, coordonnée et dirigée par les organisations révolutionnaires.

La bataille en faveur de l’amélioration des conditions de travail et de vie, le combat contre l’impérialisme asservisseur, contre les dangers de guerre et pour la défense de l’U.R.S.S. doit être menée par les ouvriers qui ne doivent compter que sur eux-mêmes.

OUVRIERS, PAYSANS, SOLDATS INDIGENES DE L’ALGERIE

En saluant le Ve Congrès de l’Internationale Syndicale Rouge et la Conférence Pan-Arabe qui va le précéder, le Premier Congrès ouvrier arabe vous appelle à la lutte contre l’impérialisme, la bourgeoisie indigène, les marabouts et les social-réformistes.

Exigez l’augmentation générale des salaires avec l’application du salaire égal pour un travail égal.

Exigez que la durée de la journée de travail ne soit pas supérieure à huit heures et obtenez la journée de sept heures et la semaine anglaise.

Exigez que la sécurité du travail soit assurée et que toutes les mesures de protection soient prises.

Exigez la défense de l’apprentissage de la jeunesse ouvrière indigène (apprentissage payé par le patron) et le soutien de la main-d’œuvre féminine.

Exigez le droit syndical intégral et la suppression du Code de l’indigénat et de toutes ses conséquences.

Exigez la réduction du service militaire, l’incorporation sur place, les permissions de longue durée et l’amélioration de l’ordinaire.

Dressez-vous contre la bourgeoisie indigène, les caïds, les marabouts passés dans le camp des ennemis.

Manifestez contre les dangers de guerre impérialiste et pour la défense de l’U.R.S.S.

Réclamez et exigez la convocation d’une assemblée nationale populaire d’où seront exclus les bourgeois et les féodaux, élue au suffrage universel par la représentation proportionnelle intégrale.

Exigez la remise de la terre à ceux qui la travaillent.

Armez-vous selon le mot d’ordre du Parti Communiste.

Luttez pour l’indépendance de l’Algérie.

Et préparez au travers de ces batailles partielles la dictature du prolétariat par le gouvernement ouvrier et paysan, pour construire le socialisme en Algérie et assurer le bien-être de tous les travailleurs.

Pour organiser la lutte, réunissez-vous dans chaque port, chaque chantier, chaque caserne, chaque ferme.

Discutez de votre situation et formez votre Comité de lutte.

Adhérez aux syndicats unitaires, au sein desquels vous travaillerez à la création de la C.G.T. algérienne rattachée directement à l’Internationale Syndicale Rouge.

Que les meilleurs d’entre vous donnent aussi leur adhésion au seul parti politique de la classe ouvrière : le Parti Communiste, qui a conquis le rôle de dirigeant du mouvement ouvrier.

Manifeste aux ouvriers arabes de l’Algérie

Voté à l’unanimité des 75 délégués arabes au Congrès ouvrier arabe du 15 juin :

Venus des quatorze centres principaux de l’Algérie et représentant les quinze corporations essentielles, les 75 délégués des ouvriers arabes, en violant délibérément le Code honteux de l’indigénat, se sont réunis en Congrès le 15 juin 1930. Ils sont allés au Congrès, malgré la surveillance des gares et des lieux de réunions par la police du gouvernement général et se sont rassemblés au jour et à l’heure fixés.

Le premier Congrès ouvrier arabe s’est tenu au moment même où l’impérialisme français fête le Centenaire de l’esclavage des travailleurs arabes et organise systématiquement la mise en valeur de l’Algérie : mise en valeur qui ne profite qu’aux capitalistes français, aux riches indigènes et aux chefs religieux.

Le Premier Congrès ouvrier arabe s’est tenu au moment où le monde entier vit sous la menace de guerres nouvelles, contre la Russie Soviétique et entre les différents pays capitalistes : ceux-ci voulant faire un nouveau partage du monde.

Le premier Congres ouvrier arabe s’est tenu au moment où les peuples des colonies : Indes, Chine, Madagascar, Afrique du Sud, Guadeloupe, etc., se dressent contre l’impérialisme et organisent, comme en Indochine, par exemple, l’insurrection armée, que le Congrès approuve, salue et soutient.

Le premier Congrès ouvrier arabe s’est tenu au moment où la bourgeoisie indigène et les marabouts se rallient à l’impérialisme (action de Chekiken, discours du Muphti de Constantine, etc.) et entrent en lutte contre les travailleurs au bénéfice de l’impérialisme français.

Le premier Congrès ouvrier arabe s’est tenu au moment ou les organisations socialistes et la vieille C.G.T. de M. Jouhaux développent leur action antiouvrière, se prononcent définitivement pour la colonisation par l’impérialisme qu’ils servent comme des valets bien stylés et bien payés.

Le premier Congrès ouvrier arabe s’est tenu au moment où la répression antiouvrière s’accroit en violence (fermeture des bourses du travail, perquisitions, arrestations, mise en surveillance, peines corporelles, saisies de tracts et de journaux, etc.), mais la tenue même du Congrès s’opposant à l’Indigénat montre que les ouvriers peuvent lutter contre la répression.

Le premier Congrès ouvrier arabe s’est tenu dans la période où la Russie soviétique construisant le socialisme, malgré ses adversaires, assure aux populations musulmanes des Républiques soviétiques d’Asie un prodigieux essor.