Article paru dans Le Monde, 29 octobre 1988 ; suivi de « Des avocats de Paris solidaires de leurs collègues algériens »

Une vingtaine d’anciens internés politiques pendant la guerre d’Algérie, dont M. Henri Alleg, ancien directeur d’Alger républicain, qui avait été condamné à dix ans de détention criminelle par la justice française, Mme Josette Audin, veuve de Maurice Audin, et M. Christian Buono, signataire du texte – viennent d’adresser au président Chadli Bendjedid une lettre dont nous publions ci-dessous les principaux extraits :
« … Parmi ceux qui signent cette lettre, il n’en est pas un seul qui, au cours de ces longues années de combat pour la cause algérienne, n’ait souffert dans sa chair, dans sa vie, dans sa liberté, dans ses affections les plus profondes …
» C’est pourquoi, monsieur le président, vous comprendrez que nous nous adressions à vous, qui assumez la magistrature suprême dans cette Algérie en laquelle nous avions mis tant d’espoir, pour vous dire l’émotion qui nous étreint aujourd’hui, à mesure que se découvrent à la fois le sinistre et sanglant tableau de la répression et les méthodes utilisées pour la mener.
» A nouveau ont resurgi dans nos mémoires, par la force des images et des mots atrocement évocateurs, le martyre subi par tant de patriotes algériens victimes des unités « spécialisées ».
» Les témoins sortis des mains des tortionnaires d’aujourd’hui parlent d’asphyxie par l’eau, de brûlures par l’électricité, d’ongles arrachés et d’autres traitements aussi barbares. Ils parlent aussi de viols qui ont souvent eu lieu dans les mêmes locaux – telle la villa Susini – qu’utilisaient les « spécialistes » d’il y a trente ans.
» Mais cette fois, il s’agit d’Algériens torturant d’autres Algériens. Il s’agit aussi, le plus souvent, d’enfants et de très jeunes gens. Il s’agit de personnes arrêtées chez elles simplement parce que leurs noms figuraient sur quelque liste policière et sans aucune justification légale.
» Vous avez déclaré que tous ceux qui s’étaient rendus coupables de « dépassements » – reconnus aujourd’hui par les organes de la presse officielle algérienne seraient punis comme ils le méritaient.
» Permettez-nous cependant, monsieur le président, de rappeler – cela a été vrai en France – que l’on voit bien souvent les tortionnaires et leurs protecteurs, leurs forfaits accomplis et dénoncés, non seulement garder les postes qu’ils occupent, mais, se faisant vite « oublier » grâce à de multiples complicités être promus à des positions supérieures, tout prêts à resservir.
» Si par malheur tel devait être le cas, alors de telles atrocités, de telles violations de tous les droits, pourraient se reproduire demain dans d’autres circonstances, et l’on pourrait dire que les tortionnaires d’hier n’ont pas tout à fait perdu leur guerre.
» Nous voulons croire que cela ne sera pas … »
Des avocats de Paris solidaires de leurs collègues algériens
Le conseil de l’ordre des avocats à la cour d’appel de Paris s’inquiète, dans un communiqué, « des difficultés rencontrées par les avocats d’Algérie dans l’exercice des droits de la défense à l’occasion des procédures en flagrant délit engagées à la suite des graves événements survenus au début du mois ». Il manifeste aux avocats d’Algérie « sa solidarité dans la mission qu’ils conduisent sans désemparer pour assurer une défense libre et le respect des garanties judiciaires fondamentales ».
La classe politique algérienne « manque de dignité et d’honneur », écrit un journaliste de Révolution africaine. – Un chroniqueur de Révolution africaine, l’hebdomadaire du FLN, M. Abdou Benziane, s’est attaqué jeudi 27 octobre à la classe politique algérienne, affirmant qu’elle « manque singulièrement de dignité et d’honneur », puisque aucune démission n’a été signalée à la suite des émeutes d’octobre. « Quel est le directeur de journal, le ministre, le wali [préfet], le cadre supérieur ou moyen à qui le FLN n’a pas servi de parapluie, d’alibi, de caution ? », s’interroge le journaliste.
Il s’en prend aussi à deux tabous : la liberté de la presse et la torture. Pour lui, « le tremblement de terre qu’a connu l’Algérie en ce mois d’octobre 1988 a mis en lumière la perversion structurelle des moyens d’information (et non de la grande majorité des journalistes) qui ont menti sans aucune pause depuis 1962 sur la réalité du pouvoir au sommet et des luttes âpres et sourdes qui s’y déroulent ». Le chroniqueur poursuit : « Depuis 1962, des Algériens ont torturé des Algériens, et là où un seul tortionnaire est en liberté, il n’y a pas de place pour la liberté et la démocratie. » – (AFP.)
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Nedjib SIDI MOUSSA
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