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Claude Roy : Algérie, l’alibi de la non-ingérence

Tribune de Claude Roy parue dans Le Monde, 15 octobre 1988 ; suivie de « Sur un ‘silence’ » par André Mandouze ; « Solidarité » par Joseph Rovan ; « Lorsque le peuple veut la vie… » par Salah Guemriche ; « Un appel de l’Association France-Algérie »

Le silence des intellectuels français sur les événements d’Algérie aura été de courte durée. Signataire du Manifeste des cent vingt et un en 1960, Claude Roy dit aujourd’hui son indignation face à la répression.


C’est un vieux verrou, « la non-ingérence dans les affaires intérieures d’un Etat étranger et ami ». Il a fait bien de l’usage, mais il n’est hélas ! pas tout à fait rouillé. Pendant que l’armée algérienne tirait hardiment dans le tas, mitraillait la jeunesse en colère, les caïmans communistes et cette catégorie de socialistes qui jouent les crocodiles, de peur d’être moins à gauche que les caïmans, s’en sont donné à cœur joie et à fond dans la non-ingérence-qui-veut-fermer-les-bouches.

Ces braves gens, qui feignent peut-être de se croire ministres des affaires extérieures, et tenus à l’obligation de réserve, ne comptez pas sur eux pour exprimer une opinion, un jugement ou un avis. Les morts entassés dans les morgues d’Alger, c’est une affaire intérieure, ça ne les regarde pas. Ils se contentent de la regarder, cette sale affaire, avec l’œil terne d’un veau prudent, politique et muet.

Pendant que le gouvernement algérien laisse son armée massacrer sa jeunesse, le porte-parole du PS déclare que « c’est à l’intérieur du gouvernement qu’une solution doit être trouvée ». On mitraille le peuple à l’extérieur. On trouvera la solution à l’intérieur. Logique, non ? Et si les bons apôtres de la droite viennent taquiner perfidement ces bons apôtres en leur rappelant les protestations contre Franco, l’apartheid ou Pinochet, ils répondent gravement que « les régimes de ces pays (socialistes et dictature de droite) ne sont pas comparables ». Ce qui est vrai, sauf la présence fréquente, à « droite » comme à « gauche », du parti unique, de la nomenklatura et de la langue de bois, sauf l’absence commune de démocratie et d’élections libres, sauf le culte fréquent de la personnalité du « chef », sauf quand les extrêmes se touchent et font mouche en ouvrant le feu sur la foule.

Un Russe qui hier tire sur un révolté à Budapest et un tonton macoute qui aujourd’hui tire sur un aspirant électeur haïtien désarmé, un militaire birman qui mitraille des étudiants et des bonzes ou un soldat chilien qui abat l’habitant d’un bidonville, un militaire du colonel Mengistu qui fauche une rangée d’Ethiopiens suspects, l’appelé israélien qui vise au cœur un lanceur de caillou palestinien et le pasdaran iranien qui fusille comme on élague, le para de Bab-el-Oued qui arrose sa rue au fusil-mitrailleur et le soldat irakien qui « se fait » son Kurde, ce sont en effet des tireurs qui n’appartiennent peut-être pas à des régimes tout à fait comparables ; en tant que tireurs, ce sont pourtant des tireurs fraternels.

Mais il ne faut pas le dire, parce que le secrétaire général du PCF estime que « la France ne doit pas s’ingérer dans les affaires algériennes », et que certains socialistes semblent prêts à refaire la pire union de la gauche, l’union dans le silence sur les tares et les crimes des « socialismes réels ».

On peut assez bien comprendre que l’Algérie étant en effet un peuple voisin et ami, on n’ait pas du tout envie de voir reprendre la politique d’ingérence militaire des canonnières dans la Chine d’autrefois, la politique des Anglo-Français à Suez, des Etats-Unis à Saint-Domingue ou au Guatemala, ou la « doctrine Brejnev » en Tchécoslovaquie ou en Afghanistan.

On peut comprendre sans l’approuver parfois la réserve embarrassée, la prudence (parfois lâche) ou la peu honorable « raison d’Etat » d’un chef d’Etat ou de gouvernement qui préfère jeter sur un feu de l’eau plutôt que de l’huile. On doit enfin se souvenir qu’un train peut en cacher un autre, qu’un shah peut cacher un imam, et que courir le risque de remplacer le « socialisme » policier algérien par un intégrisme à la Khomeiny ne serait pas une démarche bien sensée.

S’aveugler pour ne pas voir ?

Mais le mot d’ordre de la « non-ingérence », des « affaires intérieures » dont il ne faut pas se mêler est brandi par des gens qui, en tant que citoyens et intellectuels, n’assument pas les responsabilités du pouvoir mais auraient le devoir de réfléchir, la possibilité d’analyser et la liberté de s’exprimer. Et puisque les prêcheurs de pieux silences n’ont à la bouche que l’amitié qu’ils portent aux peuples, que penser d’un homme qui voyant son ami accumuler de grossières erreurs d’hygiène, jusqu’à mettre en danger sa vie, n’en soufflerait mot, de peur d’une « ingérence » dans les « affaires intérieures » de son ami ?

Les têtes de linotte de la langue de bois qui déploraient autrefois le silence des intellectuels de gauche refusent de rompre le silence sur une « affaire intérieure ». Or, de la Pologne au Mozambique, de l’Algérie à Madagascar, de l’Ethiopie à la Roumanie, de l’Angola au Vietnam, de la Serbie au Monténégro, le diagnostic qu’on doit porter sur les nations socialistes malades est toujours le même ; la dictature du parti unique et l’absence totale de liberté d’expression aboutissent obstinément aux mêmes résultats : pénurie, famines, privilèges de la caste dirigeante, inégalités, d’où mécontentements, d’où révoltes, d’où répression, prisons, camps, exécutions, d’où explosion, d’où répression … Ainsi de suite. Cela crève les yeux. Cela casse des têtes par milliers.

Faut-il s’aveugler pour ne pas le voir ? Se bâillonner pour ne pas le dire ? Attendre qu’un peu plus de sang se répande et que le gâchis s’étende encore sous prétexte de ne pas « s’ingérer » dans les « affaires intérieures » des « peuples amis » ? Oui, c’est un vieux verrou, celui de la « non-ingérence » sélective : les yeux fermés ici, et grands ouverts là. Il est grand temps de le jeter à la ferraille.

CLAUDE ROY.


Sur un « silence »

ETRANGE pays que la France, qui trouve en général ses intellectuels encombrants, mais qui s’étonne de leur silence quand ses politiques sont dans l’embarras.

Etrange droite française, qui aimerait bien impliquer les intellectuels de gauche dans le malheur d’une Algérie dont le sort – c’est le moins que l’on puisse dire – n’a jusque-là guère intéressé cette même droite.

Etrange gauche française, qui, après avoir, au lendemain de l’indépendance algérienne, « convoité la révolution d’autrui » faute d’avoir pu faire la sienne dans son pays, est tentée aujourd’hui de relancer une campagne de signatures de ses intellectuels, alors que le drame algérien actuel est sans commune mesure avec ce que les uns et les autres, de ce côté-ci de la Méditerranée, pourront dire ou faire.

Certes, quand les droits de l’homme sont en question, ce peut être une hypocrisie inexcusable que d’arguer de la « non-ingérence » pour justifier qu’on se lave les mains du sang versé ailleurs que chez soi. Mais, quand on sait la force aveugle des intégrismes sous tous les cieux et en toutes les sectes, religieuses ou politiques, peut-on feindre d’ignorer que les fanatiques ont dans la jeunesse, aussi naïve que généreuse, d’inépuisables bataillons qu’ils savent jeter en première ligne pour en faire des martyrs particulièrement exploitables ?

Certes, quand la preuve est, hélas, faite qu’une armée et une police prises au dépourvu ont interprété les ordres de la façon qui finalement pouvait le mieux ternir l’image d’un gouvernement censé être responsable, on ne peut pas ne pas dénoncer en Algérie ce qu’on n’hésiterait pas à stigmatiser en France : manquer à ce devoir serait encore une forme de néo-colonialisme. Mais quand, étant démocrate, on a naguère travaillé sur le terrain, en Algérie aussi bien qu’en France, pour que les deux pays fassent cesser le cycle infernal « terrorisme/contre-terrorisme » qui a caractérisé pendant huit ans leurs rapports réciproques, comment ne pas dénoncer aussi le danger que le recours à l’émeute fait courir juridiquement à l’Etat, mais plus viscéralement encore au peuple ? Que je sache, ce sont des enfants du peuple qui ont été personnellement victimes de fusillades.

Le premier devoir

On pourrait ainsi continuer à équilibrer les arguments paraissant donner alternativement raison aux forces manichéennes qui viennent si profondément de meurtrir l’Algérie. Les intellectuels excellent à dresser pareils tableaux.

Je ne nie pas être un intellectuel, et je considère que le premier devoir d’un intellectuel est de posséder à fond son dossier avant de hasarder la moindre conclusion. D’où mon agacement d’avoir constaté la hâte de certains d’entre nous à vouloir en quelque sorte reprendre du service sans avoir suffisamment réfléchi. Mais l’intellectuel n’échappe pas pour autant au devoir de tout homme et de tout citoyen – de son pays et du monde – lequel est condamnable s’il refuse assistance à personne ou à pays en danger.

Que l’Algérie soit en danger, que les Algériens dans leur ensemble soient en danger devrait être une évidence pour les intellectuels, et ceux-ci devraient aider à faire prendre conscience de ce danger sur les deux bords de la Méditerranée, donc, par voie de conséquence, à suggérer au moins indirectement aux responsables que les réformes doivent être à la mesure du danger couru.

Mais, de grâce, que les intellectuels ne prétendent pas à plus ! Qu’ils n’offrent pas le ridicule de faire don de leur personne à ceux qui n’en ont que faire ! Et surtout, que dans leur affirmation de solidarité avec les hommes, les femmes, les enfants d’un pays ami, il n’y ait aucune arrière-pensée de prise de position de ces mêmes intellectuels qui puisse les conforter ou les justifier au regard des chapelles, des groupes, des partis ou des églises de leur propre pays. C’est, en l’occurrence, de l’Algérie qu’il s’agit, de son avenir, et de son bonheur. De rien d’autre.

par André Mandouze*


(*) Professeur émérite à la Sorbonne.


Solidarité

CE qui se passe en Algérie nous fait horreur. Davantage encore que les nouvelles d’avant-hier du Chili et les informations d’hier venant de Roumanie, car de ce pays-là, dont près d’un million d’originaires habitent parmi nous, la France a été responsable pendant cent trente ans. Rien de ce qui arrive là-bas qui n’engage notre responsabilité !

Qu’un gouvernement fasse tirer sur son peuple est toujours une chose affreuse, mais dans quel état, avons-nous laissé ce pays et ces hommes pour que, vingt-cinq ans après l’Indépendance, ils en soient là ? Tous ceux qui gouvernent l’Algérie ont vécu sous l’administration française ou, pour les plus jeunes, ont été formés dans des écoles françaises ou par des enseignants formés dans de telles écoles. Les liens avec l’ancienne métropole comptent parmi les plus étroits qui existent entre deux peuples.

N’avons-nous rien pu faire pour empêcher la situation économique de se délabrer, pour aider les autorités à donner du travail aux jeunes, pour soutenir la marche de l’Algérie vers une démocratie digne de ce nom ? J’entends autour de moi invoquer la raison d’Etat et le respect de l’indépendance d’un pays ami. La démocratie et la liberté, les droits de l’homme et le droit à la vie sont indivisibles.

Ne pouvons-nous pas inventer des modèles de relations entre Etats et entre peuples qui parlent vrai ? Ne pouvons-nous pas créer un mouvement de solidarité avec un peuple ployé sous la misère, et avec les hommes et les femmes qui veulent enfin connaître ce pour quoi leurs aînés s’étaient battus : une démocratie, la liberté d’opinion et d’information, l’Etat de droit où le citoyen n’est pas sans défense devant les pouvoirs.

La France trébuche entre l’indifférence et le cynisme (« ils n’avaient qu’à rester avec nous »). Cependant, s’ils ne veulent entendre parler de morale ou de solidarité, les calculs les plus intéressés devraient pousser les Français à aider les démocrates algériens : derrière les émeutes, au fond de l’abîme guettent les partisans du totalitarisme pseudo-religieux.

Aider la démocratie algérienne c’est défendre l’Europe qui n’est elle-même que dans la liberté, dans la liberté pour tous. Aider l’Algérie à progresser sur la voie de la démocratie et de la prospérité (qui longtemps ne sera guère plus que la satisfaction des besoins élémentaires, du moins pour les masses), cela risque de nous coûter cher. Laisser les Algériens sombrer dans le chaos et dans le fondamentalisme nous coûtera plus cher encore.

Souvenons-nous des dizaines de milliers d’Algériens qui sont morts dans les guerres de la France, souvenons-nous des Algériens qui ont construit nos villes modernes et nos voitures, qui nettoient nos rues – et créons un vaste mouvement de solidarité, public et privé, avec le peuple algérien et pour la démocratie algérienne.

par Joseph Rovan*


(*) Professeur émérite à la Sorbonne.


Lorsque le peuple veut la vie…

IL est des mots tabous, chargés de tant de symboles qu’on les croit destinés à un seul sens, une seule fonction : celui et celle qui les ont fait naître et, avec leur entrée dans l’histoire, sacraliser. Et puis, un jour, triste jour, voilà que ces mêmes mots resurgissent, déjouant et narguant toutes les mémoires, pour venir se placer dans la bouche de ceux-là mêmes qui, naguère, les ont subis … Ainsi, aujourd’hui, dans mon pays en transes, parle-t-on de « couvre-feu » ; ainsi, aujourd’hui, dans mon pays en sang, parle-t-on de « fauteurs de troubles » et de … « hors-la-loi » !

Comme des millions d’autres Algériens, je croyais ces mots enfouis à tout jamais dans quelque charnier terminologique des années 54-62. Ces mots ont habité notre enfance, des années durant, la ponctuant de déflagrations nocturnes, de réveils en sursaut, de rafles, de parcages dans les stades ou les marchés à bestiaux … Est-ce à dire que l’histoire se rattrape comme elle peut ? Et qu’à l’instant où elle se rattrape, l’histoire se renie ?

Non, l’histoire ne se rattrape ni ne se répète : elle vous rattrape, vous qui n’avez eu, un quart de siècle durant, que mépris pour les droits les plus élémentaires de tout un peuple. L’histoire vous rattrape et vous renie aujourd’hui, vous qui avez toujours cru avoir la révolution infuse, vous qui avez hypothéqué l’avenir de 70 % de la population que représente notre jeunesse.

La logique de régénération

« La révolution, il y a ceux qui la font et ceux qui en profitent », dit un mot célèbre. Aujourd’hui, dans mon pays déchiré, il faudrait ajouter « ceux qui ne l’ont pas faite et qui en profitent : les spéculateurs, artisans-exploiteurs de pénuries, les détrousseurs du peuple et leurs complices-commanditaires. Que ces derniers se recrutent parmi la classe dirigeante, qu’après s’être approprié les « acquis de la révolution » – pour user de la sempiternelle langue de bois – ils aient fait main basse sur toutes les libertés, sur toutes les plus-values économiques et politiques (titres et faveurs), acculant le pouvoir aux compromis et à la politique de l’autruche, cela n’est plus à démontrer.

Cela est la cause même de ce soulèvement populaire, dont la spontanéité et l’envergure auront surpris non seulement les premiers responsables et les soi-disant partis d’opposition, mais les « fauteurs de troubles » eux-mêmes ! C’est ainsi, et l’histoire est grosse de ce phénomène : tout mouvement d’insurrection, en se dépassant, puise son énergie dans son propre dépassement, et ce, jusqu’au bout de la logique qui l’a engendré. Logique de survie ou de ras-le-bol si l’on veut, mais logique de régénération, pour sûr !

Ce mouvement n’appartient pas à ceux qui ont pris le train en marche (tels ces « fous de Dieu » assoiffés eux-mêmes de pouvoir et d’oppression). Ce mouvement appartient à ceux qui l’ont généré, avec tout le désespoir et tout le courage de leur jeunesse bafouée. Aucun parti et aucun fonctionnaire de l’opposition, et encore moins certains amnésiques autocrates, ne pourront s’en prévaloir.

Les mythes de la vieille garde sont bel et bien déflorés, et plus rien, pour mon peuple en éveil, plus rien ne sera jamais comme avant. Et rappelons-nous les mots du poète-militant tunisien Abou Chabbi, dont le chant galvanisait nos maquisards d’antan : « Lorsque le peuple veut la vie / Force au destin est de répondre, aux chaînes de se rompre … »

par Salah Guemriche*


(*) Journaliste et écrivain algérien.


Un appel de l’Association France-Algérie

L’Association France-Algérie lance l’appel suivant : « Profondément émue par la brutalité inacceptable de la répression d’un mouvement populaire né en tout premier lieu du désarroi d’une jeunesse frappée par la crise économique et inquiète de sa place dans la société, l’Association France-Algérie note avec espoir l’annonce de réformes démocratiques indispensables. Elle exprime sa conviction que la seule réponse digne du peuple algérien, auquel elle n’a cessé de manifester sa solidarité, et de ceux qui en assument la direction est un appel sincère et sans réserve dans un souci de réconciliation nationale et de véritable démocratie à tous les hommes et toutes les femmes porteurs des valeurs qui ont fait la renommée de l’Algérie. Elle compte sur les gouvernements amis de l’Algérie et d’abord sur le gouvernement français pour mettre en œuvre d’urgence une politique plus efficace de coopération contribuant à la satisfaction des besoins essentiels de la population. »


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Nedjib SIDI MOUSSA