Article de Jean-Louis Hurst paru dans Libération, 26-27 juillet 1980

Mohammed Harbi, ancien conseiller de Ben Bella, vient de publier une étonnante histoire du nationalisme algérien
L’Algérie indépendante vient d’avoir 18 ans. La majorité. Une longue adolescence névrotique qui se clôt miraculeusement (avec les événements de Tizi-Ouzou) sur une explosion de spontanéité qui rappelle les belles années.
Mais déjà le nouveau colonel qui préside aux destinées de ce peuple reprend les pleins pouvoirs pour régler ou enterrer des problèmes devenus endémiques : ruine de l’agriculture, mégalomanie industrielle, étouffement culturel. Une épaisse bureaucratie fait coussin d’air. Ce blanc-seing est de type … latino-américain. Le mot est osé ? C’est la conclusion de Mohamed Harbi. Ce vieux routier de la « Révolution » vient de publier la plus étonnante histoire du nationalisme algérien.
Vous passez des mois en prison avec un être merveilleux (appelons-le Mokrane). Fils d’un petit fellah sans terre, il a pris le maquis à seize ans. Il n’a que « le peuple » à la bouche et s’épuise les yeux à décrypter les rudiments d’un socialisme autogestionnaire. L’Algérie espoir des « damnés de la terre ». Vous le retrouvez, vingt ans plus tard, bedonnant, glacial, derrière son bureau d’une société nationale ou dans sa villa de Zéralda. Il décrète : « Nous avons les moyens de construire un grand état moderne. Sans le peuple, même, si besoin ».
Ils sont presque tous ainsi, les anciens maquisards. Partis de rien, ils ne sont pas devenus des nababs. Tout juste des maffiosi. L’Etat est leur propriété privée et ils ont réduit leurs propres villages à la léthargie. Comment fut-ce possible, historiquement, psychologiquement ? C’est ce mystère étouffant qu’élucide Harbi. A l’écouter, il y a une voie algérienne spécifique, presqu’unique au monde, vers le capitalisme d’Etat.
UN NOUVEAU GOULAG ?
Il est bien placé pour le savoir. Prototype même du héros que je viens de décrire (enfance pauvre, engagement précoce, études interrompues, guerre en France puis à Tunis, ambassadeur, conseiller de Ben Bella, co-rédacteur des Chartes nationales de Tripoli et d’Alger, il n’échappera à l’évolution commune que par une honnêteté et une rigueur marxiste conjuguées qui ont, semble-t-il, peu d’équivalent dans son pays.
« Critères douteux pour épiloguer sur un de ces trop fameux retournements de l’Histoire » dira le nouveau philosophe, qui ne manquera pas de pointer dans les commissariats d’Alger, tout récemment encore, les prémices du Goulag. « Je ne vois pas le rapport, répondrait Harbi. Ici il n’y a pas de Parti, ou si peu. D’ailleurs le mouvement national algérien s’est toujours méfié épidermiquement du marxisme ». Et pour cause : le Front populaire a dissout sa première organisation, 40.000 Algériens furent massacrés en 1945 quand les communistes étaient encore au gouvernement, les mêmes votèrent les « pouvoirs spéciaux » à Guy Mollet le « pacificateur » et les petits blancs du PC algérien devinrent, en fin de parcours, d’excellents supporters de l’OAS. Soyons plus objectifs : le colonialisme n’a pas permis la création d’un prolétariat local.
Ni d’une bourgeoisie nationale, complète notre historien. Car la particularité de l’Algérie (avec la seule Afrique du sud peut-être) est d’avoir connu la plus longue, la plus insidieuse colonisation de peuplement de la planète. Résultat : une société autochtone disséminée, marginalisée, dépersonnalisée, presque sans repères.
Les Oulémas lui proposèrent bien l’arabo-islamisme. Encore fallait-il être érudit comme eux car, dans ce monde majoritairement rural et clochardisé, on lisait peu l’arabe et le maraboutisme avait dévoyé la religion. L’intelligentsia francisée opta pour l’assimilation mais, les élections étant truquées, qui pouvait y croire longtemps ?

MESSALI PAS MORT
Alors vint Messali Hadj. L’historiographie officielle l’ayant définitivement catalogué comme traître (pour avoir créé le MNA contre le FLN) on n’en parle qu’avec des pincettes. Harbi, lui, met les pieds dans le plat, comme il ne cessera de le faire, pour notre ravissement croissant, tout au long du livre. Pour comprendre l’idéologie des dirigeants successifs de la « révolution » algérienne, remontez à celle de Messali. C’est leur père à tous (leur « parrain » serait, au départ, tout à fait déplacé), c’est lui qui les a faits. Une pensée simple, basée sur trois principes, au croisement des influences orientales et occidentales.
1) Organisateur, à partir de l’émigration, du seul grand parti nationaliste (le MTLD ex PPA ex ENA), Messali veut se soustraire aux pressions initiales du PCF. Il remplace le concept mystique de « prolétariat » par celui de « peuple ». Celui auquel il se réfère, et s’adresse, est le sous-prolétariat des campagnes en cours d’exode vers les villes ou la France. Autre substitut au marxisme : la Oumma, communauté militante des croyants qui se forge dans la préparation à la guerre sainte. Ce populisme islamisé est en 1980, toujours d’actualité.
2) Face à l’émiettement de la société algérienne d’alors une urgence : sa recomposition, la centralisation. Messali est sensible au schéma léniniste d’appareil. Réaliste, il s’appuie sur ce qui subsiste : les clientèles des vieilles chefferies ou des confréries maraboutiques. Il les coiffe de permanents. Le pli de la bureaucratie clientéliste est pris.
3) Le totalitarisme colonial, particulier à l’Algérie, et la composition sociale du PPA ne sont pas propices aux grands débats d’idées. La mentalité du rapport de force est ancrée dans les mœurs. Dès 1947, Messali donne le feu vert à la création d’une branche clandestine armée, autonome, l’Organisation spéciale. Tous les jeunes activistes s’y regroupent : Aït Ahmed, Ben Bella, Boudiaf … (ces deux derniers étant d’anciens sous-officiers). Malgré une éclipse due aux premières rivalités arabo-berbères (1949), ils vont peu à peu supplanter la bureaucratie puis le vieux leader. Ils déclencheront l’insurrection à 33 mettant tout le monde devant le fait accompli. Le peuple y compris, ce qui sera plus lourd de conséquences. Dès lors les « militaires » n’abandonnent plus jamais le pouvoir. Que ce soient les « chefs historiques » qui s’imposent en culpabilisant les moins volontaristes, ou leurs lieutenants (Boumédienne), ou leurs aides de camp (Chadli). Ils sont intimement convaincus de leur légitimité : « l’armée est à l’origine de la Révolution, elle seule a réveillé les masses et pu cimenter la mosaïque nationale ».
LE POUVOIR = TERRAIN MILITAIRE
Une pyramide se met en place avant même l’indépendance. Au sommet, donc, la caste des chefs de guerre. Elle règle ses comptes internes (par l’assassinat s’il le faut) dans le plus total secret. Son appendice : la Sécurité militaire, sorte de KGB. A la botte de la caste, une bourgeoisie bureaucratique quelle développe sans cesse en y intégrant ses clientèles respectives (les wilayas dans le gouvernement provisoire, les « clans d’Oujda, de Tizi-Ouzou » … après 1962). Les « cousins », exclus de l’appareil, lui restent liés ombilicalement : ils font dans la sous-traitance ou le moyen commerce compradore. En bas, le « peuple ». Il n’est vraiment pris en considération que s’il a pris sa carte à une organisation nationale, elle-même contrôlée par un Parti qui n’est plus que le service idéologique de la Présidence. Référence mythique (« la Révolution par le peuple et pour le peuple »), il n’a presque jamais été consulté, fut et reste corvéable à merci en sang et en sueur (« on est tous passés par là » disent honnêtement les parvenus) et a pour vocation (séquelles de l’analphabétisme ?) d’être « encadré ».
Harbi, après un travail de recherche forcené, recense les itinéraires de presque 500 de ses précieux « cadres ». Bien peu trouvent grâce à ses yeux. Aït Ahmed et Ben Bella peut-être. Le premier pour son sens, très berbère, de la démocratie qu’un trop grand idéalisme a prématurément découragé. Le second pour son feeling très messaliste des masses que trop de complots à déjouer n’ont pas permis de rendre vraiment opérationnel.
L’OCCASION MANQUEE
Un seul grand nom, comme un météore dans cette galaxie assez terne : Abbane Ramdane. L’intelligence politique de cet autodidacte kabyle longtemps incarcéré, son bref rôle de coordinateur central, ont failli transformer une guerre de paysans balbutiante en la plus moderne des révolutions. Ses pairs, jaloux, l’ont liquidé physiquement (mais lui ont laissé quelques plaques de rues !)
Abbane pose, et résout provisoirement en 1956, la question des alliances. Conscient du creuset unique qu’est l’Algérie, en civilisations et en races, il tend la main à tous, Européens compris. L’hégémonie des chefs de guerre en prend pour son grade. Abbane leur fait doublement contre-poids en réhabilitant et en organisant les villes. Son amitié personnelle pour quelques personnalités anticolonialistes françaises amènera ces dernières à colporter, en toute bonne foi, une image visiblement trop idyllique du FLN. C’est la « bataille d’Alger » précipitamment déclenchée en 1957 qui perdra ce dirigeant.
Cette « page de gloire » (l’Algérie en a fait un de ses premiers films) apparaît à la lecture de Harbi, comme la plus grande tragédie de la révolution algérienne, puisqu’elle est en fait son enterrement. L’organisation urbaine est décimée, la campagne reprend le dessus. Très provisoirement d’ailleurs : la direction politique, ayant perdu son siège central, se replie à l’étranger. Loin de toute vigilance populaire, le gouvernement provisoire (manipulé par le vieux bandit d’honneur Krim Belkacem et son Iago, Boussouf, père de la Sécurité militaire) comme parallèlement l’état-major de Boumédienne, vont construire la machine infernale dont le pays hérite à l’indépendance.
LA STATUE DU COMMANDEUR
On comprend mieux, maintenant, pourquoi ce n’est qu’au bout de six ans de guerre, en décembre 1960, que les foules algériennes sont descendues pour la première fois dans la rue. Spontanément, complètement désencadrées, dans un immense cri de ras-le-bol qui s’adressait autant à De Gaulle qu’à leurs propres dirigeants. Mais seul le premier en tiendra compte. Le peuple reprendra l’initiative une seconde fois, à l’indépendance, moins pour hurler sa joie que pour séparer les clans militaires rivaux qui s’entretuent dans la course au pouvoir. Il ne s’est remanifesté qu’une troisième fois. C’était ce printemps 1980. Mauvais augure pour les usurpateurs.
Le seul arrière qui reste aujourd’hui à ceux-ci c’est le pétrole. Voilà pourquoi Harbi les assimile à des condottieri vénézuéliens. Je lui demande s’il connaît l’Amérique Latine. Il sourit timidement, se calant dans un angle de ce minuscule deux-pièces bruyant, proche de Barbès, où il a pondu en un an sa somme explosive. Il garde la courtoisie un peu distante d’un homme d’Etat en exil. « Non, je n’ai jamais eu assez d’argent » répond-t-il. Je ne sais pas s’il va devenir milliardaire mais on raconte que son livre circule déjà « sous le burnous » par valises entières de l’autre côté de la Méditérranée.
Jean-Louis HURST
Mohammed Harbi, « Le FLN, mirage et réalité », éditions Jeune Afrique
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Nedjib SIDI MOUSSA
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