Article de Jean-Louis Hurst paru dans Libération, 30 novembre 1981

Aujourd’hui, plus personne ne parle de Boumédiène, mais personne ne l’a remplacé
Mitterrand ne verra pas le bidonville lorsqu’il traversera les quartiers ouest d’Alger. On a construit un mur pour le soustraire à sa vue. Alors pierre à pierre, les gens du coin l’ont démonté : « Entre socialistes, comme vous dites, vous n’avez rien à vous cacher »… Il a fallu finir l’ouvrage avec l’aide de la police. Notre envoyé spécial s’est retrouvé lui aussi dans le panier à salade.
Alger (envoyé spécial).
Il y a, à l’ouest d’Alger, un grand bidonville isolé (les plus importants sont concentrés dans la banlieue est). Mitterrand doit passer devant, ce matin, pour fleurir un tombeau français à St Eugène. Mais il ne verra pas le bidonville. On a – comme dans le sketch de Guy Bedos – construit un mur, la semaine dernière, pour le cacher. Les gens du coin, moins résignés qu’à Nanterre, n’ont pas du tout apprécié. « Entre socialistes, comme vous dites, vous n’avez rien à vous cacher », et ils commencèrent à démonter les parpaings. Il fallut finir l’ouvrage avec l’aide de la police. J’assistai à la scène jusqu’au moment où les agents m’embarquèrent discrètement. Question d’habitude, ce n’était jamais que la troisième fois en quinze jours.
La première fois c’était en photographiant l’arrivage des bananes aux Galeries algériennes. Il faut dire que le produit – base de l’activité commerciale de tous les gavroches locaux – faisait cruellement défaut depuis trois ans : d’où quelques mini-émeutes. La seconde fois c’était en discutant avec des femmes qui manifestaient, des milliers de signatures sous le bras, devant l’Assemblée nationale populaire. Elles protestaient contre un très khoméniste « statut personnel » qu’on leur prépare sans leur avoir demandé leur avis.

UN HERITAGE ENCOMBRANT
Leur hardiesse a dû paraître si incongrue que le ministère de l’Information a fait courir le bruit, dès le lendemain, que votre serviteur – pourtant de passage – y était probablement pour quelque chose.
En rentrant de St Eugène dans mon panier à salade, je commençais à trouver cette paranoïa sérieusement inquiétante et pensais que cette histoire de mur, venant après les deux autres, résumait au fond assez bien l’Algérie de Chadli : un régime trompe-l’œil. « 3eme puissance africaine » est-il marqué dans le mémento que l’Elysée a remis à chaque journaliste qui sera du voyage. Histoire de rappeler sans doute qu’il y a encore quelques juteux marchés à prendre. C’est vrai, l’Algérie est riche. On s’en rend compte immédiatement au nombre de BMW ou de Golf GTI neuves, qui coûtent d’ailleurs ici quatre fois plus cher qu’en France.
Mais comment expliquer alors qu’il n’y ait plus que 36 bus en état de marche pour l’ensemble de la conurbation algéroise, qui frise aujourd’hui les 3 millions d’habitants ? Pour permettre au bon peuple de prendre le métro que M. Defferre et la ville de Marseille se proposent d’y creuser ? « Mais non, m’explique-t-on, c’est à cause de la pièce détachée, mon frère. Nous dépendons encore de l’Occident ». Voilà vingt ans que l’on dit cela. Mais pendant ce temps la baie d’Alger dégorge de navires pleins de ces pièces détachée que l’anarchie bureaucratique laisse moisir des semaines en hauts-fonds ; au point que l’on raconte que les frais d’attente payés depuis 15 ans aux armateurs équivalent maintenant au budget d’un plan quinquennal.
Quant aux énormes complexes hypersophistiqués de Boumédiène et Abdesselam, « industries à vocation industrialisante » qui devaient mettre le pays sur ses rails, ils tournent toujours au ralenti. Dans l’intervalle ils ont vidé les campagnes en les appâtant par des rumeurs d’embauches mirifiques. Les ruraux, qui n’ont même pas comme au Maroc le prétexte décisif d’une sécheresse, s’entassent, au mieux à dix par pièce, dans les banlieues des villes. Crise du logement, des transports, chômage, pénuries … A l’indépendance rappelle innocemment le pense-bête journalistique de Mitterrand la campagne subvenait à 80 % aux besoins alimentaires, aujourd’hui à 30 %. Et, telle l’Arabie Saoudite, l’Algérie socialiste ne vit que grâce aux hydrocarbures qui représentent 97 % de ses recettes d’exportation (mais n’en ont plus que pour vingt ans).
A la célèbre aciérie d’El Hadjar 8 000 heureux gagnants font les 3×8. Mais beaucoup redoutent l’équipe de nuit : ils ne pourront pas dormir au hammam cette semaine-là et devront récupérer sur la plage. Du coup tout l’usine vient de se mettre en grève contre les conditions de vie. C’était le 1400e conflit social de l’année 81. Car c’est cela aussi le Chadlisme. Le gâchis économique, on le sait, est un héritage de Boumédiène. Les conseillers du nouveau président tentent au mieux de décongestionner la machine : projets de subdivision des trop grosses unités, autorisations d’importations décentralisées, droit aux « comités de gestion » agricoles de vendre aux intermédiaires privés … Ca grippe un peu moins, il y a du légume vert sur les marchés (trois fois plus cher que le cours officiel) et de nouveaux profiteurs. Mais ce qu’il y a d’encore plus nouveau, de totalement inédit en Algérie, c’est que maintenant tout le monde râle.
On croit un peu vite en Occident que cela a commencé il y a un an et demi en Kabylie (nos « cousins » blonds aux yeux bleus, vous savez). En fait les lycéens et étudiants « arabisants » avaient quelques mois d’avance, occupant maintes fois la rue pour dire que leurs diplômes ne les menaient nulle part, sauf si on arabisait immédiatement toute l’Administration et les sociétés nationales. Les plus radicaux d’entre-eux devinrent ce qu’on appelle – à défaut d’une confirmation des intéressés – les « frères musulmans ».
Certains, dès 1979, désertaient leur service militaire et prenaient en quelque sorte le maquis, aidant par-ci par-là à des opérations coups de poing (dernière en date : un policier tué à Laghouat, à la porte du désert, durant le siège d’une mosquée où les « frères » et un déserteur, autoproclamé imam, séquestraient d’autres jeunes). Mais dans le même temps le très sérieux prolétariat des sociétés nationales prenait goût aux débrayages sauvages et de paisibles villages de montagne descendaient occuper leurs mairies pour réclamer une canalisation ou un transformateur. Puis des citadines se mirent à tenir meeting en dehors de toute organisation. Inimaginable sous Boumédiène !
A cause de sa sécurité militaire ? La Sécurité nationale de Chadli n’est pas moins efficace, j’en peux témoigner. Non, Boumédiène, avec sa Charte nationale, son volontariat, ses discours anti-impérialistes, ses yeux d’aigle, et sa manière de descendre dans l’arène quand il y avait le feu avait une incontestable aura auprès de la majorité de la jeunesse (qui représente, ce qui n’est pas dédaignable, les 3/4 de la population). J’ai eu le pressentiment, à la fin de son enterrement, que tout pouvait maintenant basculer. Des milliers de jeunes chômeurs des faubourgs, en larmes ou cassant tout sur leur passage, remontaient vers le cimetière d’El Alia en exigeant qu’on les laisse passer. L’Algérie découvrit ce soir-là ses premières grenades lacrymogènes.

LA MORALE AU POSTE DE COMMANDEMENT
Aujourd’hui plus personne ne parle de Boumédiène mais personne, ici, ne l’a encore remplacé. On voit régulièrement Chadli à la télévision, play-boy à cheveux blancs qui serre la main d’un visiteur de marque puis se cale benoîtement dans le sempiternel fauteuil. Les gens l’appellent « Blanche-Neige » à cause des « sept nains » que sont les nouveaux hommes de la Présidence. Ils l’aident, ironise-t-on, à comprendre « qu’un rectangle peut être aussi une circulaire ». Aucun pourtant ne passe pour avoir inventé la poudre, M. Chadli Bendjedid semblant redouter par dessus tout les fortes personnalités.
A sa droite, pour coiffer le Parti et les organisations nationales en remplacement du trop bouillant Yahiaoui, Messadia « couleur muraille », qui depuis 1965 n’a jamais dit un mot de trop et dont la seule originalité fut une barbe d’intégriste quinze ans avant la mode. A sa gauche, si j’ose dire, le duo Baki (à la Justice) et Chibane (aux affaires religieuses) dont on ne voit pas bien ce qui les différencie puisque le premier veut un code pénal et un « code de la famille » (alias « statut personnel » auquel même Boumédiène n’osa pas s’attaquer) basés sur le Coran, alors que le second réclame une justice plus expéditive (« quiconque nie le caractère obligatoire du jeûne devrait être passible de mort »). Ceci pour les idéologues, les technocrates apparaissant plus rarement à la télé. Mais à défaut d’une politique économique cohérente et devant les contestations centrifuges montantes, la morale gagne à passer au poste de commandement.
Procédé de timorés peut-être, mais il faut se souvenir que le mois du décès de Boumédiène, Khomeini entrait à Téhéran. C’est lui le nouveau père que se choisirent des milliers de jeunes algériens déroutés par l’échec de leur socialisme, la corruption, le vide culturel, le maintien (sinon l’accroissement) de la dépendance économique à l’égard de l’étranger. Le retour en force des valeurs occidentales. Ce dernier point prit vite d’ailleurs des allures alarmantes avec la suppression de l’autorisation de sortie du territoire. Chadli escomptait sans doute que la mesure le rendrait populaire mais elle ne profitait qu’aux combinards qui trouvaient à arrondir les maigres 400 F de devises officiellement accordés. Tout le monde était frustré, on révisa : retrait du passeport après trois voyages dans l’année à l’étranger, rumeurs selon lesquelles les Algériens ne pourraient plus passer la frontière sans être accompagnées d’un mâle (fût-il leur petit frère), entrée des « mollahs » cités plus haut au gouvernement ou au Bureau politique. Flatter le bon vieil arabo-islamisme étroit ne pouvait que calmer ses nouveaux adeptes. On en évaluait mal l’importance mais, à en juger par Téhéran, la témérité des laissés-pour-compte est sans borne. Toutefois les « mollahs » d’Alger n’étaient que de vulgaires parvenus et pas un seul jeune puritain ne se laissa prendre à leur médiocre quincaillerie. Les lycéens « berbéristes », par contre, virent le danger. Longtemps muselés par Boumédiène allaient-ils connaître un régime plus obscurantiste encore ? En criant leur droit à la différence, au moment où le nouveau pouvoir était encore fragile, ils revendiquaient moins leur berbéritude que la démocratie tout court et (pourquoi pas ?) le multi-partisme. Au fond, même les dictatures marocaine et tunisienne y avaient consenti.
Le printemps 80 fut bien plus que kabyle. Ce fut – on le découvrit après coup – une étonnante parenthèse, la première depuis l’époque de Ben Bella, où partout, dans les facultés, les usines, les quartiers, les casernes mêmes, les langues se délièrent spontanément pour parler de tout, de ce qui manquait ou de ce qu’il ne fallait plus. Un état d’esprit qui ne subsiste aujourd’hui que chez quelques centaines de femmes. Le danger de leur mise en tutelle définitive qu’entraînerait le vote par l’Assemblée du « code de la famille » Baki (« les droits de l’homme = tous les devoirs à la femme » résume laconiquement un de leurs tracts) les tient mobilisées depuis un an et demi. Ailleurs c’est à nouveau les demi-silences crispés ou, pire encore, le plus total je-m’en-foutisme.
LA POLITIQUE DU TRAQUENARD
Que s’est-il passé ? Moins spectaculaire que le tremblement de terre d’El Asnam mais peut-être plus lourd de conséquences : la vraie prise du pouvoir par Chadli lui-même. Elle fit perdre au régime son premier vernis libéral. Deux mois après les « événements de Tizi-Ouzou », l’énigmatique successeur de Boumédiène poussa devant le congrès extraordinaire du Parti son premier coup de gueule. La faute des trouble incombait à ses pairs de l’ancien Conseil de la Révolution qui ne lui laissaient pas les coudées franches. On lui donna les pleins pouvoirs pour épurer au sommet et détendre l’étau policier, économique et culturel à la base. En somme le rôle d’un Sadate, sur le plan strictement intérieur.
Mais, comme Sadate, Chadli n’en fit rapidement qu’à sa tête, mélangeant les genres, allant jusqu’à user du plus machiavélique traquenard pour se débarrasser de sa seule vraie bête noire : le jeune mouvement démocratique (dit culturel) berbère. Le 19 mai 1981, journée de l’Etudiant, un curieux commando du Parti trouble un meeting à la faculté d’Alger. La police intervient aussitôt et arrête 22 … militants berbéristes. Condamnations ultérieures allant de 4 mois à 1 an de prison ferme. Le même jour, à Béjaïa, une manifestation lycéenne visiblement infiltrée de provocateurs dégénère en sac de bâtiments publics : 60 condamnations de 8 mois à 4 ans fermes. Aucun avocat admis. Parmi les plus lourdement touchés, 5 enseignants et 3 étudiants que de nombreux témoins avaient vu à Tizi-Ouzou ce jour-là. Ce 19 mai toujours, à Annaba, des « frères musulmans » attaquent au couteau et à la barre de fer des étudiants « progressistes » de l’UNJA (organisation chère à Boumédiène mais en disgrâce depuis) : 34 blessés, 4 morts non confirmées. Condamnations ne dépassant pas 30 mois mais requises également contre des agressés. Pour mieux faire passer la pilule quelques autres « F.M. » coupables d’agressions à main armée contre des policiers ou des ouvrières à Bel Abbes et contre un mariage dans la banlieue d’Alger furent rejugés vers la même époque et condamnés à 1 ou 2 ans de prison alors que certains avaient été préalablement acquittés.
Ce matin François Mitterrand, qui fut pendant la guerre d’Algérie un Garde des Sceaux redouté outre-Méditerranée, vient par le seul symbole de sa présence tirer un trait sur les erreurs passées. Mais à 200 km de là, dans une historique prison de la Soummam, 40 jeunes gens entament le 15ème jour d’une grève de la faim illimitée pour que l’on sache que leur pays vit encore à l’heure des otages.
Jean-Louis HURST
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