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Jean-Louis Hurst : Scènes de chasse en Algérois

Article de Jean-Louis Hurst paru dans Libération, 1er décembre 1981

On a souvent parlé en France du mouvement culturel berbère.
On connaît moins les autres contestations internes qui secouent l’Algérie depuis l’arrivée de Chadli.

Les rats

La jeunesse des banlieues

Sans Momo, je n’aurais sans doute jamais connu les bas-fonds d’El Harrach. Un roumi ne peut y traîner plus d’un quart d’heure, sauf s’il a un couteau planté dans le dos. Le Bronx, la Cité des morts au Caire ou la ZUP de Vénissieux, en comparaison, sont des jardins d’Eden. El Harrach, de son oued qu’il faut enjamber, un mouchoir sur le nez, pour aller d’Alger à l’aéroport Houari Boumediène, est un égout de deux kilomètres de large sur cinq de long où croupissent un demi-million de rats à visages humains. Les plus gras s’entassent sur dix ou quinze étages. Ils murent leurs balcons pour en faire des dortoirs. Ils jettent leurs détritus par les fenêtres. On ne les ramasse jamais. Ils annoncent la couleur : une de leurs cités se baptise « J’m’en fous ». Les plus maigres, les derniers arrivés du bled, ont les pieds dans l’eau (ou le cloaque) de l’oued et la tête sous la tôle ondulée. Quand il y a une crue, ça ne prend guère de temps pour reconstruire. Ça n’arrête d’ailleurs pas de construire. Ce n’est plus un bidonville, mais une mégalopole fantôme. Et toujours l’odeur. C’est que l’oued est en dessous du niveau de la mer. Il est nitraté. Ça donne la « maladie bleue ». Quand un prince arabe doit passer sur l’autoroute, on jette du détergent parfumé.

Momo et sa bande vont traîner à Alger le plus tard possible et rentrent à pied pour se remplir les poumons de CO2 comme tout être normalement constitué. Si on leur proposait un boulot, ils aimeraient bien garagistes. Sans bagnole, tu n’es pas un homme, tout juste un mouton. Les bus te préparent à l’abattoir, comme les « chaînes » devant les magasins, ou les barrières qui emprisonnent maintenant les trottoirs surpeuplés de la capitale ou les flics alignés dans les salles de cinéma quand on passe La fureur de vivre. « Partout « ils » voudraient nous « encadrer ». Mais « ils » ne le peuvent plus. Nous grossissons, nous sommes trop nombreux, « ils » ont peur de nous. Tu te souviens, au printemps 80, quand la Sonacome a reçu les milliers de Honda et qu’elle les a livré en priorité aux officiers de l’armée ? Combien on en a bouzillé ? Dans toute la région au moins une centaine. Il n’y a que ce con de Momo qui voulait en récupérer une intacte. Ça ne se fait pas ici. Si la darak (gendarmerie) te pique, elle t’envoie au tropique du Cancer. Momo, c’est pas un « national », c’est un émigré. Il est né là-bas, il a le vice dans la peau. Mitterrand a annulé son expulsion mais les hannouch (serpents, flics) d’ici ne veulent pas lui rendre son passeport. Il va devenir fou. »

« Nous aussi. On ne pense qu’à baiser, mais y a pas moyen. Ça ne m’est arrivé qu’une fois. Au bordel de la grosse Halima. Ses Ouled-Naïls, elles ont l’âge de ma mère et elles puent le nitrate, comme tout le monde. J’ai dégueulé dans un soutien-gorge. Les filles d’ici, elles ne sortent plus. Les pères se les gardent. Mon père s’est farci toutes mes sœurs sauf la dernière. Moi je me branle en écoutant du raï. »

Ils se sont allongés au fond de la cave, autour du mini-cassette, et se passent la bouteille de zambrito (limonade et alcool à brûler). La voix crue de Fadila l’Oranaise me chatouille le bas-ventre : « Il me frappe, il me traîne, il me saoule, il me relaxe, il me monte, il me dépèce … » Mes compagnons ont des regards cruels. Le raï, chanson de cul, longtemps clandestine, est en train de submerger les banlieues comme un raz de marée libérateur.

Les gazelles

Le mouvement des femmes

Je n’en crois pas mes yeux, mes oreilles. C’est un amphi de la Sorbonne en Mai 68 et ça se passe au cœur d’Alger, la ville la plus refoulée du monde, en novembre 81, sous la menace d’une khomeinisation des institutions. Etes-vous inconscientes mes sœurs ?

Elles sont près de trois cents, de tout âge malgré l’énorme majorité de jeunes et de toutes conditions : étudiantes, enseignantes, ouvrières, employées d’administrations ou de sociétés nationales, en jeans, parfois voilées ou en tailleurs Chanel. Elles s’expriment toutes en français.

Il y a des hommes aussi, une centaine, mais silencieux, massés au fond ou dans le couloirs, attentifs, fraternels.

Elles racontent leur deuxième manifestation devant l’Assemblée nationale. Ce lundi 16 à 10 h du matin. Elles parlent à tour de rôle, se complètent, ne demandent la parole à aucune présidence, comme à une réunion de famille joyeuse bien que l’on perçoive des clans différents : une minorité d’intellectuelles un peu distantes, professorales, ignorant souverainement les hommes, genre féministes à l’occidental, connues de toutes, visiblement à l’origine du mouvement ; une autre minorité, aux antipodes, reconnaissant plus ou moins ouvertement leur appartenance à l’officielle Union Nationale des Femmes Algériennes, assez chatouilleuses sur les concept de « représentativité » ou « d’évolution souhaitable du pouvoir » tout en reconnaissant que si elles sont là c’est qu’elles ont compris, depuis le printemps berbère, que le nouveau régime n’avancerait que sur pression de la base ; la majorité enfin, composée aussi bien d’étudiantes, de travailleuses que de mères de famille nombreuses semble n’avoir aucune sympathie pour les gouvernants et ne vouloir se couper à aucun prix des mâles.

Les députés discutent depuis un certain temps, dans un demi-secret, d’un avant projet de « statut personnel » présenté par le ministre de la Justice qui ressuscite sous une autre appellation l’idée d’un « code de la famille » (de nature islamique) avancé sous Boumédiène. Devant la levée de boucliers, le président de l’époque avait reconnu qu’il s’agissait d’une notion trop intimiste pour qu’aucun citoyen ne soit exclu du débat. « Citoyenne » serait le terme plus adéquat puisqu’en droit coranique l’homme a d’emblée des pouvoirs exorbitants sur l’autre sexe.

« L’ayatollah » Baki, comme disent certaines filles, l’actuel garde des sceaux, n’en a cure. Son texte n’a été diffusé nulle part. Quelques femmes députés l’ont ébruité. Démentiel ! Répudiation officialisée, charge des enfants à la mère, jusqu’à ce que le père veuille bien les récupérer, pas de travail féminin sans autorisation du mari ou du père, pas de remariage d’une veuve sans consentement de son fils, la répudiée passe sous tutelle de son père, prostitution interdite, etc …

Le mouvement des femmes se mobilise aussitôt, « se recoagule » plus exactement. Car s’il est apparu vers 1978 avec l’affaire Dalila Maschino il est toujours resté très diffus. Ses premières AG importantes se tiennent à la faculté d’Alger en plein événements de Tizi-Ouzou. Les femmes kabyles y jouent alors un rôle dynamisant décisif.

En octobre dernier une pétition commence à circuler sous le manteau Elle ne proteste pas sur le fond mais sur la manière dont le projet de code est revenu à la surface : « Nous ne pouvons accepter, nous n’acceptons pas que notre avenir soit décidé en dehors de nous ». A la fin du mois, une centaine de femmes porte un millier de signatures à l’Assemblée nationale. Des femmes, manifestant en tant que femmes dans les rues d’Alger, jamais vu !

Le Moudjahid se gausse : « NON REPRESENTATIVES ! » vous allez voir. Quinze jours plus tard, elles reviennent, mais à 300 (dont la propre épouse du président de l’Assemblée) et avec 10 000 signatures de femmes et d’hommes. Très peu de représentantes sur le trottoir des sièges des sociétés nationales, pourtant fort actives dans la collecte. A la même heure, en effet, elles étaient convoquées dans leurs unités respectives à des réunions de travail totalement imprévues. La Sûreté nationale est suffisamment surprise pour procéder à plusieurs interpellations. Mais pour la première fois dans l’histoire de l’Algérie des colonels des personnes appréhendées sont relâchées aussitôt devant les grondements de la foule.

Les militants berbéristes sont pour l’instant laminés par la répression. Peut-être parce que le pouvoir a pu les circonscrire géographiquement. La moitié d’une nation, par contre, ce n’est saisissable.

Les chacals

Les « frères musulmans »

Elle en a des sueurs froides. « J’aurais du enfiler une robe. S’il me rencontre encore, seule à cette heure, moulée dans ce jean, il est capable de passer aux actes. Pourtant, il faut que je trouve du lait pour les biberons avant que le Mozabite ne ferme. Espérons qu’il y ait encore du monde rue Didouche Mourad. Au fond ce n’est pas sûr qu’il en soit. Sa barbe est légèrement négligée. Celle des « F.M. » est très fine et impeccable. Sans l’ombre d’une moustache. Que je suis bête ! Celui-là a du poil sous le nez. C’est un faux. Un maniaque parmi d’autres. C’est la lecture du Moudjahid qui m’a tourné la tête ».

Depuis que des « Frères Musulmans » ont vitriolé le mois dernier deux jeunes filles un peu trop décolletées à leur goût à une station de bus d’Alger, une femme un peu émancipée de la capitale (qui devait préalablement jongler avec son père, son mari, son patron, ses collègues, la police après 21 h, les obsédés sexuels et ceux qui ne le sont que par intermittence) a un nouveau sujet de distraction.

Au cas (extrême) où elle ne voudrait plus être trop fréquemment sollicitée, il lui est donné une solution élémentaire novatrice : devenir « sœur musulmane » (SM). Une longue gandoura de coton sombre et un foulard blanc mettant l’ovale du visage bien en évidence, sans fausse pudeur, comme Mme Ben Bella : le tour est joué. Vous pourrez dès lors regarder tous les hommes que vous voudrez, c’est eux qui baisseront les yeux les premiers. Seuls quelques malotrus poufferont peut-être de rire dans votre dos : histoire de rappeler qu’on vous a baptisées à Alger les « 404 bâchées ».

Les « S.M. » sont donc reconnaissables de loin et, d’après mes calculs, il y en aurait déjà presqu’une sur dix, parmi les jeunes filles de moins de 25 ans, à arpenter paisiblement les rues de la capitale. Le pur « F.M. » par contre (en général tout aussi jeune) ne se repère vraiment que le vendredi à proximité des mosquées. Il porte alors une gandoura sobre et rigoureusement blanche avec un col bien ajusté. Si la mosquée est édifiée dans un quartier chic, où lui et ses compagnons sont minoritaires, le « F.M. » est en général courtois et fort serviable. On le verra, par exemple récurer à grandes eaux les marches du Saint Lieu puis se joindre en fin d’office à quelques doctes négociants qu’il tentera de gagner, avec bonne humeur à son juvénile idéal.

Si l’édifice du culte est, au contraire, situé dans un quartier plus populaire, voire carrément lumpen, les « F.M. » soudés en petits commandos bien structurés, se considèrent comme investis d’une mission rédemptrice de la plus extrême urgence à l’égard des larges masses (d’Allah) et tous les moyens leur sont alors permis pour y parvenir sans délai : occupation de la mosquée pour empêcher l’imam de prêcher, remplacement de l’orateur manu militari, élargissement de la prière jusque sur la voie publique, squat des maisons de Dieu et de leurs dépendances pour y installer des salles de karaté, séquestration de personnes jusqu’à conversion définitive, transformation progressive de tous locaux collectifs (type foyers de cité universitaire) en lieu d’action de grâces, réquisition de tout matériel sono à des fins divines, suppression de tout mobilier et de toute vaisselle au profit d’une ascèse qui épure l’esprit de l’exemple pernicieux des « proxénètes qui nous gouvernent », nettoyage systématique des cages d’escaliers des immeubles où l’on réside pour gagner ses occupants aux joies de la santé physique puis morale, enfin à l’idée de constituer une authentique communauté de croyants.

Quand le groupe est enfin important et bien discipliné on peut l’entrainer à des opérations d’assainissement plus ambitieuses et plus temporelles. Notre catalogue 80/81 vous propose : attaque d’un orchestre de raï (Clos Salembier), d’une équipe d’ouvrières « par définition pécheresses » (Bel Abbès), d’un commissariat de police (Laghouat) de groupuscules « communistes » ou assimilés (Constantine ou Annaba) d’une maison de tolérance, d’un hôtel quatre étoiles et de son cellier (El Oued) …

Les « Frères musulmans » aiment la propreté absolue, comme les charognards.

Les dromadaires

Les anciens combattants parvenus

Amar est dans les affaires, son magasin au centre d’Alger, son atelier en proche banlieue, ses fournisseurs en France et en Italie, ses clients dans les ministères. Il décore leurs appartements (de fonction). Amar est un organisateur, « intrinsèquement ». Pendant la lutte de libération, « l’Organisation » lui a confié une région stratégiquement vitale, mais exsangue. Il l’a remise sur pied en six mois. « L’organisation c’est le choix des cadres. Le cadre sait toujours où il est, ce qu’il fait, où il va. » Après l’indépendance, le Parti lui a demandé de prendre en charge sa restructuration interne. « Une structure est un assemblage pyramidal de cadres. »

Dans sa nouvelle profession, Amar agence aussi des cadres, mais en bois ou en métal. Ça le fait sourire, un peu tristement. Il préférait le matériau humain. « Mais l’humain se corrompt souvent plus vite que les objets. » Il n’aurait pas pensé que tant de ses compagnons soient gagnés si vite par le goût du luxe. « Entrer dans les meubles des pieds-noirs leur a tourné la tête. Nous n’étions qu’un peuple de pauvres, une seule grande famille comme village. En ville, on peut se soustraire au regard des autres, au village pas. »

Amar a compris que son propre frère, Ali, s’était « embourgeoisé » quand ce dernier commença à s’isoler. Quand ils descendaient tous les deux du maquis, ils furent reçus au village en héros. Ils décidèrent d’y construire une maison à deux ailes avec une cour commune aux deux familles. Puis « la vie » les appela à Alger. Ils revenaient le week-end. Leurs enfants partaient s’amuser dans la montagne avec ceux du village. Un soir de l’Achoura, Ali décida que les siens ne sortiraient plus. Ali était entré comme chef du personnel à la Sonatrach, la première société nationale, celle du pétrole. Avec les avantages en nature, un cadre de la Sonatrach pouvaient déjà gagner (à l’époque) six fois plus qu’un employé, et un employé six fois plus qu’un petit fellah du village.

« Le Parti fut épuré … de ses éléments honnêtes. » Amar fut du lot. « Il ne me restait que le privé. » Et comme il a viscéralement le sens de l’organisation … il gagne maintenant trois fois plus que son frère. Parfois, il ne sait même plus que faire de cet argent. Il fait tous les ans à l’Achoura un don aux pauvres du village mais il ne peut tout de même pas verser trop. « Ce serait suspect. » C’est sur les fournitures françaises surtout qu’il fait la plus grosse marge bénéficiaire. L’organisation ! Le courtier est un ancien militant de la Fédération de France du FLN toujours émigré, le grossiste un ancien « porteur de valises ». Pour les devises, il s’est arrangé à une époque avec un ancien adjoint du maquis qui avait un poste important à la Banque centrale.

Aujourd’hui, avec les autorisations d’importations par entreprises, il a trouvé une astuce avec son frère Ali. Ils se sont réconciliés. Amar lui a d’ailleurs refait tout le dallage de sa villa (de fonction) à Hydra. En marbre. Il lui restait un lot. « Ça ne m’a pas revenu plus cher que du carrelage ». La toute jeune femme d’Ali est une vraie « pimbêche ». Ses emplettes à Paris ou à Londres chaque mois lui ont fait « perdre son algérianité. Elle prétend que je n’ai aucun goût et que j’aurais dû choisir du marbre blanc et non pas « marbré ». Je connais mon métier, tout de même ! Elle vient aussi faire la leçon à ma femme parce que nous laissons les housses sur nos fauteuils. Je sais le prix des choses, moi, je suis né dans un gourbi en glaise. Elle devrait se rappeler que sa mère l’a pondu dans un hammam. »

Un événement imprévu vient de rabattre son caquet à la mégère : elle a vu Amar, le 1er novembre dernier à la télévision entouré d’un aéropage de chauves et bedonnants personnages que l’on présentait comme les « chefs historiques de la révolution » ceux du moins qui avaient mis le feu aux poudres en 1954. Elle n’était pas bien au courant. Du coup elle excuse les fautes de goût mais ne comprend pas que tous ces gens ne soient pas gouverneurs de province comme au Maгос.

« Je n’aurais jamais cru que Chadli eut le culot d’organiser ce premier séminaire historique avec presque tous les anciens, dit Amar. Au fond on est peut-être suffisamment décatis pour ne pas faire peur à ce sous-fifre. Chapeau quand même ! On va enfin pouvoir reparler du passé sereinement même si certaines disparitions restent mystérieuses. La franchise, voilà ce qui nous a toujours manqué à nous Algériens. C’est en jasant dans le dos qu’on crée les clans, puis les classes sociales. En Algérie les dromadaires n’ont qu’une bosse. Ils sont inusables. Pas besoin d’importer des chameaux. »

Jean-Louis HURST


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Nedjib SIDI MOUSSA