Article de Jean-Louis Hurst paru dans Libération, 18 octobre 1979

Jean Louis Hurst, instituteur communiste en Alsace, mobilisé en 1957 sert comme officier en Allemagne lorsqu’il prend contact en 1958 avec les réseaux de soutien au FLN. Il déserte en septembre de la même année lorsqu’il est envoyé en Algérie, et rejoint les réseaux. Il ne sera jamais arrêté. Il participe notamment en Allemagne à la fondation de « Jeune Résistance », publie sous le pseudonyme de Maurienne un livre aux Editions de Minuit, « Le Déserteur », qui sera saisi mais aura un grand retentissement en 1960. Après les vagues d’arrestations de 1959 et 1960, il réorganisa le soutien dans le Sud Ouest puis dans la région de Lyon. Après la guerre, il a travaillé quelques années en Algérie puis a milité dans divers mouvements français d’extrême-gauche. Collaborateur de Libération, il exprime ci-dessous un point de vue strictement personnel sur « Les Porteurs de valise ».
« Un tournant historique »
Hamon et Rotman ont réussi à nous tirer enfin les vers du nez. Ce n’est pas le moindre de leurs mérites. Je me suis toujours demandé pourquoi nous avions tant de mal à parler depuis dix-sept ans. Le dégoût, peut-être. Celui d’avoir été si peu, si seuls, trop tardivement compris. Celui, aussi de nous être très « clandestinement » entre-déchirés.
En se (bi)polarisant sur Jeanson, le pionnier, et Curiel, le consolideur, les auteurs des « Porteurs de valises » révèlent la contradiction immédiate que vivaient les gens des réseaux. Pour le premier : être une minorité agissante, provocatrice, qui secouerait l’inertie du pays. Pour le second : remplacer la gauche défectueuse, sur son propre terrain, en s’essayant au travail de masse. Les deux eurent, parmi nous, leurs partisans. Mais cela ne se passa pas aussi simplement que le sous- entendent Hamon et Rotman. La problématique posée est de celles que rencontrent, de tous temps, les francs-tireurs : le PCF dans les années 20, comme la Gauche Prolétarienne beaucoup plus tard. Nous oscillions d’un point de vue à l’autre selon l’évolution des évènements. Non sans force empoignades internes.
Le plus paradoxal est que le philosophe français nous encouragea, en fin de parcours, à l’action tiers-mondiste, alors que le militant du Proche-Orient nous conseillait l’entrisme au PCF pour contribuer à le remettre dans le droit chemin. Lourde illusion dans les deux cas : la révolution coloniale tourna court (l’algérienne notamment) et le parti-des-travailleurs continua à dégénérer, atteint d’une surdité définitive à toutes les révoltes, celles de la jeunesse en particulier. Seul prolongement logique à notre engagement : le gauchisme (ceci dit non péjorativement). Peu firent le pas, car la majorité, fatiguée par tant de déboires, s’était rangée dans quelques institutions plus valorisantes. Raison probablement définitive de son mutisme.
Il reste que le « port des valises du FLN » marque quelque part un tournant historique, irréversible, qu’Hamon et Rotman ont, à mon avis, mal cerné. Il leur aurait fallu s’intéresser moins journalistiquement aux deux vedettes et fouiller d’avantage les motivations des seconds rôles. Je pense à la génération la plus concernée, aux déserteurs de « Jeune Résistance ». Qu’on se mette un instant dans leur peau.
Ils en ont pris pour dix ans et, bien décidés à se battre, ils sont autant traqués à l’étranger qu’en France. Le dos au mur, ils n’ont d’autres choix que de devenir provisoirement des « révolutionnaires professionnels ». Avec la mystique que cela implique, facilitée par l’appel d’air de l’époque, l’embrasement du Tiers-Monde, qui leur laisse entrevoir, en compensation, une sorte de « citoyenneté du monde ». Un état d’esprit dominant qu’on ne sent pas dans le livre.
Pour convaincre, nous nous référions d’abord au passé, trahi par nos aînés. S’appeler « Jeune Résistance » c’était faire allusion explicitement à l’autre, la grande. Certains, plus tard, remettront ça avec une « Nouvelle résistance » qui aura, cette fois, une odeur un peu surfaite. Car, pour eux, comme pour nous, les maquis, les FTP, c’était bien sûr le PC. A cette différence près qu’en 1958 ce n’était pas encore définitivement joué de ce côté-là. Malgré le vote éhonté des « pouvoirs spéciaux » à Guy Mollet, le Parti restait un interlocuteur auquel les différentes familles des réseaux trouvaient normal de faire des appels du pied : sartriens (voir les contacts Jeanson-Casanova), chrétiens progressistes (souvent prêtres-ouvriers), trotskistes et communistes en rupture ban. Il n’y avait pas encore de place nettement occupée à sa gauche. Lui seul avait le poids numérique pour « barrer la route du fascisme » renaissant. Il avait surtout des traditions anti-coloniales qu’un sursaut inespéré lui remettrait peut-être en mémoire : Thorez appelant à la désertion lors de la guerre du Rif et de l’occupation de la Ruhr ; Henri Martin, tout récemment, refusant de servir en Indochine et Raymonde Dien se couchant sur les rails pour y empêcher le transport des troupes.
Nous nous sommes livrés alors à un intense épluchage des classiques pour lui prouver que c’est nous qui étions dans la juste ligne. Mais c’est un autre PC qui le reconnut, d’ailleurs un an trop tard : en 1963, Pékin s’en prit au « social-chauvinisme » des thoréziens. Nous en étions enfin intellectuellement libérés. Une extrême-gauche allait pouvoir se constituer à partir de l’UEC éclatée. Certains d’entre nous, reconnaissants, devinrent ainsi les premiers pro-chinois du pays. L’habitude de l’éxigence théorique était prise et s’amplifia à Ulm.
Mais la rupture principale se situe plutôt dans une nouvelle manière de faire de la politique. Plus question de s’en remettre aveuglément à la tactique et à la stratégie de son organisation. La solidarité dans le libre arbitre. La morale, en quelque sorte, « au poste de commandement ». Ce qui, en ce temps là, n’était pas du tout incompatible avec une réhabilitation de la violence, « accoucheuse de l’Histoire » – celle des Algériens avant la nôtre – contre le réformisme ou l’humanisme ambiants. Là sont, je crois, les véritables « germes de mai 68 » qu’Hamon et Rotman ne me semblent qu’effleurer.
Que proposions-nous ? L’internationalisme concret en tant que remède de choc à la décrépitude avancée de la société occidentale. Elle n’était plus le centre du monde. Depuis 1955 et la conférence de Bandoeng, tout ce qu’il y avait de nouveau se passait ailleurs. Les étudiants de l’UNEF, coincés par le retrait de leurs sursis, n’eurent plus de mal à nous entendre. Quelques frères cadets poursuivirent notre rêve et même si, comme nous, ils s’y cassèrent les dents, je n’ai jamais compris que Régis Debray ou Pierre Goldman aient pu parler de « rendez-vous manqués ». Ils vivaient pleinement leur temps. Les déserteurs américains arrivèrent ensuite en bataillons serrés. Je me souviens qu’ils cherchaient partout en France quelques jeunes vétérans de « Jeune Résistance » en disant : « Quantitativement on a fait mieux, mais qualitativement ils ont des choses à nous apprendre ». Enfin, il y eut les trois coups de mai 68 frappés, à Berlin, par les étudiants du SDS révoltés par la seconde guerre du Vietnam. Ce qu’on ne sait pas c’est que, quelques années auparavant, ce sont eux qui nous hébergeaient lorsque nous étions en exil. Des discussions qui duraient jusqu’au petit matin.
« Les porteurs de valises » est un livre précieux, surtout pour la génération dite montante en cours de repolitisation, car il éclaire enfin les origines occultées de notre histoire immédiate. Mais il n’en transmet pas le souffle. On en aurait pourtant besoin. En 1960, nous ressentions très intuitivement que le problème crucial de notre époque était la lutte de classes entre le nord et le sud de la planète. Il me paraît plus actuel que jamais
Jean-Louis HURST
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Nedjib SIDI MOUSSA
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