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Albert Treint : Pré-fascisme

Article d’Albert Treint paru dans La Correspondance internationale, 3e année, n° 51, 26 juin 1923

Le parti monarchiste nommé « l’Action Française » a créé depuis bien avant la guerre ses groupes de combat : C’est l’organisation des « Camelots du Roi ».

Nos royalistes développent dans le monde d’après-guerre une idéologie nettement fasciste : Ils se prétendent les représentants de l’intérêt et du prestige nationaux. Ils voient dans le sentiment national le ferment susceptible de faire lever les plus hautes aspirations de l’âme humaine, aussi bien dans la politique que dans les sciences, dans l’art et la littérature. Ils accusent presque quotidiennement, par la voix de Maurras et de Daudet, les gouvernements à forme démocratique d’être, malgré leur bonne volonté, des gouvernements faibles, essentiellement impuissants à lutter efficacement et méthodiquement « l’Anti-National » ; lisez contre l’Internationalisme et contre le Communisme.

Le gouvernement de Poincaré dont ils suscitent et encouragent ce qu’ils appellent « les velléités » nationales, c’est-à-dire la politique contre-révolutionnaire, n’échappe pas à leur critique. Nos royalistes d’Action Française soutiennent que lorsque le gouvernement est faible contre la Révolution, les hommes animés de l’idéal national ont le droit de se substituer à lui pour combattre, fut-ce les armes à la main, les tendances « anti-nationales ». Ils affirment leur droit de faire directement la police et la répression contre les démocrates contaminés par l’esprit internationaliste.

Que nos monarchistes pensent que tout cela doit en définitive aboutir à la restauration de Philippe d’Orléans sur le trône de France, cela n’a que peu d’importance et ne saurait changer la nature fasciste des thèses d’Action française.

Avant la guerre nos monarchistes n’avaient qu’une influence dérisoire même sur la bourgeoisie. Pendant la guerre, ils ont exploité à fond le sentiment national et l’union sacrée pour séparer les chefs de la République radicale d’avant-guerre des masses démocrates et petites-bourgeoises. C’est ainsi qu’ils ont pu obtenir des tribunaux de guerre et de la Haute Cour les condamnations qui ont frappé Caillaux et Malvy.

Depuis la fin de la guerre, les gens d’Action française ont pratiqué avec beaucoup de sens politique les tactiques du front unique bourgeois. Et leur influence politique s’est notablement accrue au sein de la bourgeoisie. L’Action française a maintenant ses noyaux solides dans tous les organes de l’Etat bourgeois : armée, police, magistrature, diplomatie ; ainsi que dans tous les grands organismes économiques du Patronat. Ils cherchent aussi à organiser la petite artisanerie et à la pénétrer de l’esprit monarcho-fasciste. Ils s’essayent même à entraîner dans l’idéologie nouvelle le plus possible d’éléments ouvriers politiquement arriérés, sans toutefois y avoir encore réussi même partiellement.

La grande industrie commence à comprendre le parti qu’elle peut tirer de l’Action française et des Camelots du Roi pour la défense de ses profits et pour le développement à fond de son offensive contre la classe ouvrière.

Dans la plupart des régions de grande industrie, un travail sourd se fait dans l’ombre. Mais de nombreux indices nous permettent de bien saisir la nature de ce travail.

Les Camelots du Roi sont répartis systématiquement par le grand patronat dans les bureaux de certaines grandes compagnies métallurgiques et minières. Ainsi dans des régions de forte densité ouvrière s’installent des noyaux de combattants royalistes.

Les attentats contre les bourgeois démocrates, contre Caillaux, Violette, Marc Sanguier, Marius Moutet, c’est la façade, c’est pour se faire la main.

Derrière cette action tapageuse, dans le mystère de la bureaucratie industrielle, s’opère méthodiquement la mobilisation et la concentration des Camelots d’Action Française au cœur même de nos grandes agglomérations prolétariennes.

Nos organisations commencent à réagir instinctivement et à constituer leurs groupes de défense. A Abscon, grosse agglomération minière du Nord, en plein marais réformiste, une section communiste s’est créée récemment et, avec l’approbation unanime des ouvriers, a affirmé publiquement sa volonté d’écraser dans son germe le néo-fascisme d’Action Française qui vient de pénétrer là-bas.

Il reste au Parti à centraliser les informations relative à la mobilisation des Camelots du Roi dans les régions industrielles et à systématiser la lutte pour l’écrasement de tous ces germes fascistes.

Parallèlement à ce mouvement monarcho-fasciste, en liaison étroite sur bien des points avec ce mouvement, s’organisent les Unions Civiques et, dans l’ombre du 2ème Bureau de l’Etat-Major de l’armée, nos chefs militaires s’occupent à coordonner l’intervention armée et l’intervention technique des forces contre-révolutionnaires contre les grands mouvements éventuels de grève générale. Ces « Plans de Protection » contre les grèves sont tenus à jour minutieusement rue Saint-Dominique.

Eu même temps que s’organisent en France les forces extrêmes : d’une part le communisme qui se donne pour tâche d’entraîner à la Révolution la classe ouvrière, d’autre part le fascisme, qui se donne pour tâche d’entraîner la bourgeoisie à l’écrasement de la Révolution, il semble que la combinaison électorale de collaboration de classe du Bloc des Gauches soit de nature à entraîner derrière elle une partie importante de l’opinion publique : finance cosmopolite, moyenne et petite paysannerie, petit commerce et petite artisanerie des villes, aristocratie ouvrière réformiste et ouvriers arriérés.

Il est à prévoir que la victoire électorale du Bloc des Gauches suscitera aussi un renouveau d’illusionnisme démocratico-socialisant, et cela dans un monde qui, déchiré par les crises économiques d’après-guerre, détruit de plus en plus radicalement toute possibilité objective de démocratie.

Les hommes du Bloc des Gauches, parce qu’ils sont disposés à défendre les intérêts essentiels de la bourgeoisie, ne pourront pas faire une politique essentiellement différente de celle du Bloc National.

Mais montés au pouvoir, ils devront pendant un certain temps compter avec les illusions qu’ils auront eux-mêmes suscitées.

Un gouvernement « Bloc des Gauches » pris entre la nécessité de servir les intérêts de la bourgeoisie et l’impossibilité de combattre à fond du jour au lendemain les revendications immédiates du prolétariat, sera, pendant quelques semaines ou quelques mois, un gouvernement faible.

Il est à prévoir que pendant cette période de gouvernement faible, alors que les intérêts de la classe bourgeoise et de la classe prolétarienne se heurteront plus violement que jamais derrière le décor radicalo-réformiste, fascisme et communisme engageront une lutte sans merci qui finira par dresser toute la bourgeoisie contre tout le prolétariat.

Le Parti Communiste Français, les organisations prolétariennes devront profiter de la faiblesse gouvernementale des premières semaines du Pouvoir du Bloc des Gauches, pour renforcer leur organisation et pour conquérir ou conserver la maîtrise de la rue et pour opposer au fascisme naissant une force prolétarienne supérieure qui l’écrase partout où il tenterait de lever la tête.

Par Albert Treint (Paris)


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Nedjib SIDI MOUSSA