Article de Bartholomeus de Ligt paru dans L’Information sociale, 28 novembre 1935

Ces derniers temps, il est une question qui m’a été posée à plusieurs reprises : comment se fait-il que le gouvernement néerlandais ait empêché l’Internationale des Résistants à la Guerre (War Resisters’ International) de tenir, en juillet 1934, son congrès international – qui a lieu tous les trois ans dans un autre pays – sur le territoire hollandais ? Même parmi mes compatriotes, plusieurs ont été très vivement étonnés de cette interdiction, apparemment si extraordinaire. La Hollande n’est-elle pas connue depuis longtemps comme étant la forteresse de la liberté de conscience et de pensée, de la liberté d’action et d’organisation ? N’est-ce pas sur cette terre que d’innombrables réfugiés politiques et sectaires persécutés ont trouvé, depuis la guerre de l’Indépendance des Pays-Bas contre l’Espagne, un sol accueillant ? N’est-ce pas là, qu’au XVIIe et au XVIIIe siècles, les hommes à l’esprit le plus hardi, aux vues les plus avancées, de France, d’Angleterre et d’Allemagne, ont trouvé l’occasion de publier leurs œuvres les plus audacieuses ? Et depuis la fin du siècle passé, n’est-ce pas là, sur cette terre classique de la liberté, que des non-conformistes de tout genre : socialistes, anarchistes, tolstoïens, libres-penseurs et résistants à toute guerre, ont pu tenir leurs congrès et leurs conférences internationales, sans être inquiétés par les autorités politiques ?
En effet. Mais cette large tolérance appartient de plus en plus au passé !
Pour comprendre à fond ce qui se passe de nos jours dans le Royaume des Pays-Bas, il faut se souvenir que la tolérance si vantée de la classe bourgeoise néerlandaise a été surtout le résultat de considérations d’ordre économique, ayant un caractère beaucoup plus matérialiste qu’idéaliste. A quelques exceptions près, d’ailleurs d’une grande signification morale et culturelle, cette tolérance fut, en fin de compte, une forme d’opportunisme typiquement bourgeoise, provenant d’une certaine indifférence à l’égard des idées et des idéaux, plutôt que d’un intérêt intense pour les plus hautes valeurs de la civilisation humaine. Alors que les petits bourgeois néerlandais se cantonnaient dans un calvinisme assez borné, les grands commerçants, les banquiers, les entrepreneurs d’affaires des Pays-Bas, eux, se préoccupaient surtout de questions matérielles. Aussi ne tardèrent-ils pas à comprendre quel immense profit ils pouvaient retirer en offrant l’hospitalité à toutes sortes d’hommes et d’idées non-conformistes qui représentaient souvent de grands intérêts économiques. En effet, les non-conformistes religieux ont procuré un très riche apport au pays. Comme on le sait, dans différentes religions, les sectes se sont en général distinguées par une vie sobre et laborieuse. très favorable au développement de la vie économique (1). On ne se rend pas suffisamment compte, par exemple, combien l’émigration de milliers de huguenots a appauvri la France pour enrichir la Hollande. Au XVIIe et au XVIIIe siècles, toute une colonie juive d’émigrés ibériens et plusieurs sectes chrétiennes qui, à cause de leur religion non reconnue par l’Etat, étaient exclus de la vie politique, ne trouvèrent pas de meilleur moyen de déployer leur intelligence et leur activité qu’en s’adonnant au commerce et à la finance.
Au XIXe siècle, la Hollande devint plus que jamais, surtout depuis l’avènement de l’Empire germanique – cet hinterland puissant – un centre important de transit. Et le système de libre-échange, si typique pour la vie politico-économique de cette époque, s’accompagna – comme cela a été le cas dans tous les pays où il fut pratiqué – d’une très grande liberté d’action et de pensée, dans la vie sociale et dans tous les domaines de la civilisation. On peut aller jusqu’à affirmer que le libre-échange se traduisit, sur le terrain moral et intellectuel, par l’individualisme le plus large et une liberté de pensée pour ainsi dire totale. Ce fut l’époque du laisser-faire, du laisser-aller.
Sur le terrain politique, cette situation se manifesta par un large développement du système parlementaire et soi-disant démocratique, de caractère essentiellement bourgeois et d’une apparence si séduisante qu’il ne tarda pas à faire dévier de leur tradition révolutionnaire originelle les adhérents de la IIe Internationale socialiste. Sous ce système, on promulgua toutes sortes de lois pour la protection des enfants, des femmes, des travailleurs et de la vieillesse, de sorte que maint Hollandais se vantait de sa patrie comme étant le pays le plus libre et le plus philanthrope de l’univers. Dans le mouvement ouvrier, on affirmait que la conception révolutionnaire, selon laquelle le travailleur ne connaît pas de patrie, ne devait, en tout cas, pas s’appliquer à la Hollande : là, les prolétaires avaient réellement à défendre des intérêts patriotiques, de sorte qu’ils se sentaient même obligés de participer à la « défense nationale ». Et quand, en 1914, les frontières néerlandaises parurent menacées, aussi bien du côté de l’Allemagne que de l’Angleterre, le grand parti socialiste hollandais entra avec enthousiasme et sans hésitation aucune dans l’Union sacrée.
Il n’y eut que les anarchistes, les syndicalistes, les tolstoïens, les néo-marxistes et l’Association des socialistes chrétiens – en tout un mouvement de 50.000 hommes et femmes, sur une population de 7 millions d’âmes – qui ne se laissèrent pas induire en erreur par cette « démocratie », en apparence si digne de l’homme. Ces non-conformistes mirent en garde le mouvement socialiste contre le développement militariste et impérialiste du système politico-économique, qui n’allait pas tarder à amener la bourgeoisie hollandaise, dès que son intérêt l’exigerait, à attenter aux droits de liberté les plus traditionnels du peuple néerlandais. Ils dénoncèrent surtout l’apparence quasi démocratique du système parlementaire officiel, système qui corrompait toujours plus le mouvement socialiste jusqu’à lui faire renoncer à ses principes révolutionnaires, en l’endormant dans une mentalité de très petits bourgeois satisfaits. Et chose d’autant plus inquiétante que cela se produisait dans une période où la grande bourgeoisie impérialiste se montrait plus insatisfaite que jamais et exigeait des masses exploitées, tant dans la patrie que dans les colonies, des sacrifices toujours plus lourds. On se trouvait presque devant un paradoxe ; les rôles, pourrait-on dire, venaient de se renverser fatalement : au lieu d’une « bourgeoisie satisfaite », il venait de surgir … un prolétariat satisfait, alors que le bourgeoisie, elle, se montrait plus insatiable que jamais.
Quand, cependant, vers la fin de la guerre mondiale, des millions de paysans et d’ouvriers se soulevèrent partout, en Russie, en Hongrie, en Italie, en Allemagne, jusque sur les frontières hollandaises, cette vague révolutionnaire entraîna aussi des milliers de prolétaires néerlandais. Même l’armée n’apparut plus digne de confiance pour la classe dominante, de sorte que « le trône vacilla ». Sous l’empire de la peur, la classe dominante néerlandaise s’empressa de promulguer toutes sortes de réformes politiques et sociales qui, en effet, apaisèrent provisoirement le mouvement socialiste officiel. Une période de fausse prospérité sembla même donner raison à celui-ci. Du côté socialiste, on vanta de nouveau la situation politique et sociale enviable du pays. Mais la classe dominante était maintenant avertie : elle créa de fortes organisations de gardes civiques volontaires contre toute tentative de révolution éventuelle, si bien qu’en 1928, quand la crise mondiale éclata, elle était plus sûre d’elle-même que jamais.
D’ailleurs, au début, cette crise ne parut pas devoir être si grave pour la Hollande. Ce n’est qu’au bout de quelques années qu’elle se fit sentir dans toute son acuité. De nos jours, sur une population de 8 millions d’habitants, c’est-à-dire pas même trois fois celle de la population de Paris, le nombre des chômeurs oscille entre 400.000 et 500.000, chiffre énorme, vu qu’au début de 1935, la France entière ne compte que 436.639 chômeurs ; c’est tout aussi inquiétant que le chiffre du chômage américain ! La navigation, le commerce, l’agriculture, l’industrie, toute la vie économique est en grande partie paralysée et ce n’est que par des moyens artificiels de protection et de subvention – tout un système d’étatisme poussé à outrance – que la classe dominante est à même de maintenir sa situation privilégiée, au détriment des masses populaires. Sans doute, l’étalon d’or est maintenu, « le florin est sauf », mais la vie est très chère, les salaires baissent et les allocations au chômeurs ont été si fortement diminuées que déjà la révolte a éclaté, en 1934, dans les quartiers populaires d’Amsterdam. Le pays devient de plus en plus une immense prison pour les masses ouvrières, sur lesquelles la classe dominante fait peser toujours davantage toutes les charges de la crise nationale.
Toutefois, une tradition séculaire de liberté relative doit nécessairement influencer profondément la mentalité d’un peuple. Elle se fait sentir dans l’instruction publique, dans la religion, dans l’art, dans le droit, dans l’opinion publique, dans les sentiments de toutes les classes de la société. Voilà pourquoi, quand la vague fasciste, conséquence inévitable du développement du capitalisme moderne, commença à se répandre partout, elle ne rencontra que dédain et mépris même dans la classe dominante néerlandaise. Car celle-ci ne pouvait que difficilement s’adapter aux méthodes d’autarchie économique modernes : tout cela allait pour ainsi dire à l’encontre de sa conscience. Si, lentement mais sûrement, la bourgeoisie néerlandaise se vit obligée de prendre de plus en plus des mesures de protection économique vis-à-vis des mesures de protection des pays étrangers, elle les déclara cependant comme étant des mesures « anormales » et « provisoires », prises faute de mieux. La démolition graduelle de la démocratie séculaire — démolition devenue indispensable au capitalisme actuel pour se maintenir au pouvoir – attristait la classe dominante elle-même, ce qui ne l’empêcha d’ailleurs pas de prendre les mesures nécessaires pour défendre ses intérêts. Mais, au début, elle s’efforça de rester « modérée » et d’éviter d’attenter aux droits les plus sacrés du peuple néerlandais : liberté de conscience et de pensée, liberté d’association et d’organisation, etc.
Quant aux colonies – en particulier les Indes orientales avec leur population de plus de 60 millions d’âmes et leurs richesses incommensurables – il y avait eu avant la guerre mondiale, une période de quelques années, ou un certain sens de responsabilité vis-à-vis des peuples de couleur semblait s’être réveillé, du moins dans une partie de la classe dominante néerlandaise. On entendit alors beaucoup parler de la nécessité d’une politique coloniale « éthique », d’une « dette morale » de la Hollande vis-à-vis des masses orientales exploitées depuis des siècles. Aux Indes, une période de prospérité incomparable rendait d’ailleurs assez aisé cette attitude d’apparence libérale, qui n’était, en somme, que le geste du riche laissant tomber quelques miettes de sa table. En agissant ainsi, les Hollandais se prenaient pour de véritables philanthropes, et d’autant plus que leur système colonial était loué dans l’univers comme un système exemplaire !
D’autre part, cette attitude si philanthropique était aussi le résultat d’un raisonnement basé sur l’intérêt et inspiré par la crainte. La victoire du Japon sur la Russie, au début de ce siècle et les mouvements révolutionnaires des masses russes incultes contre le système tsariste, aboutissant à la révolution mondiale de 1917, influencèrent profondément la mentalité des peuples asiatiques. La participation des troupes coloniales à la guerre mondiale, la promesse d’émancipation faite par l’Angleterre aux Indes, la devise wilsonnienne reconnaissant à tous les peuples de l’univers le droit de disposer d’eux-mêmes, la propagande des bolchevistes omniprésente contre toute forme d’exploitation de classe et de race, le mouvement pan-asiatique – tout cela ne tarda pas à éveiller aussi, en Indonésie, la volonté de se libérer de l’intrusion des Blancs, haïs comme la peste.
On sait d’ailleurs qu’en 1926-1927, il éclata, en Indonésie, à Java et à Sumatra, une révolte qui faillit renverser tout le régime colonial. La répression fut violente : la peur de perdre ses colonies immenses inspira au gouvernement hollandais de véritables mesures de terreur. La crise mondiale qui suivit ne tarda pas à saper toute la prospérité des Indes orientales. La Hollande prit des mesures draconiennes d’économie pour pouvoir équilibrer son gigantesque système impérialiste, même au détriment de la flotte et de l’armée coloniales. Conséquence : l’émeute des Zeven Provinciën, ce Potemkine indonésien qui, pendant des jours, défraya la chronique des journaux du monde entier.
C’est alors que les maîtres de l’impérialisme néerlandais comprirent que l’heure était grave : il s’agissait de perdre ou de conserver leurs richesses immenses (2). Une telle révolte ne pouvait être, selon eux, qu’une conséquence d’une trop grande tolérance, permettant même aux antimilitaristes de répandre leurs conceptions dans les rangs des soldats et des matelots, dont la discipline était absolument indispensable pour maintenir le système colonial dont les Pays-Bas tiraient tant de gloire. En vue de l’inquiétude sociale croissante dans la Hollande elle-même, que la crise mondiale paralysait dans son agriculture, son industrie et son commerce, le gouvernement avait également besoin d’une force armée bien disciplinée et absolument digne de confiance.
L’on comprend maintenant pourquoi, depuis l’émeute du Zeven Provinciën, la réaction s’instaura définitivement dans les Pays-Bas, malgré leurs traditions si libérales et si humaines. Au moment même où la délégation néerlandaise à la Conférence du Désarmement préconisait l’abolition des bombardements aériens dans la guerre moderne, un aviateur militaire jetait une bombe meurtrière sur l’équipe du croiseur en révolte. Après cet acte barbare – digne d’un régime naziste – qui causa la mort de 23 jeunes gens, la « justice » sévit avec la dernière rigueur contre les autres insurgés néerlandais et malais. Le « danger hitlérien » et le « danger japonais » firent le reste : dans la crainte d’une invasion allemande en Occident et d’une invasion japonaise en Orient, le gouvernement néerlandais prit des mesures toujours plus brutales contre la propagande antimilitariste et révolutionnaire.
Il est certain que le parti socialiste et le mouvement syndicaliste d’Amsterdam représentaient à eux deux presque un quart de la population. Si toute cette masse avait été éduquée en vue de l’action directe, elle aurait pu aisément résister à toute tentative, de la part du gouvernement et de la classe dominante, d’attenter aux droits et aux intérêts du peuple. Elle aurait même pu entraîner une partie imposante des travailleurs catholiques et protestants. Mais, préoccupés par une politique opportuniste, les leaders socialistes et syndicalistes avaient complètement négligé l’éducation des masses en vue de la libération et du gouvernement de soi-même. C’est-à-dire que, sans aucune résistance de la part du socialisme officiel, la liberté de conscience, de pensée, d’assemblée, d’organisation, etc., fut de plus en plus réduite et l’autarchie économique se combina toujours plus avec des méthodes gouvernementales fascistes, de sorte qu’on peut affirmer que la Hollande se trouve actuellement dans un état pré-fasciste.
Depuis quelque temps, tous les mouvements de gauche vivent sous un contrôle policier régulier. Il est défendu aux fonctionnaires de l’Etat et aux employés et ouvriers des services publics d’être membres d’organisations anarchistes, tolstoïennes, communistes, syndicalistes-révolutionnaires, antimilitaristes, etc. – même de l’organisation des libres penseurs, puisqu’elle comprend en partie des anarchistes et des socialistes de gauche – et des propagandistes révolutionnaires sont persécutés et condamnés pour la propagation d’idées qu’on pouvait jusqu’à maintenant exprimer librement. Les ministères publics n’hésitent même pas à interpréter les expressions les plus innocentes de la manière la plus défavorable afin de pouvoir faire condamner sévèrement les propagandistes de gauche. On a constaté que subitement le nombre des confiscations de tracts et de brochures est allé en augmentant. Un Hollandais, qui reviendrait dans sa patrie, après une absence de quelques mois seulement, aurait beaucoup de peine à reconnaître la mentalité actuelle de son pays.
Quant aux relations extérieures, impuissante à se défendre seule contre l’Allemagne en Occident et le Japon en Orient, la Hollande, tout en maintenant officiellement son « indépendance traditionnelle » et sa « neutralité » au milieu des « centraux » et des « alliés », compte en réalité sur une collaboration politico-stratégique de l’impérialisme britannique aussi bien en Europe qu’en Asie. En effet, vis-à-vis du danger allemand, la Hollande est à l’Angleterre, ce que la Belgique est à la France, alors que vis-à-vis du péril japonais, la situation politico-stratégique de l’Indonésie par rapport à l’impérialisme britannique est la même que celle de la Belgique par rapport à la France, vis-à-vis du péril allemand. Il y a, en outre, la question du pétrole : les mots Royal Dutch Shell en disent long. L’influence de cette entreprise anglo-néerlandaise se fait sentir profondément dans toute la politique néerlandaise. D’ailleurs, les déclarations de Lord Hailsham et de M. Baldwin, dans l’été de 1934, concernant le déplacement des frontières stratégiques de la Grande-Bretagne jusque sur les bords du Rhin, démontrent qu’à Londres, la Hollande n’est considérée que comme une planète du soleil britannique. Il y a même plusieurs experts militaires néerlandais qui ne craignent pas de proclamer ouvertement dans des journaux influents, tels que le « Telegraaf » d’Amsterdam et le « Locomotief » de Samarang (Indonésie), que vu le développement de la guerre aérienne, on doit reconnaitre que le gouvernement anglais ne pouvait agir autrement qu’il l’a fait, et que, désormais, en cas de guerre éventuelle, en Europe, la Hollande doit être prête à une collaboration guerrière avec une autre puissance dont on tait à peine le nom. Dans ma brochure Het einde van Nederlands ofnafhandkelijheid en neutraliteit (1934), j’ai démontré que c’en est fait de la « neutralité » et de l’ « indépendance » traditionnelles de la Hollande. C’est d’ailleurs aussi l’opinion du professeur américain Amry Vandenbosch, dans son article « Where the Dutch fear Japan », publié par la revue Current History, de janvier 1935.
Voilà les raisons pour lesquelles le gouvernement de La Haye rompt de plus en plus avec les traditions de tolérance néerlandaise de jadis et pourquoi il s’est vu obligé de refouler hors de ses frontières si nerveusement gardées, la dernière Conférence de l’Internationale des Résistants à toute Guerre.
Il va de soi que les antimilitaristes néerlandais se refusent à entrer dans ces considérations purement capitalistes et impérialistes et qu’ils ne veulent pas se courber devant ceux qui tiennent en si piètre respect la liberté et la vie humaine. Quoique les persécutions augmentent et que le nombre des organisations défendues s’accroisse, ils luttent plus ardemment que jamais. Et contre combien de fronts ! Contre celui des chauvinistes traditionnels dont l’idéologie périmée date d’avant 1914 :
Contre celui des fascistes et des nationaux-socialistes néerlandais qui se comptent déjà par dizaines de milliers ;
Contre celui des socialistes patriotes qui se déclarent prêts à entrer en guerre dans une coalition des « démocraties » occidentales contre l’Allemagne hitlérienne, en faisant appel au défaitisme fatal des ci-devant pacifistes Einstein et Ludwig, et qui veulent éventuellement protéger l’Indonésie contre l’Impérialisme japonais ;
Contre le pacifisme staliniste des moscovites, entraînés par le machiavélisme vulgaire des Litvinoff et des Barthou.
Il y a quelque temps, au cours des années grasses, et quand tout danger de guerre semblait lointain, chacun se vantait, en Hollande, d’être pacifiste, jusqu’aux généraux ! Le parti socialiste accepta même officiellement un point de vue anti-guerrier radical, quoique assez ambigu, pour pouvoir, en temps opportun, se mouvoir aisément dans une direction ou dans une autre. Mais depuis que nous sommes menacés de tout près par de réels dangers de guerre, des dizaines de milliers de ces pacifistes ont tourne casaque. Toutefois, un très fort noyau antimilitariste est demeuré intact : le mouvement s’est, pour ainsi dire, assaini. Sa courbe d’évolution commence déjà à se relever. Il faudra cependant un travail de longue haleine avant que la grande majorité du peuple néerlandais soit convaincue de l’inanité de toute idéologie nationaliste et de l’inefficacité de toute défense nationale armée, même si on y a recours comme allié de grandes puissances, et sous les devises les plus belles de l’univers.
C’est-à-dire que l’ère de la « démocratie » traditionnelle néerlandaise touche à sa fin et que le fascisme risque, là aussi, d’y gagner de plus en plus du terrain. Il se peut même que le peuple néerlandais ne se lève plus jamais pour la conquête de la liberté avant d’avoir appris, à la suite d’amères expériences, que dans les conditions impérialistes d’aujourd’hui, la classe dominante a d’autres moyens pour se maintenir au pouvoir que de réduire les droits des citoyens dans la patrie, au même niveau que ceux des indigènes dans les colonies.
Car le fascisme, sous quelque apparence qu’il se manifeste, que ce soit sous des formes pseudo-démocratiques ou carrément nationales-socialistes, n’est autre chose que l’état de siège et de guerre permanent dans la patrie : il est pour ainsi dire un impérialisme retourné contre les masses du peuple lui-même, alors que l’impérialisme n’est autre chose qu’un fascisme vis-à-vis de l’extérieur, en premier lieu dirigé contre les peuples coloniaux.
Ce qui signifie que la situation politique et économique des masses blanches et coloniales devient de plus en plus semblable, et que la question sociale se pose partout de la même manière. Voilà d’ailleurs le point de départ pour toute une tactique révolutionnaire nouvelle de caractère vraiment universel – l’unique qui reste à tous les peuples exploités du globe pour se libérer de l’oppression et de la guerre. C’est ce que je me suis efforcé de démontrer dans mes Réflexions sur la guerre et la révolution (3). Une chose est sûre, c’est que pour une véritable rénovation sociale, il nous faut une révision totale de toutes les tactiques socialistes et révolutionnaires.
Barthélemy LIGT.
(1) Voir mon livre La Paix créatrice, I. pp. 115, 118 ; II. pp. 334, 386.
(2) Toute l’armée coloniale néerlandaise, devant tenir en main une population de plus de 60.000.000 d’âmes, ne comprend que 30.000 hommes dont les 9/10 sont des indigènes, et l’esprit de révolte se fit déjà sentir parmi les soldats de couleur !
(3) Editions Mignolet et Storz, Paris, 1935.
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Nedjib SIDI MOUSSA
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