Mohamed-Chérif Ferjani : Islamisme, laïcité et droits de l’Homme

Extraits de Mohamed-Chérif Ferjani, Islamisme, laïcité et droits de l’Homme. Un siècle de débat sans cesse reporté au sein de la pensée arabe contemporaine, Paris, L’Harmattan, 1991.

 

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Sur les mouvements islamistes et la xénophobie, p. 26-27 :

Nous verrons en quoi les mouvements islamistes ne sont que l’expression renouvelée d’une réaction passéiste et xénophobe qui a toujours hanté la pensée arabo-musulmane et qui a pris de l’ampleur chaque fois que la crise, le « désenchantement » et le désespoir lui ont préparé le terrain.

Ces courants ont réussi avec une facilité étonnante, à détourner le débat sur leurs thèses à propos des droits de l’Homme, du rapport entre l’État et la religion et d’autres questions fondamentales, pour transformer en surenchère de discours identitaires sur les thèmes inépuisables et piégés de l’authenticité et de l’identité « arabo-musulmane » des sociétés concernées. Dans cette inflation de discours identitaires qui n’a épargné aucune famille politique, rares sont ceux qui n’ont pas « laissé des plumes » dans les pièges islamistes en succombant à la tentation de reprendre tel ou tel argument, telle ou telle thèse de leur discours. Les mobiles de ces concessions sont multiples et varient selon les personnes, les courants politiques et les situations : parfois c’est la conviction ou « l’illumination », parfois c’est le désarroi et le « désenchantement » par rapport à tel ou tel modèle de « modernisation » ; souvent il s’agit de considérations « tactiques » dont le souci est de mieux soutenir la concurrence avec les islamistes, de leur « couper l’herbe sous les pieds », ou – au moins – d’éviter leurs foudres ; de même pour l’importance et l’ampleur de ces concessions.

Sur l’extrême droite et l’islam, p. 35-37 :

L’hostilité classique de l’extrême droite occidentale à l’égard des arabes et des musulmans, entre autres, a trouvé dans le discours fanatique islamiste un aliment de choix pour donner du tonus à sa xénophobie. Le spectre d’un « islam fanatique et conquérant », d’un « péril vert » menaçant l’Occident et sa civilisation, a été agité par les ténors de ce courant qui sont allés jusqu’à pronostiquer la « libanisation » et l’instauration d’une « République islamique » dans tel ou tel pays occidental. Le délire de l’extrême droite française, est à cet égard exemplaire.

Outre ces réactions primaires, attendues de ce courant, des idéologues plus subtils de l’extrême droite européenne et occidentale n’ont pas caché leur enthousiasme en voyant l’islamisme se développer allant jusqu’à mettre leurs moyens matériels au service de sa propagande. C’est ainsi que la librairie d’extrême droite OGMIOS qui ne publie que des « livres propres… qui ne font pas l’apologie du cosmopolitisme décadent » a édité un ouvrage de propagande vantant les mérites de la « République islamique d’Iran »[1]. La connivence entre l’extrême droite et l’islamisme ne s’arrête pas à ce niveau de collaboration qui peut être camouflée facilement en opération purement commerciale, comme n’a pas manqué de le faire Mme Meunier, la gérante de cette honorable maison d’édition, grâce, par exemple, au chèque de 120 000 Francs que le fameux Wahid Gordji a remis au nom de l’ambassade d’Iran à OGMIOS[2]. Edwy Plenel a bien dévoilé les dessous idéologiques de cette connivence à travers le discours des idéologues de l’extrême droite européenne. Voici quelques exemples parmi les plus significatifs qui illustrent bien cette connivence.

Dans la revue « Vouloir » d’octobre 1985 A. Sampiéru écrit : « Nous autres européens, occupés depuis plusieurs décennies par les vainqueurs du second conflit mondial, nous ne pouvons pas ne pas regarder avec sympathie les grands axes de cette révolution islamique (…) Etre anti-iranien en 1985, c’est objectivement se ranger dans le camp des ennemis de notre liberté européenne ».

Un autre ténor de l’extrême droite, P. Vial écrit dans le n°48-49 d’ÉLÉMENTS, que l’islam : « … trouve une nouvelle vitalité, un nouveau dynamisme grâce à la mystique fondamentaliste. On peut soit s’en indigner et affirmer son incompréhension, comme le font la plupart des Occidentaux, soit y voir le ressort spirituel et mental grâce auquel les peuples du Tiers-Monde (sic!) affirment une identité à laquelle ils ont droit et qu’il est logique de leur reconnaître lorsqu’on revendique soi-même son droit à l’identité culturelle ».

Dans la même revue ÉLÉMENTS de mai 1980, G. Faye écrit que le « nationalisme islamique », selon son expression : « … constitue le plus heureux camouflet jamais infligé à l’utopie civilisatrice du modèle américain. Il remet, en effet, en cause l’idée occidentale de croissance marchande et le primat du développement économique, tout en rejetant le marxisme, justement considéré comme facteur de déculturation, accessoirement, comme instrument du néo-colonialisme soviétique ».

Les mêmes affinités sont explicitées par le néo-fasciste italien Claudio Mutti, qui a édité et préfacé le fameux faux « Protocole des Sages de Sion » traduit en arabe et largement diffusé par les réseaux islamistes, dans son article « Pourquoi j’ai choisi l’islam » publié par la même revue ÉLÉMENTS.

Edwy Plenel a raison de conclure que ce qui unit l’extrême droite et l’intégrisme islamiste c’est le traditionnalisme révolutionnaire » qui représente pour les uns comme pour les autres « une troisième voie entre l’URSS et les États-Unis, la première pour son « matérialisme athée » et les seconds parce qu’ils sont « le symbole du melting-pot, du métissage cosmopolite », selon l’expression de A. de Benoist, animateur d’ELEMENTS, qui ajoute dans le même sens : « la société existante qui se rapproche le plus de la société communiste idéale telle que Marx la décrit est la société américaine ».

 

[1] Edwy Plenel : « le flirt de l’extrême droite avec l’Iran », in Le Monde du 25.8.87.

[2] Réponse de la librarie Ogmios à Ed. Plenel, in Le Monde du 25.8.87 : si l’on se penche sur cette affaire franco-iranienne qui ne concerne pas en principe le monde arabe, champ de cette recherche, c’est parce que l’activité de W. Gordji en Europe concernait en grande partie l’encadrement et le financement des réseaux islamistes arabes et particulièrement maghrébins comme le prouve entre autres exemples l’arrestation de ses collaborateurs tunisiens et marocains qui ne bénéficient pas des mêmes protections politiques que lui.

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