Mohammed Harbi et Hocine Zahouane : Adresse aux travailleurs algériens

Déclaration publiée par Mohammed Harbi et Hocine Zahouane le 26 novembre 1978.

Le ministre algérien des Affaires Etrangères Abdelaziz Bouteflika assiste aux obsèques du Président Houari Boumediene (Photo by Jacques Pavlovsky/Sygma via Getty Images)

Le pouvoir est vacant. Quelle que soit l’issue de la maladie du colonel Boumediene il est médicalement acquis qu’il ne restera pas à la tête du pays.

Nous qui sommes ses adversaires politiques depuis le coup d’état du 19 juin et qui n’avons jamais répondu aux avances faites (en 1965, en 1967, en 1971) pour nous associer au pouvoir en place, nous réaffirmons les bases de notre opposition :

– refus d’un étatisme bureaucratique qui règle par en haut et de façon purement administrative les problèmes économiques et politiques

– refus d’un système qui crée une nouvelle bourgeoisie et accroit les inégalités sociales

– appel à un socialisme autogestionnaire qui laisse toute sa place à l’initiative démocratique des travailleurs.

Travailleurs !

L’Algérie connaît la gabegie, la corruption, la désinformation systématique et subit une politique qui enrichit les riches et appauvrit les pauvres. Elle va traverser, inévitablement, une période d’instabilité institutionnelle qui peut aggraver la situation ou, au contraire, aider au sursaut révolutionnaire.

La question de la succession devra-t-elle se régler dans le secret du sérail, par la lutte sournoise et meurtrière entre des groupes et des hommes qu’opposent – au sein de l’appareil – leurs ambitions plus que leurs idées, ou va-t-elle, tout-au-contraire, devenir l’occasion pour le peuple tout entier de prendre en charge son destin et d’intervenir massivement dans le débat politique ? Le recours au « Conseil de la Révolution », que la constitution en place ne reconnaît même pas, est le signe inquiétant que certains veulent régler en famille une affaire qui est celle de tous.

Travailleurs !

Vous allez être l’objet d’une véritable intoxication de la part de ceux qui veulent exclure les masses du débat. On vous dit que le désordre menace et que, dans ces heures tragiques, il faut serrer les rangs et se taire. Ne cédez pas à ce chantage. La démocratie ce n’est pas le désordre, c’est l’ordre dans lequel le peuple se reconnaît. Ce n’est pas en dissimulant les contradictions et en les transposant au sein d’un appareil qu’on les résout. C’est en laissant l’ensemble du peuple algérien (et lui seul) assumer ses responsabilités.

Travailleurs !

Vous avez un cadre organisationnel tout indiqué pour votre action : ce sont les syndicats. Faites-en votre instrument. Chassez-en les bureaucrates serviles qu’on vous a imposés. Rassemblez vos forces indépendamment du FLN. Vous pourrez ainsi veiller à ce qu’à l’occasion de réformes de structures indispensables la bourgeoisie ou les sociétés étrangères ne reprennent les biens expropriés.

Mais ne séparez pas votre combat économique de classe du combat politique pour la démocratie. Créez des comités pour la convocation d’une assemblée constituante, étape indispensable sur la voie du socialisme autogestionnaire.

Exigez que toutes les tendances, tous les courants politiques – même ceux que vous combattez et à la condition qu’ils acceptent les règles de la démocratie – puissent s’exprimer librement.

Que les prisonniers politiques sortent de prison !

que les exilés réintègrent sans danger le territoire national !

Que le pays se ressaisisse, qu’il débatte de ses orientations et que le peuple tout entier ait le sentiment d’être le seul maître de son histoire !

BRUXELLES, le 26 novembre 1978.

Mohammed HARBI, Hocine ZAHOUANE.

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