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Ouvriers immigrés : contre les divisions, une seule classe ouvrière

Article paru dans Action communiste, n° 3, janvier 1981, p. 9-11

In 1980, the Bonnet law, which hardened the conditions of entry into France and facilitated the expulsion of illegal immigrants, provoked hunger strikes and demonstrations. (Photo by Christine Spengler/Sygma/Sygma via Getty Images)

Depuis 1974 la politique de l’immigration dans les pays européens a pris un nouveau tournant. La crise que connaît le capitalisme demande, devant la surproduction de main-d’oeuvre qu’il a engendrée, le repli de chaque Etat sur ses frontières pour assurer sa survie économique. Pour alléger les frais croissants qu’occasionne le chômage, l’expulsion des travailleurs immigrés s’impose, de même que le développement d’une campagne raciste pour pouvoir réaliser les expulsions. La bourgeoisie, toujours soucieuse de préserver les intérêts du capital, emploie ou renvoie les prolétaires selon ses besoins.

C’est une caractéristique de toujours du capital que de faire un brassage international de la main-d’oeuvre, accroissant sa mobilité et provoquant de grosses migrations. Les siècles écoulés ont vu se succéder ces vagues migratoires dont celle d’Europe vers l’Amérique du Nord et du Sud est la plus connue. Les dernières grandes vagues vers l’Europe sont produites de la nécessité de reconstruction après 1945. En effet, la pénurie de main-d’oeuvre pousse l’Etat à faire appel hors frontières à des ouvriers non qualifiés pour les utiliser dans les secteurs de base : mines, sidérurgie, construction, etc. Par après, le mouvement ne fit que s’amplifier avec l’accroissement de la production et la création de la CEE. De tels phénomènes sont développés dans le monde : les ouvriers Pakistanais sont un apport moins cher à la main-d’oeuvre des pays du Proche-Orient ; la Grèce se procure les ouvriers bon marché outre-Méditerranée ; les Etats-Unis importent les “dos-mouillés” mexicains…

DEQUALIFICATION, SALAIRES, MOBILITE.

La grande masse des ouvriers immigrés en Europe provient des pays méditerranéens tels que l’Espagne, le Sud de l’Italie, la Grèce, la Turquie et les pays nord-africains. Le capital y produit dans des conditions précaires de la main-d’oeuvre non qualifiée qui sera employée dans toutes les besognes entraînant la robotisation (la chaîne), le danger et la crasse (mines, sidérurgie, services, etc.). Les conditions d’existence misérables dans lesquelles le capital maintient les ouvriers dans leur pays d’origine les poussent souvent avec l’espoir d’y trouver le paradis terrestre, à se faire exploiter en Europe.

Outre la déqualification, politique que le capital a toujours généralisée à l’ensemble de la classe ouvrière, l’appel aux ouvriers immigrés a pour effet de maintenir les salaires à un niveau compétitif. En effet, un salaire, même bas en Europe, est une réelle promotion pour l’immigré, en comparaison à ceux octroyés avant. Et surtout, la déqualification renforce et approfondit les divisions et haines raciales par la concurrence qu’elle développe entre les ouvriers.

De plus, la déqualification recherchée par le capital se couple à la nécessité de disposer d’une main-d’oeuvre mobile. En effet, l’investissement se fait dans l’un ou l’autre secteur en fonction du profit qui peut en être retiré. Laissant s’écrouler tel pan de la production, impulsant tel autre, le capital doit pouvoir disposer d’un potentiel de main-d’oeuvre mobile et non qualifiée pour pouvoir la déplacer selon les nécessités, sans perdre un temps précieux par les difficultés occasionnées par le recyclage.

Les ouvriers immigrés, déracinés de leur lieu d’origine, entassés dans des ghettos, sont une main-d’oeuvre mobile facile à utiliser. De plus, ils sont difficilement réintégrables dans leur pays d’origine.

Aujourd’hui, devant le trop plein de prolétaires, le capital croît les tensions de concurrence parmi les ouvriers. La bourgeoisie ne se prive pas pour en profiter : baisser les salaires, et généraliser la précarité des conditions d’existence. Elle lance alors des campagnes pour désigner des secteurs de la classe ouvrière pouvant servir de boucs émissaires aux problèmes d’emploi. Et le secteur le plus vulnérable sera le 1er visé : les immigrés, en raison de leur isolement. La politique est à la revalorisation du travail “manuel” accompagné de l’expulsion des immigrés “voleurs d’emplois et parasites de la sécurité sociale”. Quand une classe a le monopole de l’information, il n’y a rien de plus facile de promouvoir la désinformation pour servir au mieux ses intérêts.

LE CAPITAL CREE ET ENTRETIENT LE RACISME.

C’est donc en provoquant des différences dans le prix de la force de travail et dans les conditions d’existence que le capital parvient à exciter les haines raciales. Dans les temps où l’abondance s’évalue par la longueur des files de chômage, les gouvernements développent ces haines pour pouvoir réaliser une politique de nettoyage par le vide : les conditions d’existence penchent vers l’excès de pénurie et les ouvriers immigrés ont de plus en plus le choix d’être expulsés : de gré ou de force.

C’est alors tout l’appareil étatique, policier, syndical et idéologique qui est mis en branle. La société tend à se polariser sur les immigrés, les partis et les syndicats expulsant les immigrés au nom de la défense des ouvriers immigrés et du combat contre le racisme. C’est de cette manière que le PCF et la CGT parviennent à argumenter leurs actions. En accusant le gouvernement français d’être raciste, parce qu’il les installe dans les communes communistes en les concentrant de trop de manière à susciter les haines raciales. Aussi, au nom de l’anti-racisme et pour une meilleure intégration, le PCF envoie ses bulldozers balayer cet “excédent”. Au moins il y a d’étrangers, au moins il y aura de racisme. Tous les partis appliquent cette politique : le gouvernement expulse à tour de bras en concluant même des accords avec l’Algérie pour renvoyer 800.000 ouvriers algériens. Tous prônent la réglementation de l’immigration.

L’EGALITE DES DROITS POUR AIDER LA POLITIQUE BOURGEOISE.

Pour aider cette campagne de contrôle absolu de l’immigration, les luttes lancées pour l’obtention des droits égaux pour les ouvriers immigrés et nationaux viennent à point. Alors que la seule façon de lutter est de dépasser les barrières séparatrices élevées par la bourgeoisie, de s’organiser en passant au-dessus des nationalités, des différences de statuts, en une force alternative à celle de la classe dominante, c’est-à-dire en une classe prolétarienne unie, l’idéologie véhiculée par tous les groupes gauchistes et syndicaux est celle de l’organisation des immigrés pour l’obtention de droits et de statuts égaux.

En les organisant ainsi de manière séparée, les gauchistes et autres ne font que renforcer les divisions et l’isolement. Mais c’est là leur politique de toujours : ne se démarquant absolument pas de la bourgeoisie, ils la renforcent au contraire en parcellisant toute lutte de la classe révolutionnaire. Partant de problèmes réels de la société, ils l’extraient du contexte et embourbent les luttes dans le marais du réformisme : contre la pollution, ils avancent l’écologie, contre le chômage, c’est le droit bourgeois au travail, contre les expulsions, c’est l’égalité dans les lois bourgeoises. Les problèmes, dépouillés de leur contexte de classe, sont dépolitisés par la réforme, la lutte est étouffée par l’isolement.

Nous pouvons ainsi prendre l’exemple marquant de la lutte des “sans-papiers” en France. Luttant pour l’obtention de permis de séjour et de travail, la lutte des immigrés pour des statuts égaux connut son écrasement par l’atomisation réussie par la bourgeoisie. Acceptant d’envisager une reconnaissance de droits, on demanda à chaque immigré sans-papier de venir se faire enregistrer. Le problème étant totalement individualisé, ceux qui se présentaient se faisaient fichés, fliqués, sinon expulsés. De même, la lutte pour le droit de vote qui se développe en Belgique s’inscrit dans la politique d’une meilleure “intégration” des ouvriers immigrés. “L’intégration” dans une société de classe, où ne règne que l’exploitation, signifie la soumission pour être utilisé selon les besoins de la classe dominante.

Incompatible avec l’unité de la classe ouvrière, “l’égalité des droits” est au contraire l’impasse vers laquelle la bourgeoisie veut nous aiguillonner. Le droit, élaboré par la classe dominante, ne peut que servir à protéger celle-ci. L’existence des classes est niée pour ne favoriser que les libertés qui la servent. Les libertés sont accordées aux citoyens atomisés soucieux du respect de l’ordre. Dans le cas de mouvements sociaux mettant la domination de la bourgeoisie en danger, c’est la troupe qui est envoyée.

L’unité de la classe ouvrière est un mouvement qui se développe et se renforce dans la lutte contre la bourgeoisie. La constitution du prolétariat en classe révolutionnaire se concrétise dans son opposition à la classe ennemie. Ce rapport de force se développe en notre faveur par l’éclatement des barrières bourgeoises qui nous divisent. L’unité se réalise par la lutte pour nos revendications immédiates qui sont autant de coups de boutoirs à l’exploitation capitaliste qui nous étouffe tous. La véritable “intégration” est celle qui place tous les ouvriers dans la position de lutte, classe contre classe, pour briser l’ennemi commun : la bourgeoisie armée de son arsenal idéologico-répressif.

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