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Bras de fer entre le pouvoir et les “Frères Musulmans” : Nous n’avons pas à choisir entre la peste et le choléra !

Article paru dans El-Oumami, n° 4, janvier 1983, p. 2-3

Fondamentalistes musulmans priant au Caire le 4 décembre 1982, Egypte. (Photo by Chip HIRES/Gamma-Rapho via Getty Images)

Le pouvoir a soi-disant décidé de porter un coup sévère aux « Frères Musulmans ». 23 intégristes arrêtés à la suite des affrontements de Ben Aknoun vont passer devant la Cour de sûreté de l’Etat de Médéa. Ils sont inculpés de « Constitution d’organisations subversives », de distribution de tracts portant « atteinte à l’intérêt national » et de “provocations à attroupements”. Par ailleurs, une organisation intégriste vient d’être découverte par le Darak-El-Watani et une trentaine de ses membres ont été arrêtés les 18 et 19 décembre derniers. Des membres de cette organisation auraient ouvert le feu sur des darkis. Les forces de l’ordre auraient découvert dans une carrière de Cap-Djanet « neuf bombes prêtes à l’emploi » ainsi que des armes à feu.

L’offensive du pouvoir contre les F.M. ne doit pas nous abuser. En effet, comment le mouvement intégriste aurait-il réussi à accroître son audience de façon aussi spectaculaire et à mettre en place des cellules clandestines prêtes à l’action aussi rapidement durant ces dernières années s’il ne comptait pas sur l’impunité totale dont bénéficiaient ces groupuscules qui n’ont jamais pourtant caché leur détermination à « purifier » la société à coups de couteaux, de barres de fer et de jets de vitriol ? Il est clair que le pouvoir ne pouvait être que conforté par les tentatives d’intimidation et d’embrigadement de la jeunesse par les F.M.

Si le pouvoir a décidé de s’attaquer aujourd’hui aux F.M. ce n’est donc pas parce qu’il aurait découvert subitement les visées réactionnaires du mouvement intégriste comme le prétend la presse aux ordres. Le pouvoir craint surtout d’être débordé ou plus exactement, d’être concurrencé par les F.M. dans sa mission qui consiste à garantir par le répression et le mensonge l’ordre bourgeois. Le pouvoir a bien toléré les F.M. tant que ces derniers vitriolaient les filles qui refusaient d’écouter leurs prêches obscurantistes et s’attaquaient à coups de couteaux et de barres de fer aux jeunes qui leur tenaient tête. Mais dès que les F.M. ont commencé à devenir importants au point de concurrencer la police, le pouvoir s’est senti touché dans ce qui constitue sa raison d’être fondamentale : le monopole de la violence bourgeoise. D’où l’avertissement qu’il vient de lancer aux F.M. : « Ne dépassez pas le seuil de tolérance ! », pour leur faire comprendre que le pouvoir détient après tout le monopole de la violence systématique. D’une pierre, deux coups. L’avertissement est en même temps adressé aux jeunes qui seraient tentés de riposter à la violence réactionnaire des F.M.

En faisant passer devant la Cour de sûreté de l’Etat de Médéa les 23 intégristes arrêtés et en démantelant une organisation F.M. dans la région d’Alger, le pouvoir cherche à se blanchir et à passer l’éponge sur sa complicité avec les F.M. durant ces dernières années pour mieux se faire passer pour un arbitre au-dessus de toutes les tendances. La presse aux ordres n’hésite pas à mettre en avant la violence para-légale des F.M. pour nous faire oublier la violence légale et officielle que les masses populaires n’ont pas cessé de subir depuis l’accession du pays à l’indépendance. Le mensonge est ainsi poussé à son comble. Mais qui se laissera abuser par les propos d’ “El-Moudjahid” ? Nos milliardaires se seraient-ils multipliés à la vitesse qu’on connaît, les profiteurs et les corrompus auraient-ils pu monnayer aussi facilement leurs signatures, s’ils n’étaient pas protégés par des gens bien au chaud dans les hautes sphères du pouvoir militaro-bourgeois ?

Les travailleurs et les jeunes avertis ne tomberont pas dans le piège. Ils ne prendront pas position pour le pouvoir contre les F.M., même s’il est vrai que ces derniers ne méritent aucune sympathie. Ils ne choisiront pas la peste sous prétexte de combattre le choléra comme le font les réformistes du PAGS, ces valets du pouvoir, pour la bonne raison que celui-ci est vraiment mal placé pour parler de la violence des F.M., lui qui n’a jamais hésité à abattre sa trique sur les masses populaires à chaque fois que celles-ci se sont mises en mouvement pour leurs droits sociaux, politiques et culturels les plus élémentaires : intervention violente des CNS en Kabylie en 1980-81, intervention de plus en plus fréquentes du Darak-El-Watani contre les grèves ouvrières (DNC-DCL d’Alger, Sonatrach de Béni Mérad et d’Arzew, Sonacome de Rouiba, etc…).

La lutte contre les F.M. est inséparable de la lutte contre le pouvoir. Ce sont les deux facettes d’une même médaille. Certes, il est vrai que des contradictions réelles peuvent opposer les couches sociales dont les F.M. expriment les intérêts matériels et moraux (petite et moyenne bourgeoisie privée) à la bourgeoisie bureaucratique actuellement au pouvoir en Algérie. Mais la classe ouvrière a des intérêts immédiats et historiques à défendre. Elle ne les arrachera pas en s’alliant avec le diable et pas en tous cas avec des couches sociales soucieuses avant tout de préserver la propriété privée et leurs privilèges. Elle ne les arrachera pas non plus en prenant la défense du pouvoir, cette bande de malfaiteurs en cravate qui est là pour garantir ses privilèges et ceux de la classe dont il exprime les intérêts. C’est seulement en s’organisant sur la base de la défense intransigeante de ses intérêts de classe propres et en faisant siennes les aspirations légitimes des masses prolétarisées et paysannes pauvres que la classe ouvrière saura effectivement combattre la peste sans attraper le choléra.

Le 22 décembre 1982

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