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L’immigration et le racisme

Article paru dans Courant alternatif, n° 30, novembre 1983, p. 9-10

Jeunes enfants d’origine immigrée lors d’une manifestation contre le racisme le 9 septembre 1983 à Dreux, France. (Photo by Laurent MAOUS/Gamma-Rapho via Getty Images)

Beaucoup de choses ont été écrites sur ce sujet. Que dire de plus ? Il est un fait certain : cette montée du racisme n’est pas due à une augmentation de la population immigrée. Depuis 74, date à laquelle l’immigration fut réglementée par Giscard, le pourcentage d’immigrés par rapport à la population vivant « sur le sol français » n’a guère changé, oscillant aux alentours de 6 à 7% chiffre d’ailleurs déjà atteint dans les années 30.

Cela n’est pas dû non plus à leur concentration ! Les immigrés ont toujours vécu parqués dans des zones proches de leurs lieux d’exploitation. On peut même affirmer qu’actuellement les « ghettos d’immigrés » sont « moins spectaculaires » que les bidonvilles des années 60. L’élection de Dreux a montré aussi que la montée du racisme était plus perceptible dans les quartiers à faible proportion d’immigrés.

70% des immigrés sont en France depuis au moins 10 ans et avec la crise, beaucoup ont du « voyager » à travers l’hexagone au gré des besoins dû marché de l’emploi. Ainsi, ils ont été contraints de se « frotter» à la société française … Le taux de compréhension et d’usage de la langue française par les immigrés a nettement augmenté dans cette dernière décennie.

Les bouffées de racisme sont donc indépendantes des chiffres, du degré d’intégration des immigrés et de leur répartition sur le territoire français.


La montée du racisme en France.

Les immigrés ne sont pas dans leur immense majorité des errants cherchant ici où là du travail. Le capitalisme dans les pays industrialisés a créé de toutes pièces cette immigration. Les Etats jouent leur rôle de régulateur par rapport aux besoins du capital : on ouvre ses frontières en agitant des carottes ou on les ferme suivant les besoins de main d’œuvre… Actuellement, c’est la « crise »… alors…

Mais cette crise économique comme phénomène brut n’explique pas tout. Le refus agressif de l’autre constitue une permanence propre à toute société humaine.

Les conséquences de la crise du monde occidental qui n’est pas seulement économique ont fait le reste. Il y a dans nos sociétés dites développées une crise d’appartenance, d’identité. Pour illustrer ceci, nous allons nous contenter de quelques remarques :

– la société de consommation et l’aspiration à celle-ci a décomposé la culture ouvrière traditionnelle née au 19e siècle. Le sentiment d’appartenance à ce que l’on appelle la classe ouvrière est largement entamé parmi les exploités. Il ne peut plus y avoir de reconnaissance de classe des immigrés. De même, les immigrés ont du mal à s’y reconnaître ;

– la classe ouvrière est en dissolution. Une partie non négligeable de celle-ci rejoint le ghetto du « quart-monde ». Le phénomène « nouveaux pauvres» prend de l’ampleur, c’est d’ailleurs dans ce milieu que le racisme a le plus de prise.

la gauche a réussi pour l’instant à écraser ou à intégrer la plupart des mouvements un tant soit peu subversifs. Les gens qui écrivaient, chantaient, représentaient, jouaient… la subversion tendent à disparaître. Cela touche tout un environnement culturel en pleine mutation dont le changement se fait au profit de la droite. Dans bien des cas, la subversion a laissé sa place à la gestion réaliste de la crise. Même dans les mots, le « socialisme », « l’autogestion » ont disparu ! … place à la « future société moderne ». Ce changement de discours ne nous gênerait pas s’il y avait une alternative à cette décomposition de toute la gauche française ;

– les conflits actuels largement retranscrits et commentés par les médias dont les gens sont de plus en plus dépendants (parce qu’ils ne vivent rien collectivement) mettant en scène bien souvent l’Iran, l’Irak, la Syrie, le Liban, Khadafi … font resurgir le spectre de la guerre d’Algérie et de ces « bougnouls qui foutent toujours la merde ».

Pour la grande majorité, les repères manquent. Il n’y a plus de perspectives, les utopies disparaissent ainsi que les jouissances. L’insécurité réelle mais aussi irrationnelle devient un sentiment majoritaire… Les gens ont peur et essaient de se reconstituer une identité en désignant un bouc émissaire : les immigrés arabes.

L’extrême droite en France.

Cette remontée du racisme en France mais aussi dans l’Europe de l’Ouest (racisme antiturc en RFA, … ) fait-elle craindre une remontée du fascisme ?

La crise de 29 avait très largement contribué à la création et au développement de l’extrême droite qui s’exprimait dans la rue par des manifestations de masse.

Actuellement, nous ne sommes pas dans la même situation. Bien sûr, l’échec de la droite en 81 et l’arrivée de la gauche au pouvoir a permis, comme cela était prévisible, à l’extrême droite de s’exprimer. Mais cette extrême droite ne représente aujourd’hui aucune force militante conséquente.

Et pourtant il y a eu l’élection de Dreux avec ses 17 % au Front national… Tous les médias se sont branchés sur ce phénomène et la fête « bleu-blanc-rouge » de Le Pen qui s’est tenue peu de temps après n’a jamais eu autant de publicité… Pourtant, cela n’a guère attiré plus de 3 000 personnes.

Le parallèle entre l’élection de Dreux et cette fête du Front national aussi minable que les autres années (aucun chanteur, aucun musicien… dans la pure tradition très rétro des fachos bottés…) a tout de même été un test significatif.

L’extrême droite dite légaliste a réussi à percer électoralement (à Dreux et à Paris XXe) mais cela apparaît tout de même encore très local et très ponctuel.

Quant aux divers et nombreux groupuscules se proclamant fascistes, anti-bourgeois, antiparlementaire… ils ne représentent toujours rien malgré leur activisme.

Malgré tout, il faut se méfier car la situation politique actuelle leur est très favorable. La peur du fascisme ne recueille plus les suffrages, les leaders de l’extrême droite font des efforts de présentation, le fascisme quotidien sous toutes ses formes gagne du terrain dans la tête des gens. Heureusement, l’extrême droite n’a pour l’instant rien à proposer d’autre que « la France aux Français » leur seul thème répondant à la dérive d’une masse de gens. Pour qu’elle devienne politiquement et physiquement dangereuse il faudrait qu’elle apporte des perspectives de sortie de crise… ce qui n’est évidemment pas le cas dans une situation économique mondiale qui n’a rien à voir avec la période d’entre 2 guerres.

La faiblesse structurelle de l’extrême droite s’explique par le fait qu’elle n’offre actuellement aucune perspective à la misère idéologique, économique et sociale sur laquelle elle s’appuie, même si effectivement son idéologie gagne du terrain et qu’elle peut être ponctuellement et localement dangereuse.

L’irrésistible remontée de la droite.

Il est probable que la droite est plus à même de récupérer les voix des racistes et autres xénophobes. On voit mal l’extrême droite gagner sur le terrain du parlementarisme, terrain exclusivement réservé aux notables et aux technocrates. Beaucoup d’ex-responsables de l’extrême droite de ces 15 dernières années l’ont compris en intégrant finalement le P. R. ou le R.P.R. (comme P. Devedjian, nouveau maire d’Antony).

Le risque d’une réelle fascisation est peut-être à chercher ailleurs… dans les institutions mêmes de l’Etat, dans une certaine radicalisation des méthodes répressives, « préventives » de contrôle et d’encadrement de toute la population. Sur ces terrains, il semble bien qu’en France la droite risque d’hériter d’un bel arsenal mis en place par la gauche (chasse aux immigrés clandestins, fichage informatisé, militarisation de la société avec les différentes symbioses Armée-Ecole, Armée-Jeunesse et Sports, Armée-Culture, …) arsenal qui d’ailleurs fonctionne déjà très bien sans qu’il y ait de réaction de masse. C’est bien là le problème : l’absence de mouvements sociaux. N’en déplaise à certains, la droite n’est pas plus raciste ou plus fasciste que la gauche ! Aucun politicien de droite n’a réclamé le départ des immigrés dont la présence est trop précieuse, même en cette période de crise, pour notre économie. La droite qui est en train de se reconstituer majoritairement dans le pays ne dit pas autre chose que le pouvoir actuel. Elle regrette simplement que les récentes mesures sur l’immigration du gouvernement n’aient pas été prises avant… Elle se permet même d’accuser le gouvernement de n’avoir « rien fait contre la montée du racisme en France » (J. Chirac) ! La droite embarrasse le gouvernement en proposant un consensus national sur l’immigration.

Quand survient une alliance électorale entre la droite et l’extrême droite, la gauche politique hurle aux loups. Cette affaire de Dreux a effectivement divisé ponctuellement la droite… mais nous pouvons constater que :

1) Cela ne l’a pas empêchée de progresser dans l’opinion (elle gagne toutes les élections partielles) ;

2) Elle n’a aucun mal à convaincre que « cette alliance n’était que conjoncturelle et qu’elle ne fera jamais rentrer au gouvernement les Le Pen et Cie »… « alors que le P.S. y a fait rentrer un parti totalitaire : le P.C.F. ».

En effet, les arguments et la propagande « anti-communiste » marchent très bien. Il faut dire que l’actualité leur donne du poids (affaire du Boeing Sud-Coréen, Walesa, …). Les médias officiels s’en donnent d’ailleurs à cœur-joie, il ne se passe pas une journée sans que le PCF soit malmené sur les ondes ou sur le petit écran. Nous ne sommes plus dans les années 30 où la dénonciation du stalinisme avait du mal à percer. C’est ainsi que l’anti-fascisme, un terrain traditionnel de mobilisation de la gauche, ne porte plus ses effets escomptés. Jaruzelski apparaît aux yeux de bien des électeurs aussi facho que Pinochet… La droite s’en sort !

En gros, beaucoup de gens ressentent que la gauche mène la même politique sur bien des terrains que la droite ferait « mieux en la matière » et plus vite.

La gauche bafouille et ment.

Le fossé séparant la gauche et la droite, à l’épreuve de la pratique de gestion d’une économie capitaliste en crise est en train de se
combler. Il ne faut pas en conclure « qu’enfin, les travailleurs auront compris que gauche et droite c’est bonnet-blanc et blanc-bonnet » car
sans alternative politique, sans perspectives cet écœurement qui se fait jour mène déjà à un « repli sur soi ».

Grosso-modo, jusqu’aux élections municipales, la gauche a subi la montée du racisme. Elle fut paralysée, incapable de répondre autrement qu’en avançant des arguments humanistes qui ne passent plus car ils ne répondent pas à la dérive d’une grande masse de gens.

Après les municipales de mars 83, le gouvernement a réagi en politiciens affolés de perdre les élections futures. Il a eu le même type de réaction que le PCF à Vitry… en désignant les immigrés clandestins comme des bouc-émissaires. La gauche n’a pas pu affronter la montée du racisme car lorsque l’on gère la crise il n’y a pas d’autres solutions que d’aller jusqu’au bout… c’est cela qu’elle fait actuellement avec seulement quelques mois de retard sur ce qu’aurait fait la droite. Cette montée du racisme pourrait bien être l’un des signes du ratage historique de la gauche.

Pour les sans-papiers, « on appliquera les rigueurs de la loi, de manière implacable, avec sévérité » (Max Gallo). Effectivement la loi est appliquée :

– Expulsions directes d’immigrés sur jugement correctionnel ;

– Chasse policière du faciès de sale gueule avec au besoin des rafles comme au temps de la guerre d’Algérie (rue St Denis à Paris…).

L’immigré, surtout arabe, devient suspect de clandestinité. Le gouvernement en sacrifiant les clandestins sur l’autel du racisme a institutionnalisé ce dernier.

Il est loin le temps où les immigrés étaient partie intégrante de la gauche. Il est loin le temps où la gauche française tenait des discours de soutien aux immigrés en lutte (même si ce n’était que des discours…). Il suffit d’écouter les récentes déclarations de certains membres du gouvernement concernant les dernières luttes d’immigrés dans l’automobile…

« Les clandestins mettent en péril l’équilibre de la France » !? Aucune statistique, aucun chiffre ne permet d’avancer cette thèse. Qu’on ne vienne pas nous brandir le cas du négrier qui exploite des clandestins dans une cave aménagée… ça existe mais en majorité les clandestins bossent pour un patronat ni plus ni moins négrier que Peugeot ! Si les clandestins existent, c’est qu’ils répondent à un besoin dans certains secteurs du capitalisme (agriculture par exemple… ).

Quant au deuxième volet des récentes mesures gouvernementales, elles reposent sur le prétendu fait que « montée du racisme et intégration des immigrés sont intimement liées ». Ces dernières mesures conduisent aussi à des ambiguïtés : le discours égalitaire (français-immigrés) peut devenir la pratique totalitaire en voulant intégrer des différences.

Les luttes d’immigrés.

Les immigrés polonais, yougoslaves et des pays latins (portugais surtout) ont généralement courbé l’échine en France et n’ont pratiquement jamais été d’après nos informations à l’origine de luttes. Il en va tout autrement des Maghrébins qui ont subi le colonialisme et que le patronat a été chercher dans leur pays d’origine à la décolonisation.

L’arrivée de la gauche au pouvoir n’a pas entamé la détermination des immigrés arabes (luttes dans l’automobile et sur les grands chantiers menées ces deux dernières années). C’est bien la seule catégorie de travailleurs qui n’ait pas subi le contre-coup de l’arrivée de la gauche. Mais ces immigrés n’ont jamais été aussi isolés dans leurs luttes même si la CGT dans l’automobile a su les conquérir pour se développer et faire échec aux syndicats maisons ou jaunes.

Il y a une dizaine d’années, l’extrême gauche en France (surtout les maos) leur servait de relais avec la population française (quoi qu’on puisse penser de ce relais…). D’ailleurs un petit nombre d’immigrés avait tendance à se couper de leur propre culture, de leur religion au contact de ces maos.

Aujourd’hui, avec la crise du militantisme, le fait aussi que chez les « militants(es) » français(es), on n’accepte plus n’importe quel quotidien (comme certains aspects de l’Islam et de la culture maghrébine), ces relais n’existent plus. « L’assistanat pro-immigré» a-quasiment disparu. Il n’y a plus de convergence et d’échange entre « militants » français et immigrés. Il n’existe plus que le relais syndical dans une usine pour limiter cet isolement. Malgré tout, cela n’a pas entamé leur détermination à résister à leur exploitation.

Quant aux immigrés de la 2e génération, qu’ils soient maghrébins ou portugais, ils n’ont pas du tout le même comportement que leurs pères face au travail. Ils ont très nettement tendance à refuser la situation d’OS ou de manœuvre. Leur révolte est quotidienne, diffuse mais l’Etat les criminalise. La population française les associe très souvent aux phénomènes d’insécurité et de délinquance. En crise d’identité, ce sont généralement eux qui résistent, s’organisent contre le racisme quotidien alors que leurs parents ont tendance à se faire oublier en dehors de leurs lieux de travail, mais il est encore trop tôt pour essayer d’en tirer des leçons générales.

Vivement que des luttes se développent.

« La défense des immigrés » ne passe actuellement que par l’humanisme. Ce discours est d’ailleurs tenu par nombre de gens de gauche acceptant la chasse actuelle aux clandestins. Il semble qu’il y ait dans toute la caste politique et syndicale française un consensus qui se dégage (excepté l’extrême droite et P. Marchelli de la CGC) institutionnalisant le racisme anti-immigrés non intégrés.

Les chiffres donnés par le MRAP et publiés dans C.A. n° 29 peuvent nous aider à répondre individuellement à des arguments racistes mais leur portée semble limitée. Ni les chiffres, ni la morale sur le droit à la différence, ni l’humanisme n’arriveront à contrecarrer la montée du racisme irrationnelle actuelle.

Seul la renaissance de mouvements sociaux, de luttes réintroduisant une homogénéité et une solidarité de classe peuvent redonner des perspectives, des jouissances, des aspirations à une masse de gens qui n’en a plus. Mais n’oublions pas qu’un retour au pouvoir de la droite ne signifiera pas forcément l’apparition d’aspirations nouvelles et alternatives. Il nous reste autre chose à construire et ce sera aussi difficile sous quelque régime politicien que ce soit.

Reims le 12 octobre 83.

2 réponses sur « L’immigration et le racisme »

On n’est pas sortis de l’auberge !! Si l’auteur voyait le marasme de la crise économique et sociale actuelle et les conséquences à venir…Je note aussi qu’il y est question de Devedjian, homme de l’extrême droite facho que le Corona vient d’emporter et qu’on qualifie de  » grand homme » sur les ondes ! Il y’a décidément beaucoup d’amnesiques dans ce pays.

Tout à fait. C’est pourquoi on a parfois besoin d’une piqûre de rappel… En tout cas, ces prochains jours (comme les précédents) seront consacrés aux analyses et mobilisations contre le racisme, toujours d’un point de vue révolutionnaire.

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