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Débats sur l’après Convergence

Textes parus dans Courant alternatif, n° 45, avril 1985, p. 7-11

Arrivée de la marche Convergence 84, lancée par Farida Belghoul (en haut à droite), pour l’égalité et contre le racisme le 1er décembre 1984 à Paris, France. (Photo by Mohamed LOUNES/Gamma-Rapho via Getty Images)

Dans notre dossier “Convergence 84” du n° 42 de C.A., nous pensions qu’il manquait un “bilan-débat des initiateurs de cette démarche mais surtout les perspectives, les suites de cette initiative”.

Une partie des organisateurs de “Convergence 84” ont rédigé cette contribution au débat sur l’après-convergence, que nous publions ici.

Nous sommes quelques-uns qui avons été parmi les organisateurs de “Convergence 84” à vouloir tirer enseignements de l’initiative qui nous a rassemblés pendant plusieurs mois.

Non seulement pour faire une bilan politique, mais aussi pour ouvrir la discussion sur les perspectives et les propositions pour l’avenir. Nous voulons poursuivre le débat ouvert par “Convergence 84”, mettre sur la table les problèmes posés pour trouver, à partir des acquis et des difficultés rencontrées, une nouvelle base d’unité et de volonté politique commune qui puisse déboucher sur des actes concrets.

D’autres contributions et d’autres propositions enrichiront le débat et les formes que prendra “l’après-Convergence”, et seront sans doute diverses et multiples.

“Convergence 84” n’a pas été une initiative comme les autres. Elle a tenté de mettre à l’épreuve une stratégie adaptée à une conjoncture difficile et qui corresponde à la volonté de faire émerger dans l’opinion un mouvement social et politique pour l’égalité, indépendant, et associant toutes les communautés.

Cette stratégie prenait donc pour interlocuteur privilégié l’opinion publique et tentait d’y relancer un débat d’idées. Partant des inégalités et des exclusions vécues par “les communautés immigrées”, elle mettait en avant l’exigence de l’égalité pour tous, y compris pour les français vivant les mêmes situations. Elle a pratiqué cette stratégie à l’intérieur d’elle-même, associant comme partenaires à part entière dans une initiative pour l’égalité, des gens qui vivent l’inégalité et l’exclusion dans leur chair et d’autres qui ont choisi ce combat politique là, toutes communautés confondues. Elle a enfin utilisé positivement le symbolique, comme moyen de “frapper un bon coup l’opinion publique”. Les “mobs” et les “rouleurs”, les noyaux de différentes origines ont – tant bien que mal – fonctionné comme moyen d’identification et de mobilisation. “C’était du théâtre improvisé” disait un de ses initiateurs. Prendre la France entière comme scène de théâtre est, avouons-le, d’une audace inouïe. (Et nous aimons l’audace…)

Pour tout cela, “Convergence 84” a été un événement national, couvert inégalement par les médias nationaux et régionaux et qui a rassemblé à son arrivée à Paris, le 1er décembre 1984, 50 000 personnes. De ce point de vue là, le pari était réussi.

Cependant, force est de constater que l’initiative a été vécue de manière différente par l’opinion. Certains n’y ont vu qu’une nouvelle édition de la “Marche” (le rassemblement annuel des Beurs…), d’autres n’ont encore aujourd’hui pas compris le sens et le contenu de la démarche.

“Convergence” s’était fixée des objectifs qui se sont parfois révélés contradictoires et inatteignables dans l’immédiat : mobilisation des communautés qui sont habituellement en retrait du débat politique en France, objectif de constitution d’une carte de France des revendications, lien avec la première génération des travailleurs immigrés.

En désignant sur la place publique – principalement, voire uniquement – le rôle négatif du discours et des pratiques de l’antiracisme traditionnel, la fin de “Convergence” a pu apparaître comme une négation des aspirations qu’elle portait. Ceci étant, “Convergence 84” reste une initiative originale jusque et dans la manière dont elle a fait écho au niveau national d’une crise idéologique de la gauche et de ses institutions. Pour ces raisons, “Convergence 84” a fait et fera date, marque une avancée, quoiqu’en disent ses détracteurs, dans la capacité d’initiatives et de débats qu’elle a suscités.

LES QUESTIONS POSÉES PAR “CONVERGENCE 84”

L’affirmation du caractère multi-culturel et multi-national de la société en France :

“Convergence 84” a réaffirmé – après d’autres – un fait de société aujourd’hui incontournable : la société française est constituée d’habitants d’origines et de nationalités diverses. L’élément nouveau et inacceptable pour une partie de l’opinion et pour l’ensemble de la classe politique, est que beaucoup parmi ces habitants qui vivent ici depuis longtemps, ou qui sont nés ici, ne souhaitent pas acquérir la nationalité française.

Autant le slogan “Pour une France plurielle” laissait subsister une ambiguïté (certains ont pensé que “Convergence 84” était un mouvement impulsé par des gens qui voulaient devenir Français et qui demandaient le respect de leur identité culturelle), autant le mot d’ordre “Ni rejet, ni assimilation” allait au fond des choses en affirmant cette exigence du maintien d’un lien avec la nationalité d’origine.

Cette exigence est en grande partie le résultat de la domination coloniale : la moitié de l’immigration est constituée de personnes originaires des anciennes colonies dans lesquelles la France a puisé un matériel humain de forces productives. Pendant très longtemps, le “mythe” du retour subsistant parce qu’encore peu pratiqué, la question ne se posait pas dans ces termes, les immigrés se considérant eux-mêmes comme de passage.

Les jeunes, quant à eux, ne raisonnent pas par rapport à une situation coloniale qu’ils n’ont pas vécue, mais le lien avec le pays d’origine de leurs parents se recrée en réaction au racisme, à la chasse au faciès. Ils ne veulent pas prendre la nationalité française parce qu’ils ne veulent pas “se vendre”. C’est un problème d’intégrité physique et morale. Leur présence massive dans la rue le 1er décembre – au-delà de l’adhésion à “Convergence 84 – signifiait : “Les sales gueules descendent dans la rue”.

Or, les idées de “société interculturelle”, de “société multi-raciale”, très largement reprises par le gouvernement et les forces politiques (Chirac ne vient-il pas de reconnaître récemment la richesse de la société multiraciale française… à venir), gomment cette dimension essentielle : les communautés, à travers une mémoire divisée, une identité diffuse, se raccrochent toutes au fait national. Un fait national lié pour certaines aux luttes d’indépendance des peuples du Tiers Monde dont elles sont issues contre l’Etat impérialiste français.

La Nouvelle-Calédonie est là pour rappeler comment l’histoire française a plongé et plonge encore ses racines dans une domination coloniale et impériale sanglante !

Le slogan de la “Marche des Beurs” de 1983 (Habitants de cultures et d’origines différentes, pour une France solidaire), est le prototype de ce que peut cacher le projet d’une société “interculturelle” : tous Français sous la bannière tricolore et l’Etat national, avec le “folklore culturel” en sus ! La “fin des immigrés” en quelque sorte… au bout de deux ou trois générations.

“L’interculturel” enfin, renvoie à une situation statique, comme si les identités nationales des différentes communautés existaient une fois pour toutes et qu’il n’y avait plus qu’à les assembler pour en faire un patchwork. Pour les jeunes de la deuxième génération comme pour les Français, l’identité est aujourd’hui en question, elle est à trouver, à faire.

La résistance à prendre la nationalité française se double aujourd’hui d’une crise du modèle assimilateur dominant. Les valeurs universelles de la République française sont en lambeaux et “l’identité française” est en miettes. Le modèle auquel elle se réfèrent est celui d’une situation historique précise et qui a été de courte durée : les années 50-60, années d’expansion et de changement structurel de la société. Les anciennes valeurs détruites par le développement du capitalisme et l’urbanisation, le passage des campagnes aux villes n’ont pas été remplacées d’un point de vue idéologique et social. L’expansion économique à elle seule faisait référence. Aujourd’hui, le capitalisme en crise, à la recherche d’un nouveau souffle appelé “modernité”, met en relief cette perte d’identité et de valeurs.

Seule la reconnaissance du caractère multinational de la société française, qui disjoint la nationalité de la citoyenneté, permet une dynamique où Français et immigrés, ensemble, cherchent à construire une nouvelle identité.

L’exigence de l’égalité pour tous :

“Convergence 84”, à travers le thème de l’égalité, a cassé la logique du soutien des des Français aux immigrés. Le soutien aux immigrés, c’est le consensus autour du “problème des immigrés” dont les solutions sont l’assimilation ou le rejet, selon que l’on est “pour” ou “contre”. Ce sont les batailles sur des plate-formes de revendications “spécifiques” qui renforcent la marginalisation. Ce qui ne veut pas dire que certaines luttes “immigrées”, circonstancielles ou locales, ne soient pas légitimes.

Le thème de l’égalité montre le racisme comme le révélateur exacerbé des problèmes d’ensemble de la société. Le problème du logement, le rapport des jeunes avec la police et la justice, les problèmes d’emploi et de restructurations industrielles, l’échec de l’école pour les enfants défavorisés, ne sont pas des “problèmes d’immigrés”. Ils concernent la vie collective des quartiers où doivent se développer des pratiques de résistance commune où soient impliqués Français et immigrés comme partie prenante de la même aspiration à la transformation des rapports sociaux.

“A vouloir mettre le racisme à toutes les sauces, disait une initiatrice de “Convergence”, on risque de passer à côté des problèmes réels de la société”. Pire, il peut être l’arbre qui cache la forêt.

Le racisme vise les immigrés, l’anti-racisme doit viser l’ensemble de la société.

S’il n’est pas lié à l’aspiration d’égalité, l’anti-racisme ne peut être un moyen de connaissance de la réalité et de transformation des rapports sociaux. D’un autre côté, le combat pour l’égalité inclut une dimension anti-xénophobe, voire anti-colonialiste et, n’ayons pas peur des mots, anti-capitaliste. “Convergence 84” n’est pas toujours allée jusqu’au bout de cette logique. Elle s’est parfois présentée – à son corps défendant – comme une initiative d’immigrés. En effet, les manifestations concrètes du racisme civil, quotas dans le logement, meurtres racistes (qui existent indépendamment des crimes sécuritaires), obligent à les combattre comme telles.

On peut, d’autre part, poser la question de savoir si la disparition des inégalités supprimerait à elle seule les manifestations de racisme civil ! Cette contradiction était aussi présente dans les débats, à l’intérieur de la coordination nationale de “Convergence 84” et du comité parisien, sur le mot d’ordre d’égalité considéré comme “trop vague” ou “devant être précisé au fur et à mesure des étapes” et auquel était opposé celui d’égalité des droits.

Le maintien jusqu’au bout du mot d’ordre d’égalité était dans le droit fil de la stratégie politique de “Convergence”, visant à obliger les Français à prendre position dans un débat qui les concerne et à ne pas les enfermer dans une attitude de soutien.

Il est nécessaire d’expliciter les différences entre cette stratégie d’ensemble et la nécessité pour les comités locaux de poser les choses en termes de droits précis à obtenir.

Il ne s’agit pas de dire que le mot d’ordre d’égalité dés droits est faux en soi, mais de comprendre l’évolution de celui-ci jusqu’à celui d’égalité.

L’égalité des droits a été portée par la lutte des immigrés dans les années 70, et ce jusqu’en 1979 avec la fin du mouvement des foyers Sonacotra. Il s’agissait alors, pour une fraction de l’immigration, de revendiquer une amélioration de son statut et d’exiger de l’Etat “les mêmes droits que les Français”.

Aujourd’hui où l’Etat joue la carte de l’approfondissement des inégalités sociales, le thème de l’égalité correspond à la manière dont les différentes couches sociales, françaises comme immigrées, posent la question de leur avenir, non plus simplement en termes de droits, mais aussi en termes de rapports sociaux à établir, où la liberté, le respect, la dignité, bref la reconnaissance, sont les éléments prioritaires.

Le thème de l’égalité constitue le passage obligé d’une identité collective à reconstruire, base indispensable à reconstituer, avant de s’engager dans de nouvelles bataille à venir.

Pour une nouvelle citoyenneté :

“Convergence 84” a lancé le débat – même de façon encore limitée à certains milieux – sur la nouvelle citoyenneté. Une partie de la presse a rendu compte de ce débat comme un mouvement d’idées interpellant l’opinion publique, les partis politiques et les intellectuels.

L’articulation entre le refus de l’assimilation et l’exigence de l’égalité pour tous – y compris les droits politiques – amène à poser la question d’une nouvelle citoyenneté qui permettrait d’être citoyen, avec les droits et les devoirs que cela implique du point de vue de la société, et de garder sa nationalité. Disjoindre la citoyenneté de la nationalité ne peut se réfléchir qu’en rupture avec la conception jacobine de l’Etat-nation et amène les Français à se positionner eux-mêmes autrement par rapport à cette conception.

On peut formuler l’hypothèse suivante : les nouveaux critères de la citoyenneté seraient à rechercher non plus en regard de l’Etat national mais dans la société elle-même, dans les engagements sociaux et politiques de chacun vis-à-vis de la collectivité.

Le débat est ouvert.

C’est parce que “Convergence 84” a, dès le point de départ, voulu s’adresser à la société civile, et qu’elle a maintenu contre vents et marées et ce jusqu’au bout, son indépendance politique et financière, que ce débat – même seulement énoncé – a pu être lancé.

Une stratégie d’ouverture :

Contre toutes les tentations du repli qui gangrènent la société dans son ensemble, “Convergence 84” proposait l’ouverture.

“La machine du repli, c’est la montée des corporatismes de tous ordres, c’est quelque part un cercle vicieux… “Convergence 84″ veut être le lieu où il est possible d’envisager, de construire, de réaliser une autre réponse que par catégories qu’elles soient professionnelles ou culturelles…” (interview des initiateurs de “Convergence”). Ceci reste, à notre avis, plus que jamais à l’ordre du jour.

Cependant, sur la question du repli, notre discours n’a pas été suffisamment clair. Notre critique du repli au sein des communautés immigrées visait ceux, extrêmement minoritaires, qui prônent l’organisation autonome des jeunes d’origine maghrébine comme seule stratégie politique se posant ainsi en interlocuteurs représentatifs d’un groupe vis-à-vis du gouvernement et porteurs de revendications particulières à ce groupe.

Etre pour l’ouverture, contre le repli, c’était s’attacher à mobiliser tous ceux pour qui l’égalité est “une valeur et un besoin”, ce n’était pas nier la nécessité vitale pour les communautés immigrées de préserver un espace de survie, de socialisation pour ne pas être laminées.

QUE S’EST-IL PASSE SUR LE PARCOURS, Y COMPRIS LE PARCOURS DE PARIS ?

“Convergence 84” a rencontré en chemin :

1) des comités d’accueil et de participation constitués d’organisations de solidarité et d’organisations politiques que “Convergence 84” avait elle-même été chercher (faute de réseaux politiques propres encore trop embryonnaires).

Un nombre important de ces comités se sont révélés incapables de sortir de la problématique traditionnelle de l’anti-racisme. Ils ont vécu “Convergence 84” comme une resucée de la “Marche”, un appel à la mobilisation contre la montée du racisme et sur des revendications générales ne concernant que les immigrés et les Français solidaires.

Ils ont été incapables de faire le lien avec les jeunes des quartiers parce qu’ils n’ont pas de pratiques communes avec eux et qu’ils les considèrent au fond d’eux-mêmes comme des empêcheurs de cohabiter en rond.

Les rouleurs ont provoqué ou imposé des débats en partant de la vie quotidienne des jeunes, débats qui ont parfois révélé les conflits ouverts ou latents et les intérêts contradictoires entre les habitants des cités et l’environnement local institutionnel: municipalités de gauche, associations de solidarité…

D’autre part, ces comités locaux, obnubilés par cette problématique de l’anti-racisme traditionnel, qui met face à face Français et Maghrébins, n’ont pas non plus pris les moyens (mais la coordination nationale l’a-telle fait ?) de mobiliser les communautés autres que la communauté maghrébine et les Français solidaires.

D’autres comités locaux avaient préparé le terrain pour que le passage des rouleurs permette de porter les préoccupations quotidiennes des quartiers devant l’opinion et de faire le lien entre ces préoccupations et les thèmes mis en avant par “Convergence”. D’où débats, confrontations sur le terrain où ces comités se sont servis de “Convergence 84” pour alimenter une dynamique locale.

Le discours du 1er décembre, “Lettre ouverte aux gens convaincus”, a porté sur la place publique la crise de l’anti-racisme traditionnel. Mais il s’est limité à semer le trouble par une remise en cause généralisée et tous azimuts des comités locaux et des anti-racistes de tout poil, sans faire le bilan, nécessairement contradictoire de ce qui s’était passé sur les parcours. De plus, une crise doit permettre de régler ses comptes avec l’ancien mais doit aussi ouvrir une brèche pour l’avenir. Sur ce deuxième aspect, le discours final a été silencieux (mais de ce silence, ne sommes-nous pas collectivement responsables ?).

Si la crise débouche uniquement sur un constat (celui de l’isolement des jeunes), sur une simple dénonciation (celle de l’antiracisme et de la gauche), sur une opposition entre territoires des cités et quartiers des centres villes, elle risque de perdre toute sa dynamique, voire même de passer complètement à côté de l’effet qu’elle a cherché à produire. Dans le climat actuel, elle peut renforcer le défaitisme, la tentation du repli, le corporatisme de groupe social chez les jeunes qui revendiquent une identité de “rebelle” et pratiquement une résistance sociale tournée vers eux-mêmes sans aspiration à être une force sociale et politique de transformation.

La marginalité et l’exclusion réelle des jeunes (quartiers des villes et cités de banlieues confondus), si elles sont théorisées en valeurs constitutives de leur identité, risquent d’accentuer l’isolement des jeunes face au reste de la société et de favoriser les tensions civiles à l’intérieur des communautés et entre les différentes couches sociales.

Bref, tout ce à quoi “Convergence 84” s’est opposée farouchement au départ a resurgi à l’arrivée. Drôle de fin !

2) une grande difficulté à mobiliser les communautés africaine, asiatique et, à un moindre degré portugaise, et à faire qu’elles se retrouvent dans “Convergence 84”. Cette difficulté est apparue dès le mois de septembre. Elle est liée à l’histoire particulière des relations entretenues par chacune de ces communautés (non homogènes par ailleurs) avec la France et avec leur pays d’origine, à notre méconnaissance de cette histoire et à notre incapacité à faire correspondre notre discours d’ouverture – quelque peu volontariste – avec une stratégie. Nous n’avons pas su dégager avec les associations et les organisations dont les objectifs étaient différents des nôtres, un contenu politique commun qui leur permette de se sentir concernées par l’initiative

Ceci dit, il était essentiel que, même symboliquement, cette ouverture existe. L’intérêt d’une recherche de l’unité des communautés sur les thèmes de l’égalité et de la nouvelle citoyenneté reste évidemment valable. Cela ne peut se faire en quelques mois.

QUE FAIRE AUJOURD’HUI ?

L’importance de l’opinion publique :

“Convergence 84” a pris acte d’une conjoncture particulièrement difficile.

La montée de l’extrême droite, les désillusions qui ont suivi l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981, le développement d’une crise sociale et idéologique qui disloque les rapports sociaux, favorise la concurrence acharnée, le “chacun pour soi et après moi le déluge”, tous ces éléments convergent pour réaffirmer l’importance du débat dans l’opinion publique. Mais entendons-nous sur les mots : d’abord débat ne signifie pas parlotes en salon fermé ; il ne signifie pas non plus uniquement mouvement d’idées, même si celui-ci est aujourd’hui nécessaire pour reconstituer les bases d’un engagement actif et authentique. Le débat est aussi, comme “Convergence 84” l’a été, des initiatives dans l’opinion publique qui obligent les gens à se situer et à confronter leurs pratiques.

Qu’on le veuille ou non, l’écho rencontré par la “Marche des Beurs” et par “Convergence 84” montre que l’opinion publique, émiettée, atomisée, est à la recherche de nouveaux engagements.

Nous sommes de ceux pour lesquels “Convergence 84” constitue une référence, un point d’appui à partir desquels nous voulons continuer à réfléchir et à agir. Il nous semble essentiel – surtout dans une conjoncture politique dominée par les élections de 1986 – de continuer à porter le débat sur l’égalité et la nouvelle citoyenneté dans l’opinion publique.

Trois axes de travail :

Trois axes de travail peuvent, à notre avis, être développés conjointement :

– poursuivre une réflexion à travers des groupes divers qui se retrouvent autour des questions posées par “Convergence 84” réflexions qui devraient alimenter le débat public par des prises de position dans la presse, des recueils de textes publiés, des tables rondes, forums, etc. et cumuler dans quelques mois dans une initiative plus large où elles pourraient être confrontées et échangées ; dans le même ordre d’idées, travailler à construire un journal indépendant qui soit un point d’appui pour ces réflexions et un lieu d’échanges, de points de vue et de pratiques alternatives dans la société civile.

– articuler cette réflexion avec une pratique dans la réalité quotidienne de quartiers où se posent concrètement les questions du travail, du logement, de la justice et de la police et où l’extrême droite est à l’offensive.

– organiser des initiatives ponctuelles et spectaculaires du type de celles du matin du 1er décembre autour de l’histoire et des commémorations de dates permettant de reconstituer une mémoire collective. Exemples : 8 mai 1945 (massacre de Sétif), 17 octobre 1961 (massacres des Algériens à Paris), 16 juillet 1942 (rafle des Juifs au Vel d’Hiv), date de proclamation de la Commune et d’autres dates à trouver qui permettent l’ouverture à d’autres communautés afin qu’elles participent à ces initiatives.

Février 1985

Signataires : Messaouda Abderhamane – Josée Chapelle – Zineb Foughali – Daniel Guerrier – Olga Najgeborn – José Vieira Martins – Julien Winter, de l’ex-coordination nationale “Convergence 84 pour l’égalité” (et ayant roulé sur Roubaix, Strasbourg, Brest, Marseille et Paris).
Ont participé au débat et aux discussions autour de ce texte : (Parcours Paris et Toulouse)
– Carlos Bravo – Nelson Rodriguez de l’ex-coordination nationale.
– Yves Benot – Christian Dutertre – Nathalie Robatel, membres du groupe dit des “intellectuels” de “Convergence 84”.
– Bertrand Charuel – Claude Szatan du comité parisien.
Pour tout contact : Olga Najgeborn – 44 bd de Picpus – 75012 Paris ou Josée Chapelle – 36 rue St-Denis – 75001 Paris.


Quelques remarques à propos de l’ “Après-Convergence”

« Convergence 84 » voulait « faire émerger dans l’opinion un mouvement social et politique pour l’Egalité, indépendant et associant toutes les communautés».

Il est encore trop tôt pour tirer le bilan à moyen terme de cet objectif
(nous essaierons à la rentrée 85, dans la mesure de nos moyens d’en
tenter une approche dans certaines villes où les rouleurs ont séjourné)
mais nous pouvons déjà remarquer que certains réseaux de soutien et
de participation à «Convergence» se sont dispersés dans la nature
(comme cela était prévisible dans une certaine mesure). D’autres, sont
séduits aujourd’hui par « SOS-RACISME : TOUCHE PAS A MON
POTE ». Ce groupe s’est créé pendant et en marge de « Convergence »
et est apparu au grand jour, pour la première fois, à l’arrivée des
rouleurs le 1er décembre à Paris (Collages d’Affiches le long des
parcours, vente de badges). Ce mouvement d’idée qui semble-t-il
émane de secteurs du PS ou tout du moins très proches de celui-ci a
bénéficié dès son lancement d’appuis logistiques et matériels très
importants et semble marcher très fort. Il risque d’y avoir très vite une
dissolution du contenu de certains débats révélés par « Convergence »
(en particulier ceux concernant l’Egalité) au bénéfice d’une facilité
médiatisée, d’un slogan peut-être séduisant mais dont le contenu n’a
rien à envier à l’antiracisme traditionnel vaguement humaniste et
donnant bonne conscience… sans parler de l’exploitation politicarde
sous-jacente qui germe déjà et qui semble être le but central de ce « slogan génial ». En effet, si nos informations sont exactes, après un
gala, ce « mouvement » tiendrait des Etats-généraux à la rentrée 85…
Le tout devant déboucher sur un grand rassemblement national juste
avant les élections de 86. L’opération « touche pas à mon pote » serait
donc un moyen pour le pouvoir de reconquérir électoralement une
partie de la jeunesse (et de moins jeunes…) en agitant le spectre du
Front National, la peur du facisme, du racisme affiché…

D’autres associations, collectifs de jeunes issus de l’immigration, constitués d’une majorité de Beurs, axent leurs démarchent dans la perspective des législatives de 86 (avec présentation de candidats dans la banlieue parisienne semble-t-il). Comment analyser cette stratégie dont l’échéance est fixée par les institutions ?

Est-ce l’illusion électoraliste qui reprend du poil de la bête ?

Est-ce une réduction du fameux slogan « l’Egalité pour tous » aux seuls droits politiques des immigrés ?

Est-ce un repli, par manque de perspectives, visant à constituer un lobby électoral ayant pour but de faire pression sur les candidats à la gestion de l’Etat français ?

Est-ce plus simplement, une péripétie d’un mouvement qui se cherche ? Tout cela semble aujourd’hui un peu confus et il faudra vraisemblablement attendre quelques mois pour y voir un peu plus clair.

Malgré tout, il semble bien aujourd’hui que l’opération « touche pas à mon pote » ainsi que toutes les stratégies liées aux législatives de 86 soient en train d’effacer les perspectives et propositions des initiateurs de « Convergence 84 » relatées dans le texte précédent.

Cela s’explique peut-être aussi par le fait que l’après Convergence ne
s’appuie pas sur les associations de jeunes issues de l’immigration dont certaines sont nées dans l’espace créé par les deux initiatives d’ampleur nationale qu’ont été la « marche des Beurs » et « Convergence 84 » ?

Peut-on avoir constamment comme stratégie de relancer un débat d’idées dans l’opinion publique… sans risquer de se faire avaler par d’autres « entreprises » qui ont, elles, les moyens de le faire ?

Se faire « bouffer » par d’autres n’est pas un problème en soi, mais dans le cas présent, cela signifie une remise en cause d’un certain nombre de débats (avec « Convergence », la revendication « d’Egalité » tendait effectivement à s’élargir jusqu’à englober une remise en cause du système capitaliste. Cf. Interview d’un rouleur, CA n° 42) par des stratégies électoralistes et partidaires… Peut-être sommes-nous trop pessimistes ? …

S’il est bon effectivement, à des moments donnés, de prendre des initiatives centrales d’une manière complètement volontariste et ne plus se contenter de vivoter dans son coin en s’épuisant dans une pratique locale sans débouchés ni perspectives, encore faut-il savoir que de telles initiatives érigées en stratégies reviennent bien souvent à « mettre la charrue avant les bœufs » pendant que d’autres ont « un moteur à l’avant » !

Nous pensons que l’engagement actif de jeunes pour l’égalité tel qu’il est recherché par certains initiateurs de « Convergence » ne peut naître qu’en réponse à des besoins concrets. C’est de l’existence de ces pratiques sur les quartiers que pourraient naître ensuite un réel mouvement d’idées dans l’opinion publique. Et non l’inverse.

Les initiatives telles que « Convergence» doivent être conçues pour permettre à des gens de se regrouper, afin d’intervenir sur leurs lieux de vie, mais elles ne peuvent à elles seules faire naître un mouvement social.

Ce débat est loin d’être clos… à suivre donc.

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