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Zaâma de banlieue

Articles parus dans Informations rassemblées à Lyon, n° 40, été 1981, p. 5-11

Jeunes issus de l’immigration jouant au pied de leur immeuble dans la cité des Minguettes en juillet 1981 à Vénissieux, France. (Photo by Dominique BARRIER/Gamma-Rapho via Getty Images)

” Un jour, un jeune immigré discutait avec le BON DIEU.
– Pourquoi tu m’as fait les cheveux noirs et frisés ?
– Pour te protéger des rayons brillants du soleil…
– Pourquoi tu m’as fait la peau bronzée ?
– C’est pour te protéger des rayons du soleil…
– Pourquoi tu m’as fait de grandes jambes ?
– C’est pour que tu puisses courir dans la savane quand un lion veut t’attaquer…
– Mais alors, pourquoi tu m’as fait naître à Villeurbanne ?”

Des jeunes immigrés lyonnais depuis quelques temps, travaillent sur un projet de journal et de concert gratuit. Le projet s’est concrétisé : un journal est sorti (4 pages), qui sera diffusé massivement sur les banlieues. Le concert aura lieu le samedi 6 juin à Saint-Fons.

Une fin de soirée rue Pierre Blanc, à plier des Zaâma d’Banlieue (journal), à boire des coups (un vin rouge Henry Marie, 1954, Champagne), et à discuter autour d’un magnétophone. Il y a là six personnes : « des gens de nationalité immigrée, d’autres de nationalité française à qui, dans la rue, on demande leur carte de séjour, et des gens de nationalité française tout court (et à qui, quand ils passent la frontière, on leur demande leur passeport, c’est un SCANDALE!) ».

ZAAMA L’HISTOIRE

IRL : Comment est né Zaâma ?

U : Zaâma est né de la fusion de jeunes immigrés qui ont eu une réflexion commune. Ils se connaissaient déjà avant, en général, et un jour ils ont décidé de créer ce groupe. Ça existait déjà ailleurs et on ne voyait pas de raison pour que ça n’existe pas ici, aujourd’hui …

D : On est avant tout des individus qui ont plus ou moins bougé au niveau des expulsions, dans différents mouvements, qui ne se retrouvaient pas là-dedans et qui ont cherché autre chose. On a entendu parler de Rock Against Police (1), on s’est renseigné : ils avaient les mêmes ressentiments que nous et leurs pratiques SUR LE TERRAIN, de façon locale, nous semblaient corrects ; dans ce sens on se rejoignait.

U : Il faudrait préciser que c’est un désir qui existait bien avant R.A.P., même s’il n’était pas traduit, si ce n’était pas tout à fait clair… une chose qu’on ressentait plus ou moins. Mais il est vrai que c’est essentiellement les expériences de R.A.P. et de ce qui s’est passé à Marseille aussi (2), parce qu’il n’y a pas que Paris, qui nous ont donné l’impulsion de nous organiser, d’avoir l’initiative d’un journal et d’un concert gratuit.

Dj : La différence entre Marseille et Paris, c’est qu’à Lyon, en allant en arrière à contre terme, il y a pas eu de « déclencheur » de ce phénomène : les jeunes s’organisent à partir d’un fait qui les a touchés, au niveau vital, au niveau de leur quotidien, une façon plus agressive que les simples contrôles, les logements, qui s’accumulent mais qui, après tout, ne sont pas sanglants. A Marseille et à Paris, il y a des morts, des lynchages, des interventions fascistes, … Et ce sont des éléments comme ça qui sont intervenus pour révéler cette pratique, cette possibilité d’initiative des jeunes des banlieues… De révéler une force, en tous les cas. On a eu à l’analyser, à y réfléchir… et on n’a pas l’intention d’attendre sur la région qu’il y ait un mort ou un assassinat pour réagir ou s’organiser.

IRL : Pourquoi ne vivez-vous pas dans ces banlieues ?

D : On connaît la vie de cité. On y a vécu, et, on est sorti de cette merde, il y a trois quatre ans, pour effectivement faire des trucs où t’as besoin d’avoir un minimum de recul. Et c’est peut-être pour ça qu’une telle initiative, de façon spontanée, nous déclencheurs, n’est pas possible dans une banlieue : c’est dû certainement à la vie, à la répression intense qui peut y exister … Ce qu’on peut ressentir à ce niveau, on le ressent de façon très aiguë, et le côté positif qu’il peut y avoir du fait qu’on n’y vit plus de façon quotidienne, c’est qu’on a un recul, on ne peut pas se raisonner de façon que viscérale, mais essayer de voir cette force qu’on peut présenter, de trouver des solutions et d’apporter d’autres réflexions qui n’existent pas vraiment actuellement, au niveau de la mouvance militante, au niveau des expulsions, de l’immigration en général.

Ce qui est fondamental, au niveau de notre conception, c’est qu’il faut se baser sur des sensations, des réflexions… de l’individu concerné directement. Parce que, jusqu’à maintenant, cet individu ayant été étouffé par des structures [illisible], sociales, d’habitation… n’a pas pu franchement prendre la parole…

… S’en suit une discussion sur la délinquance dans les cités, la mythification, ou au contraire, la réserve prudente sur certaines formes de délinquance. En conclusion…

F : Il serait bien qu’on fasse quelque chose qui dure, qu’on n’ait pas des positions individuelles, comme à Olivier de Serres (3), où ils sont prêts à attaquer un flic aussi bien qu’un copain, quelqu’un qui est arabe comme eux. Il serait bien qu’il n’y ait pas cette sorte de comportement hermétique et sauvage.

ZAAMA LA GREVE DE LA FAIM

IRL : Si on parlait de la grève de Delorme. Comment l’avez-vous ressentie ?

N : Un creux à l’estomac ! …

Da : Les gens qui ont fait ça, l’ont fait de manière très « assistance sociale », c’est-à-dire qu’ils se battaient pour les immigrés, mais pas avec eux.

U : Au niveau des revendications, cette histoire de circulaire pour l’arrêt des expulsions, on n’y croit pas tellement. Ne serait-ce qu’avec la loi Peyrefitte, ça nous a bien prouvé que, quelles que soient les lois, si les autorités veulent expulser des gens, ils n’ont pas besoin de lois qui les cautionnent.

C’est pour cela qu’on croit à une organisation directe sur le terrain ; en ce qui concerne les expulsions, les planques pour les expulsés, une intervention militante de gens qui s’impliquent beaucoup plus directement… La LEGALITE ne nous intéresse plus : ce qu’on veut c’est avant tout la LEGITIMITE de nos actes.

J : L’aspect positif c’est que ça a mobilisé plus largement que d’habitude, ça a bougé relativement en profondeur. Ça a permis de faire passer l’information. Quand on réagissait au coup par coup sur des expulsions, ça a été un échec : il fallait poser le problème globalement.

L’aspect négatif c’est qu’il n’y a pas eu une prise en charge, alors qu’il y avait des immigrés qui commençaient à s’inscrire dans le mouvement, on ne leur a pas laissé l’espace suffisant, et l’on n’a pas fait en sorte qu’ils puissent s’exprimer et prendre des initiatives. La meilleure illustration du fait que les immigrés n’ont pas pris les choses en main c’est que pour le meeting du Palais des Sport (4), l’ensemble des interventions a été squatté par les organisations. En plus, c’est une initiative pour les français ni dans un quartier, ni dans une usine, tu ne mobilises des immigrés pour venir dans un meeting où des « fromages » vont parler. Alors qu’une initiative culturelle… Quelques jours avant au CCO, il y avait 80-90% d’immigrés qui faisaient la fête, à 500. Et ces 500, ils n’étaient pas au meeting. C’était un meeting pour français, et on ne le critique pas ; mais il y avait une occasion que les concernés eux-mêmes prennent leurs affaires en main… ça n’a pas été fait.

IRL : Comment se fait-il que vous ne soyez pas intervenus dans le mouvement, que vous ne soyez pas allés aux réunions pour imposer votre point de vue ?

D : C’est le même problème qui s’est posé au niveau des jeunes immigrés qui n’ont pas pu s’y investir. Je crois que ce n’est pas au niveau de la volonté des gens qui ont déclenché le mouvement. Je pense que c’est nécessaire de leur part de vouloir donner la parole aux jeunes immigrés. Mais le problème c’est qu’ils n’ont pas compris la nuance fondamentale : les jeunes immigrés ne pouvaient pas parler dans ce cadre-là : une intelligentsia, des gens qui parlaient… Rien que le fait de déclencher ce mouvement c’étaient déjà des gens qui prenaient leur place, c’était une initiative de leur part, et pas celle des jeunes immigrés… Il y avait donc blocage. On pouvait effectivement s’imposer dans ce cadre-là, essayer de passer notre parole, de donner un autre discours… Mais ça se serait passé au même niveau : ce cadre-là ne nous allait pas. On voulait absolument montrer qu’il pouvait y avoir une initiative sans intermédiaires de la part des jeunes, immigrés et français, des banlieues, qui ne soit pas un fait de notables, de personnalités. Mais avec un moindre impact, ou de moindres possibilités.

ZAAMA MITTERRAND PRESIDENT

IRL : Maintenant que Mitterrand est président qu’est ce que ça va changer pour vous ?

U : Ça ne change absolument rien, ni de nos objectifs, ni de ce qu’on veut faire passer à travers le journal ou le concert. Même si on arrive à un minimum de concessions de la part de la gauche au pouvoir, de toute façon il y aura toujours des agressions et quoi qu’il arrive, il faut s’auto-organiser dans les cités se préparer à toute agression.

D : La gauche est passée à un million de voix près et il reste un rapport de force évident du côté de la droite et de l’extrême droite dont il faut tenir compte : pour c’est l’essentiel. Il faut de toute façon qu’on se prépare, qu’on se structure, qu’on s’organise de façon à ce qu’on soit fort quelle que soit la situation qui peut nous tomber dessus.

J : Il s’est passé des choses, dans des municipalités, pas directement dictées par le gouvernement. Donc l’ensemble du travail reste à faire.

U : De toute façon, les flics, qu’il y ait un gouvernement de gauche ou de droite, c’est toujours malgré tout des flics, et ne serait-ce que pour cela, on peut dire que pour nous ça ne change pas grand chose en fait.

J : Les gardiens d’immeubles ne deviendront pas obligatoirement plus fins !

DA : Si on ne voulait pas à Vénissieux (5) quand ils étaient dans l’opposition, je ne vois pas pourquoi ils nous voudraient actuellement.

Zaâma, plus que jamais !

ZAAMA OBJECTIFS ET ZAAMA MOYENS

IRL : Vos premiers moyens sont le journal et le concert gratuit le six juin. Pensez-vous continuer dans cette voie ou changer de moyens suivant l’évolution de la situation ?

D : Si on a choisi ces moyens, (le journal pour diffuser certaines idées et le concert de rock comme expérience musicale de révolte sociale des banlieues populaires), c’est pour casser un discours qui s’est installé et qui s’éternise sur la tête des gens : cette psychose, ce complexe d’infériorité, cette idée d’assistanat. Il faut qu’on fasse que ces gens arrivent à une prise ne charge réelle. C’est important pour eux que ce soit d’abord de façon locale, de façon ponctuelle, mais avec une certaine coordination. Ça peut prendre différentes formes par la suite, mais en tout cas, on veut déclencher les initiatives : une réflexion collective, sur des démarches qui peuvent être différentes de ce qu’on fait pour le moment… On ne peut pas savoir l’évolution des choses, mais, de toute façon, on n’est pas dogmatique !

IRL : Pour l’instant, c’est Saint-Fons, dont le maire est PS, qui vous accueille. Bientôt ça va être Vénissieux et Vaulx-en-Velin (mairies PC) ?

D : Il s’agit d’un rapport de forces !

N : Et bientôt le 6e !

IRL : Mais l’institutionnalisation de Zaâma d’Banlieue ce n’est pas un danger ?

D : Par rapport à ce que je t’ai dit tout à l’heure, il n’y a pas de risque. On peut créer une situation qui peut totalement nous dépasser et qu’on ne peut absolument pas maîtriser. On ne veut pas la maîtriser, à la rigueur ! Ce qu’on veut, c’est qu’il y ait des réflexions collectives, même différentes. On a toujours tendance à mettre les immigrés dans une masse homogène, inerte, assistée, statique, complètement obtue. C’est faux.

Ce qu’on veut révéler, c’est que parmi la masse immigrée, il y a différentes conceptions des choses, de vie, d’idées et de démarches. Elles peuvent s’exprimer à la rigueur de façons éclatées, différentes. Evidemment, nous, on aimerait qu’elles aillent toutes dans le même sens et qu’il y ait un minimum de coordination.

IRL : Et au niveau du journal: vous pensez continuer ?

U : Ce qu’on aimerait, c’est que ce soit un journal mis à la disposition de tous et de toutes, qu’on ait uniquement déclenché un truc qui soit repris par la suite.

D : Le mieux c’est qu’il y ait d’autres initiatives de journal, de façon locale, au niveau des banlieues et qu’il y ait effectivement différentes expériences, différentes initiatives.

IRL : Des petits Zaâma dans chaque banlieue ?

D : Des Zaâma ouais, mais plutôt des petites banlieues !

ZAAMA LA FIN

IRL : Comment peut-on vivre quand on est immigré et qu’on habite en France ?

– Il est malade ce mec !

– Ça fait exotique !

– La vie c’est la vie !

U : Nous, on ne veut plus entendre parler de déracinement ! C’est fini ! Ce qu’on veut, c’est vivre là ou bon nous semble, comme bon nous semble et c’est tout !

D : Et de façon entière ! …

N : Non schizophrène ! …

On veut avoir le choix de vivre ici ou ailleurs sans interdits, et en toute liberté.

D : Ils vont nous prendre pour des tarés, quand tu dis des choses comme ça !

Le 15 mai 1981

Pour les contacter :
Zaâma d’Banlieue, c/o CEP 44 rue St. Georges Lyon 5e.


NOTES

(1) Rock Against Police : groupe de jeunes immigrés préconisant une certaine autonomie au niveau de la lutte dans les banlieues, tirant un journal et organisant des concerts gratuits sur leur territoires.

(2) Marseille : Lahouri, 17 ans a été assassiné par un flic lors d’un banal contrôle d’identité. Il était assis dans la bagnole et a été flingué.

(3) Olivier de Serre : Cité de transit à Villeurbanne qui a duré, tel un abcès dans un quartier qui s’embourgeoisait au fil des années. On a crevé l’abcès et déménagé les familles à Vaulx-en-Velin : là au moins ça ne gêne personne… Qu’on dit !

(4) Meeting Palais des Sports : ce meeting devait, au départ, se dérouler à l’intérieur du Palais des Sports de Gerland. La municipalité n’a pas accordé son autorisation : il s’est déroulé devant le Palais en présence de 2000 personnes.

(5) Vénissieux : Houël, maire PC, avait tenu des propos plus que douteux sur certains immigrés (les délinquants et leurs familles).


Coup de pied au cul

Le mouvement qui avait pour prétention de mettre fin aux expulsions des fils et filles d’immigrés nés en France et/ou y ayant passé plus de la moitié de leur vie vient de s’arrêter dans l’une de ses expression : la grève de la faim illimitée entreprise par ses trois promoteurs.

Dans le flou des interprétations possibles de la réponse du ministère de l’intérieur un acquis est incontestable : le problème a été nationalement posé ; il est apparu réel et la vigilance s’est accrue contre les lois racistes et les méthodes expéditives du régime.

Au-delà des commentaires et des analyses politiques que chacun tirera il est une seule idée que j’entends faire valoir ici et qui est celle de l’étroitesse de vue dont ont semblé faire preuve nombre de militants se réclamant du mouvement libertaire : pour eux il était entendu, et dès le départ qu’il serait dit que ce mouvement-là était un mouvement de curés qui s’arrogeaient tout simplement le droit de parler à la place des immigrés eux-mêmes et que sa stratégie n’était pas celle d’un véritable mouvement collectif radical. (Ce faisant, et comme le pouvoir, ils oubliaient qu’un des grévistes était Algérien et pas récupéré puisque personne n’était allé le chercher).

La proposition de départ n’était évidemment pas celle d’une remise en cause de l’ordre existant : il s’agissait d’obtenir plus simplement l’aménagement de cet ordre dans un sens de moindre répression.

Sur le moyen employé : l’analyse était que les forces de gauche réunies n’étaient pas en mesure de l’emporter sur une politique de l’immigration dictée par des considérations d’ordre économique et que seul le combat pour les droits de l’homme, cher à un éventail très étendu des sensibilités politiques créerait le rapport de force nécessaire à la modification de la loi.

Et ce pari était juste ; sans doute s’en trouvera-t-il (j’en suis) pour trouver court le moratoire de trois mois adressé à une catégorie limitée de la population immigrée ; c’est vrai… à chacun alors de proposer par les moyens qu’il juge appropriés de monter la barre un peu ou beaucoup plus haut.

Sur la parole des jeunes immigrés : leur fut-elle confisquée ? leur fut-elle mesurée ? Dans les assemblées générales la parole de ceux qui furent présents est restée parcellaire et n’eût pas la prétention d’être représentative de quoi que ce soit. Elle a existé au détriment d’une autre comme celle présente dans le premier numéro de Zaâma d’Banlieue ; c’est à l’évidence un cri de ras le bol, de révolte, de haine contre un système de valeurs crasses ; ce cri ne réclame pas d’aménagement et il veut subvertir le système dans son ensemble ; les révoltes et les colères ne font pas les révolutions ; encore faut-il les traduire en gestes organisés. Il s’agit aussi d’une contribution.

L’idée répandue reste d’opposer traditionnellement les deux discours et de les vouloir même contradictoires.

Non ! Une société révolutionnée ne sera pas celle où tous les discours seront identiques même celle qui aura la capacité de faire exister l’ensemble des différences.

L’itinéraire affectif et social, et l’analyse d’un individu détermine son positionnement politique ; n’attendons pas le jour impossible où le loubard de banlieue raisonnera comme un ancien séminariste et réciproquement !

Le seul acquis possible est que le militant non violent ne juge pas avec sa morale de « riche » la violence du jeune immigré prolétarisé : elle est légitime et elle est la totale et seule expression dont il dispose momentanément et il en est de même pour le jeune immigré prolétarisé qui doit admettre des formes de contestations policées qui amènent aussi à d’autre succès.

C’est la somme des expériences, des moyens et des expressions qui fera le changement, pas l’exclusion définitive de l’un par l’autre.

Quand les anars, pour le confort de leurs esprits, cesseront-ils de se tromper d’ennemis ? Quand seront-ils capables d’exercer leur critique radicale et subversive en la débarrassant de son poids de rancœur et d’agressivité bébête ; et pourtant nous avons besoin et d’agressivité et de provocation mais de celles qui mènent à se radicaliser, pas qui enferment dans des états compartimentés.

J’en finirai sur cette réflexion jaillie dans le feu d’une discussion brutale de la bouche même d’un militant libertaire : « je veux bien loger chez moi un immigré en situation irrégulière, mais attention ! S’il me fauche ma platine je le plante ! Je suis correct avec les gens, je veux qu’ils soient corrects avec moi ! »

Deux moralités à cette histoire : pour lui les expulsés sont des délinquants à priori, et les méthodes d’auto-défense dénoncés chez les beaufs de la France profonde sont acceptables quand c’est lui qui en use.

On souhaiterait moins de violence. Mais il est vrai qu’à défaut de gagner en radicalité il perdrait l’image qu’il s’en fait.

La Mouche


L’article de la Mouche a suscite à la réunion d’IRL et suscitera peut-être chez les lecteurs pas mal de réactions. Certains ont fait remarquer qu’il était plus polémique qu’informatif. Pourquoi pas ? Rien de tel qu’un article polémique pour développer la discussion. Malheureusement, ce numéro d’IRL est le dernier avant les vacances. Outre les « nombre de militants » (il y a donc tant de libertaires à Lyon ?) dont la Mouche résume la pensée, quelques copains aurait souhaité répondre. Mais nous avons depuis longtemps décidé de ne pas accepter de réponses impromptues après lecture d’un article. En septembre, ces réponses risquent d’avoir perdu leur intérêt. Dommage.


Je ne suis pas raciste, mais…

– ce qu’on trouve dans la tête d’un bourgeois lyonnais –

Le 13 avril 1981, le Conseil Municipal de la belle cité de Lyon siégeait, présidé par son maire Collomb, pas celui qui a découvert l’œuf, l’autre. Sous cette vénérable houlette, le Conseil avait longuement délibéré du « social ». On peut être bétonneur dans l’âme et s’intéresser au petit peuple, que diable, surtout en période électorale. C’est alors qu’Amiral (membre du groupe communiste mais parlant en son nom personnel d’après Front, porte-parole du même groupe) demanda à intervenir « sur certains problèmes de l’immigration ».

Après avoir rappelé la grève de la faim entreprise pour protester contre la politique d’expulsions systématiques entreprise contre des immigrés prétendus « délinquants », Amiral dénonçait une « volonté généralisée de rejet qui se manifestait… y compris au niveau de l’administration municipale et des sociétés de logement qui dépendent d’elles », et il en montrait très clairement le mécanisme, à trois niveaux :

1° le refus d’inscrire certains dossiers de logement ou la non transmission aux intéressés des autorisations de séjour délivrées par les services de la réglementation de la Préfecture.

Globalement, la directive s’applique de la même façon dans toutes les mairies d’arrondissements de Lyon, soit disant pour “résister à la pression en conformité avec la position gouvernementale”. Le problème spécifique du regroupement familial n’est pas pris en compte, c’est une certitude.

2° le service des étrangers du quai Jayr est en état de sous-équipement en personnel et fait perdre des journées entières à des dizaines voire des centaines de personnes et ceci tous les jours. Il est difficile d’imaginer que cette situation n’est pas volontairement entretenue.

3° le refus systématique d’inscription de certaines demandes de logements ou le classement sans suite opposé dès qu’il s’agit des travailleurs immigrés spécialement maghrébins en situation professionnelle et familiale tout à fait régulière y compris au niveau des ressources.

Je connais actuellement deux cas de travailleurs tunisiens de la métallurgie qui ont essuyé quelque 40 ou 50 refus successifs de régies d’immeubles, d’offices HLM ou autres.

La réponse vaut d’être lue, et même étudiée : c’est un modèle de pensée pouâcre, comme aurait dit Boris Vian. Mais lisez plutôt :

M. LE MAIRE : Je vais vous laisser répondre brièvement Monsieur Bayet, car ceci n’amène pas de discussion. On nous reproche le social, et on n’a parlé que de cela à cette séance.

M. BAYET : Monsieur le Maire, mes chers collègues, je me crois autorisé, étant donné que la grève de la faim en question se déroule dans l’arrondissement dont j’ai la charge avec mon collègue Vasquez, de faire le point sur un certain nombre de déclarations de M. Amiral qui, allègrement, mélange un peu tout.

Il y a parait-il un grave problème aujourd’hui celui de la seconde génération chez les immigrés : j’avoue que je ne comprends pas du tout cette situation. Je pensais que la seconde génération donnait d’excellents citoyens français, quand ils le voulaient bien. Nous avons quelques exemples dont M. Vasquez, fils d’un Républicain espagnol qui est venu s’établir en France. Il est de la deuxième génération, il est citoyen français, Adjoint au Maire français (Rires). Il n’y a pas pour lui de problème de seconde génération. Mais nos collègues communistes pourraient penser à M. Capievic, d’origine polonaise, aujourd’hui Maire, Conseiller général, Conseiller régional. Il n’y a pas eu non plus pour lui de problème de seconde génération. Le tout est donc de savoir et vouloir choisir entre les nationalités. Il faut en effet savoir si on veut être Français ou Algérien. Or, un certain nombre de jeunes ne veulent être ni l’un ni l’autre, ne veulent pas faire de service militaire, ni en France ni en Algérie. Ils veulent cependant avoir des droits. Alors des droits toujours, des devoirs jamais c’est trop facile !

M. le Préfet de Police que j’ai rencontré récemment, m’a dit qu’il y avait deux catégories d’étrangers qui étaient expulsés. Tout d’abord les étrangers en situation irrégulière, sans papiers réglementaires, c’est le simple respect de la loi et j’estime que c’est normal. La deuxième catégorie d’expulsés comprend les repris de justice, les délinquants de nationalité étrangère qui peut s’élever contre cette procédure ?

D’autre part, je dois vous dire que j’habite un arrondissement, où depuis quelques mois, on joue au “far-west” : on cambriole les appartements, les caves, les voitures, on dévalise les banques, on fait des hold-up, on attaque les personnes âgées au sortir des Caisses d’Epargne, des banques, de la poste. Et quand on lit le nom des agresseurs sur les journaux. on note assez souvent des noms dont les consonances ne sont manifestement pas françaises, mais viennent plutôt d’outre-méditerranée.

Je ne suis pas raciste et je crois qu’il y a deux sortes d’immigrés qui viennent d’Afrique du Nord :

1° Ceux qui travaillent dans nos usines et nos chantiers et je respecte ces gens qui se comportent en travailleurs honnêtes.

2° Ceux qui se mettent “hors la loi” et commettent des infractions : les délinquants étrangers, il y a une deuxième sanction prise à la fin de leur condamnation : on les expulse et on les renvoie dans leur pays d’origine. Je trouve cela normal.

Il est vrai que dans les pays d’Islam, les vols, les attentats, les attaques sont sévèrement réprimés. Je connais mal la législation algérienne mais j’ai vu récemment un collègue qui revenait d’Arabie Saoudite et des Emirats arabes. Il m’a affirmé s’être promené là-bas avec 50 millions de bijoux dans sa sacoche sans s’être fait voler. Il faut dire aussi qu’un voleur, s’il est pris est, d’après le Coran, condamné à avoir la main droite coupée. En cas de récidive, c’est au tour de la main gauche. Cela doit inciter à une certaine prudence pour les amateurs de ce genre d’activité.

(Sourires.)

Personnellement, je ne peux qu’approuver M. le Préfet de Police et lui dire merci d’expulser les étrangers en situation irrégulière et les délinquants, car ce sont des hors la loi qui vont commettre à nouveau des hold-up, des attaques, des vols, des agressions. Dans un certain nombre d’arrondissements, en tout cas dans le 7e, je peux affirmer que la population en a “ras-le-bol”. Les délinquants étrangers nous n’en voulons plus ! Qu’ils retournent chez eux.

M. LE MAIRE : Je suis allé vendredi dernier place Guichard à l’occasion d’une visite des installations de la SEMALY. J’ai été assailli par tous les commerçants du secteur qui sont venus crier contre ces gens, ces délinquants qui massacrent tout, voire les magasins.

Quel cri du cœur ! Après un bref glapissement offensé du premier magistrat, une longue et « humoristique » tirade de Monsieur Bidochon, pardon de Monsieur Bayet, et enfin, perle finale, le cri du cœur du maire « ces délinquants qui massacrent tout, voire les magasins ». Ils ont osé ! Les magasins ! Toucher aux magasins ! Mais ces gens sont donc des bêtes ! Ce n’est pas comme dans les émirats arabes, là au moins on peut se promener (!) avec cinquante millions de bijoux dans une sacoche, parce qu’on coupe les mains des voleurs. Une seule solution : nommer préfet de police de Lyon un émir arabe. Les immigrés se tiendront bien, les français aussi d’ailleurs et ça montrera que les bourgeois lyonnais ne sont pas racistes.

On peut emprunter la conclusion à un autre conseiller (Gérard Collomb).

Quand je pense aux Lyonnais – trop peu nombreux hélas [illisible] ou historiens qui demain travailleront peut-être sur le compte rendu de nos séances de Conseil municipal, je suis effaré par ce qu’ils trouveront et le jugement qu’ils porteront sur le niveau de nos débats.

Allons, allons, restez optimiste Monsieur Collomb bis : les historiens de demain seront peut-être partisans de la socio-biologie…

Atahuelpa Yupanki

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