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Maxime Rodinson : De la peste communautaire

Tribune de Maxime Rodinson parue dans Le Monde, 1er décembre 1989

Manifestation islamique pour le port du voile à l’école à Creil le 22 octobre 1989, France. (Photo by Georges MERILLON/Gamma-Rapho via Getty Images)

La guerre des foulards a son côté ridicule : proscrirait-on ici ou là la culotte tyrolienne ou la jupe écossaise ? Elle a son côté odieux : il est évident – et c’était inévitable – que quelque racisme se mêle chez beaucoup à la mobilisation laïque.

Mais, au-delà de tout cela, il y a un enjeu très sérieux, un enjeu capital que les Français ressentent plus ou moins confusément et qui rend légitime leur inquiétude devant quelques chiffons. C’est le glissement de l’Etat unitaire vers l’Etat fédération de “communautés”, le passage de la communauté nationale à l’éclatement en formations multiples autonomes, compétitives, rivales et, peut-être, demain, hostiles.

Les signes d’un début au moins d’évolution dans ce sens se multiplient. Depuis plusieurs années, je suis troublé par un indice linguistique. Le mot “communauté”, presque jamais employé dans ce sens il y a peu, se répand. C’est devenu un tic journalistique et littéraire. On parle de communautés des pompiers, des diplomates, des riches, des pauvres, des malades du sida, des fans du rock, des danseuses de ballet, que sais-je encore ? Je viens de lire dans Le Monde : “la communauté historienne”, ce qui veut signifier l’ensemble des historiens. En quoi tous ces ensembles, qui ne sont même pas des groupements, forment-ils des communautés ?

Entendons-nous bien. Il existe, il a toujours existé des groupements qui méritent réellement ce nom. Des associations au sens le plus large, au-dessous du niveau de la communauté nationale, où on entre et dont on sort volontairement. Ou encore, si on y est intégré par la naissance, on peut confirmer ou désavouer plus tard cette adhésion. C’était le mot d’ordre des anabaptistes soulignant la nullité morale d’une adhésion des bébés. Ces formations ont une doctrine consignée quelque part, des buts définis, des règles de fonctionnement, statuts ou constitutions, un organisme dirigeant, une base, un rôle assigné aux uns et aux autres. Ainsi les syndicats, les partis, les confessions religieuses.

Tout cela est normal, tout cela fonctionne sans trop d’accrocs dans les sociétés dites développées, et même les autres, sous des formes à peine différentes. Mais des maladies mortelles menacent.

Marchais catholique…

J’ai longtemps vécu au Liban, en pratique fédération de communautés délimitées (en théorie) par l’adhésion à un credo religieux, souvent peu distinct ou pas du tout de celui des autres. Mais les croyances et même les pratiques n’y sont pas tellement d’importance. L’essentiel est l’adhésion.

Lorsque j’y vivais, les relations entre communautés étaient pacifiques dans l’ensemble et la fleur délicate du patriotisme pan-libanais pouvait y pousser sans trop d’obstacles. Mais les nuages étaient là.

On y était cadré par la naissance et il y était difficile d’en sortir. Un Georges Marchais libanais serait catalogué comme catholique. Dans une France libanisée, il serait difficile de ne pas considérer la suprématie de François Mitterrand sur Michel Rocard comme une prépondérance du catholicisme sur le protestantisme, G. Marchais représentant une certaine résistance de l’élément catholique !

Je le disais alors en éveillant les soupçons des nationalistes arabes : il s’agissait de quasi-nations. La suite m’a malheureusement donné raison. Il y avait alors un patriotisme de communauté qui cédait rarement au patriotisme de la petite nation étatisée (le Liban) et bien plus aisément à celui de la grande nation rêvée (l’arabisme). Mais la compétition était permanente. L’Etat ne pouvait se permettre d’engager un ingénieur sunnite sans embaucher en même temps un ingénieur maronite (ou l’inverse), fût-il notoirement incompétent, sous peine de voir se déclencher une protestation vigoureuse, une grève, etc. Les députés étaient élus, les ministres nommés sur cette base.

Quand telle ou telle cause aiguise la compétition, elle devient lutte ouverte. Une représentation politique des communautés est devenue nécessaire. Elle se réalise. Quand la compétition s’aggrave encore, que l’Etat s’affaiblit, que les communautés trouvent des alliés à l’extérieur, que des armes sont aisément disponibles, alors c’est la guerre. Clausewitz l’a bien dit, c’est la poursuite de la politique par d’autres moyens.

La ruée française vers la communautarisation suivra-t-elle ce chemin ? La tradition séculaire unitaire sera-t-elle la plus forte ? Le pire n’est pas sûr, mais le danger existe.

Le nationalisme est toujours dangereux. Mais le nationalisme communautaire l’est plus que les autres. L’ennemi est alors le voisin, le concurrent de tous les jours. L’embrigadement est forcé. Il a des conséquences redoutables sur le plan rationnel comme sur le plan éthique.

La vérité est nationalisée ou quasi nationalisée. Les philosophes ont cherché en vain les critères de la vérité et de l’erreur. Ils tombent sous le sens. La vérité est ce qu’ont pensé mes ancêtres, l’erreur ce qu’ont pensé les ancêtres des autres. Les églises les plus avancées protestent qu’elles ne cherchent pas à convertir ceux du dehors. Pourquoi ? Si on possède la vérité, est-ce si mal de chercher à en convaincre plus largement ? Le membre de la communauté qui cherchait la vérité ailleurs était autrefois accusé de se vautrer dans l’erreur. Maintenant on l’accuse de trahison.

Alignement obligatoire

On peut raisonner quelqu’un qui est dans l’erreur. Mais pour le traître ? Douze balles dans la peau. Rushdie ne croit pas à l’islam de ses ancêtres. Ce n’est pas tellement un hérétique qu’un traitre. J’en connais d’autres. Plus de liberté de critiquer ses soi-disant “coreligionnaires” les plus contestables. Alignements obligatoires à l’intérieur et au niveau international. Les ennemis de ceux qui haussent le plus haut le drapeau de la communauté doivent être mes ennemis. J’ai le devoir de les combattre.

Le nationalisme (ou nationalitarisme si l’on préfère) de communauté – le tribalisme, selon Alain Finkielkraut qui dit pourtant encore appartenir à une communauté dont il ne partage pas les dogmes – remplacera-t-il le nationalisme, le patriotisme de nation ? Peut-être. Mais les nationalismes des nations sont institutionnalisés. Les nationalismes non institutionnalisés ou institutionnalisés à demi sont bien plus nocifs.

Faute de pouvoir couler dans des règles établies l’appartenance obligatoire, on la légitime par une soi-disant tradition culturelle spécifique. Comme celle-ci est bien maigre dans la formation réelle de chacun, on la fabrique. On apprend des langues oubliées, on s’oblige à des rites tombés en désuétude, on récite des catéchismes auxquels on ne croit pas. On suit la fameuse recette de Pascal : on s’abêtit en se communautarisant.

Parfois une fleur, étonnamment, en surgit : une foi sincère et paisible. Mais l’essentiel, c’est l’embrigadement. Au seizième siècle, catholiques et protestants, dans l’intervalle des combats, discutaient, échangeaient des arguments, essayaient de convaincre les adversaires. Voit-on quelque chose de semblable aujourd’hui au Liban ou en Ulster ? Tu es catholique, protestant, sunnite, chiite, druze, Autre que moi. Il n’y a pas à chercher plus loin. Je te tue. Qui parle de théologies en conflit, de batailles de concepts ? Bien peu connaissent seulement les dogmes qui, en théorie, les séparent. Il n’en est guère besoin. Pas plus que les supporters du club de football de Sheffield pour attaquer les partisans de Manchester, de Bruxelles ou de Rome. Les appartenances primaires plus ou moins justifiables ou imaginaires suffisent à mobiliser.

Comment les esprits sincèrement religieux peuvent-ils admettre ces ralliements à leur foi pour des motifs qui ne dépassent pas le niveau footballistique ?

Il y avait des remèdes contre l’éclatement en communautés ; dont un remède pire que le mal : le despotisme à divers degrés. Despotisme imposant parfois l’unité, comme (en pratique) l’URSS stalinienne. Plus souvent jouant sur les communautés et leurs rivalités en empêchant par la force celles-ci de se traduire en actes de violence. Ainsi les empires austro-hongrois ou ottoman. Enlevez les barbelés despotiques et elles se déchainent.

Un Etat démocratique doit trouver d’autres moyens de brider le développement du communautarisme vers le stade politique. Il serait bon aussi que s’y limitent l’idéologie, le culte de la différence pour la différence, de la prétendue “authenticité”, presque toujours construction artificielle, la religion des “racines” (mieux valent des ailes, écrivait Rachel Mizrahi). Il faut contenir tout cela dans des limites acceptables (les Etats-Unis semblent y être à peu près arrivés) ou alors c’est l’incendie à la libanaise.

La situation rêvée par les communautaristes éveille toujours en moi, Parisien, un souvenir cauchemardesque : la peste frappant Paris. A l’âge de treize ans, j’avais lu dans l’Humanité, journal de ma famille, une fiction géniale et atroce : un feuilleton d’un talentueux romancier polonais d’avant-garde, Bruno Jasienski. Le titre était Je brûle Paris. Dans notre capitale, frappée par la peste, isolée par un cordon sanitaire du reste de la France, ceux qui allaient mourir avaient de bonnes raisons de se regrouper en communautés.

“Dispersés dans l’immense chaudière de la ville, devant la faux égalitaire de la mort, les hommes se cramponnaient convulsivement au moindre signe distinctif à eux propre. Ils s’assemblaient autour de leurs temples comme de la limaille autour d’un aimant. Les clochers des cathédrales, des temples, de la mosquée canalisaient vers le ciel, comme des paratonnerres, le courant des velléités individualistes, groupant le troupeau divisé des humains en organismes autonomes de race et de religion.”

Le cauchemar de Jasienski

Ainsi se formaient un petit Etat chinois autour des restaurants du Quartier latin avec expulsion des Blancs, une (vraie) communauté juive autour d’un rabbin miraculeux vers la rue des Rosiers, un Etat tsariste à Passy, un royaume des Bourbons au faubourg Saint-Germain, une république soviétique à Belleville, etc. Les juifs et les Polonais du quartier Saint-Paul se faisaient la guerre, etc.

Le cauchemar de Jasienski qui me hante depuis soixante ans, réalisé, c’est l’Ulster ou le Liban. Il ne faut pas brimer les porteurs de divers vêtements. Mais il faut être très vigilants envers le communautarisme. Ce sont les nationalismes de base qui portent la peste surtout. Une communauté catholique avec Decourtray, Lustiger et même Lefebvre, on n’y voit pas d’objection. Mais si on y inclut Mitterrand, Chirac et Marchais, halte-là ! C’est à ces micronationalismes que pensait surtout, à l’aube de l’âge des nationalités, vers 1849, le poète viennois Franz Grillparzer quand il écrivait ce petit quatrain qu’admirait fort le grand sociologue Max Weber (patriote allemand par ailleurs) : “Le chemin de la culture moderne (Der Weg der neuern Bildung) part de l’humanité et aboutit, par l’étape de la nationalité, à la bestialité.”

Voyez le Liban, voyez l’Ulster. France prend garde aux communautés !


Maxime Rodinson est directeur d’étude à l’Ecole pratique des hautes études (IVe section)

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