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Chawki Salhi : La tragédie algérienne

Article de Chawki Salhi paru dans Inprecor, n° 380, mai 1994, p. 5-6

Manifestation contre le terrorisme et l’intégrisme islamiste à Alger, 22 Mars 1994, Algérie. (Photo by Nacerdine ZEBAR/Gamma-Rapho via Getty Images)

De l’aggravation de la guerre civile à l’accord avec le Fonds monétaire international (FMI), de la détérioration de la situation économique au changement de gouvernement, de tous les événements de ces derniers mois, ce qui émerge est sûrement le fragile espoir que fait naître en chacun le retour aux manifestations de masses.

C’est au début mars, en plein mois de Ramadan que l’Algérie bascule vers un stade supérieur de la confrontation armée entre pouvoir et intégristes, vers un niveau supérieur de la violence, et la terreur atteint son paroxysme dans les quartiers populaires.

Sur le plan strictement militaire, les groupes intégristes ont certes étendu leur zones d’activités et affirmé leur présence un peu partout à travers le pays. Ils ont multiplié leurs attentats confirmant que la liquidation des chefs successifs du Groupe islamique armé (GIA), après la liquidation du Mouvement islamique armé (MIA) au cours de l’été n’empêchait pas leur croissance. Mais leur capacité opérationnelle ne s’est pas accrue de façon qualitative.

La libération à la mi-mars, d’un millier de prisonnier à Batna, parmi lesquels des centaines d’islamistes dont des dizaines de condamnés à mort, a été effectué par un groupe d’une centaine de personnes disposant de complicités et d’un plan d’attaque relativement élaboré. Cela indique bien la possibilité d’une évolution vers une force de frappe supérieure et confirme qu’après leur isolement politique quasi total, les groupes islamistes armés ont bénéficié de forces nouvelles.

Mais ces cas sont isolés. Il s’agit toujours, pour l’essentiel, de petits groupes de jeunes (essentiellement dans la région de la capitale), réfugiés dans les no man’s land du tissu urbain, tels les chantiers de construction, qui opèrent des raids sur le quartier populaire le plus proche, pour assassiner quelques voisins désarmés jugés complices de l’Etat. Les cibles sont encore et toujours des fonctionnaires, des parents de policiers, responsables politiques y compris islamistes, intellectuels, syndicalistes, simples citoyens qu’on accuse ensuite de soutien au pouvoir.

Etat, le retour ?

Des secteurs importants de la jeunesse du FIS mis en confiance par l’enlisement du pouvoir s’engagent et relaient les groupes armés. La terreur qui se généralise est mise à profit pour rétablir l’hégémonie intégriste sur les masses. La domination intégriste naguère appuyée sur l’espérance des démunis s’impose désormais par le chantage à la mort, les souscriptions consenties en 1990 sont remplacées par le racket désordonné sur les commerçants notamment.

On est loin évidemment d’une campagne politique concertée. Les mots d’ordre se répandent par contagion et de façon, d’ailleurs, très inégale : interdiction puis rançonnement des antennes paraboliques, interdiction de percevoir des impôts, non mixité des transports publics, port du hidjab obligatoire…

Dans l’environnement quotidien déserté par les représentations de l’Etat, (cibles privilégiées des attentats), les gens sont livrés sans défense à l’arbitraire intégriste qui envahit et entreprend de régenter la vie sociale. La pression sur les femmes est la plus efficace car elle s’appuie sur le consensus de la société.

L’inquiétude atteint des sommets avec l’évasion de Tazoult (Batna) et la presse alarmiste annonce l’effondrement de l’Etat.

Le chef du gouvernement, Reda Malek, déclare alors que « la terreur doit changer de camp » et le ministre de l’intérieur Selim Saadi, accompagné d’un déploiement de forces sans précédent, prononce des discours musclés à Blida et Constantine.

« Etat : le retour », titre la presse moderniste satisfaite. Le fait est que la multiplication des barrages et des contrôles rassure. Les communiqués victorieux de la police font d’autant plus illusion que les groupes armés, sur la défensive, opèrent un retrait. Pourtant, il est clair que le déploiement de forces policier est inefficace du strict point de vue de la répression des groupes armés. Et les attentats reprennent à peu près au même niveau.

Les enlèvements d’intégristes à leurs domiciles retrouvés morts avec parfois des pancartes aux slogans vengeurs effraient les islamistes et les obligent à la discrétion. Le hidjab régresse de nouveau. Cette reconquête se nourrit aussi des mécontentements provoqués par les exactions intégristes, par les rackets démesurés, par les assassinats absurdes.

Mais comment ne pas voir le risque de dérapage répressif qui pourrait souder la population contre des exécutions sommaires. Sans parler de la radicalisation que pourraient connaître les intégristes ainsi mis au pied du mur qui risquent de rejoindre nombreux la clandestinité.

Dans ce climat marqué par la violence, les augmentations de 50% à 100% de certains produits de base, osées par le gouvernement à titre de test passent comme une lettre à la poste. L’accord d’un an avec le FMI est alors conclu et la lettre d’intention du gouvernement algérien envoyée « en toute souveraineté » aux maîtres de Washington. Rendez-vous en mai avec le club de Paris pour rééchelonner les créances arrivant à échéance cette année, et une autre négociation portant sur un « contrat » de trois ans.

Accord secret

Juste après l’annonce faite en bredouillant par le ministre ultra-libéral de l’économie Benachenhou, c’est Camdessus lui-même qui, ne cachant pas sa joie, applaudit la décision « souveraine » du pouvoir algérien en contrepartie de laquelle il « met un milliard de dollars sur la table ». Camdessus promet surtout qu’on rejoindra les 40 pays qui entraînent l’économie mondiale : Amérique Latine sans le Brésil, Asie, Maroc, Tunisie et autres havres de prospérité.

Hormis la dévaluation de 40% de la monnaie nationale on ne saura rien de l’accord, Benachenhou dira qu’il ne veut pas donner des armes à ceux qui défendent certains intérêts qui seront touchés par l’accord. Négocié avec les gouvernements impérialistes, cet accord, qui engage son avenir, demeurera secret pour le peuple algérien.

En fait le régime accablé par l’effondrement du cours du baril voyait le service de la dette grimper à 87% des recettes d’exportations en 1993 et on l’attendait à plus de 110% pour 1994 (9,3 MM de dollars). Le niveau des importations à 50% du montant de 85 malgré l’inflation et la démographie galopante provoque des tensions diverses et désorganise l’industrie. Jusque-là, les nécessités de la lutte anti-intégriste avaient permis des financements pour retarder les échéances (5 milliards de dollars en 1993), mais les élans populistes de Bélaid Abdesselam, qui tentait d’ échapper aux rigueurs de l’ajustement structurel, avaient rendu agressifs et méfiants les français notamment.

On ne sait si la lutte anti-intégriste a obtenu un allègement suffisant des conditions du FMI pour éviter un effet désastreux dans une économie jusque-là fortement protégée du marché mondial. Si, selon la religion libérale du FMI, la dévaluation était répercutée sur les prix à la consommation, les produits de base soutenus subiraient une augmentation intolérable. Si le marché s’ouvre aux importations le noyau industriel non négligeable serait menacé d’effondrement. Si la rigueur budgétaire exigée conduit à abandonner les entreprises endettés, celles-ci seraient immédiatement asphyxiées et Bénachenhou, désormais ministre de la restructuration industrielle, est chargée d’en préparer la liquidation.

Au lendemain de l’annonce de l’accord gouvernement-FMI, Reda Malek est prié de céder la place de Premier ministre à Mokdad Sifi. Ce remplacement ne change fondamentalement ni l’équilibre du pouvoir, ni les axes de sa politique.

Le noyau des négociateurs de l’accord stand by apparaît renforcé dans le nouveau cabinet. Même s’il se situe dans les bonnes clientèles régionales, Sifi est un haut fonctionnaire sans envergure politique propre alors que Reda Malek, ancien de la guerre de libération, vieux routier des appareils du régime, intellectuel moderniste est un ancien du haut comité d’Etat (HCE). Enfin la politique du dialogue avec l’opposition et notamment avec le FIS dissous ne s’accommodait pas suffisamment de l’image moderniste de Réda Malek et des discours musclés de son ministre de l’intérieur. La volonté des militaires d’appuyer la lutte anti-terroriste par des manœuvres politiques pour sortir de l’isolement, est d’ailleurs conforme aux vœux du département d’Etat américain qui aimerait que le régime dispose d’un consensus plus vaste.

L’un des premiers bénéfices pour le président Zéroual est bien sûr le délai de grâce obtenu dès le lendemain de l’accord FMI, dans l’attente de voir les desseins de Sifi mieux se dessiner.

L’UGTA et la riposte sociale

Chaque fois que la colère monte dans les usines, chaque fois que l’inquiétude grandit parmi les masses populaires, une nouvelle vague de massacres, une nouvelle série de morts absurdes désenfle le mouvement et désorganise la lutte. Bien sûr le grignotage continu des acquis sociaux n’a pas connu l’accélération qui unirait un front de résistance sociale. De rallonge budgétaire en découvert bancaire toléré, les entreprises les plus menacées versent encore leurs salaires.

Benhammouda, le Secrétaire général de la centrale syndicale (UGTA), est passé maître dans la manœuvre pour contenir tout risque d’exploitation. Et ses révoltes médiatiques donnent encore plus de crédibilité aux compromis compromettants qui sont ensuite conclus. Pour préparer cette signature prévue depuis longtemps en avril, pour cause du calendrier politique national, il a été décidé une augmentation des salaires à compter de janvier devant figurer, rappel compris, dans le bulletin de paye… d’avril. Longtemps hostile au rééchelonnement de la dette, l’UGTA se déclare pourtant non concerné par un accord qui est de la souveraineté du gouvernement. Mais à mesure que l’inquiétude monte la centrale hausse le ton… dans la presse. Pourtant aucune prise de position précise, aucune initiative de lutte, pas même le 1er mai.

Des syndicalistes, des intellectuels, des militants qui se sont regroupés depuis plusieurs mois dans un comité d’initiative pour un front social contre les mesures du FMI se heurtent aux réticences de la centrale que la wilaya interdit une simple conférence de presse au lendemain de l’accord.

Les hausses qui se succèdent, les menaces sur l’emploi ne laissent pas les travailleurs indifférents. Mais l’espoir de bâtir une alternative ne se concrétise pas assez vite pour prévenir l’effet insidieux de la guerre civile à feu doux qui achève de démanteler le fonctionnement syndical et de disperser la classe ouvrière.

Si médiatisé soit-elle, la marche du 22 mars conte le terrorisme a montré que pour prendre en charge la disponibilité populaire à réagir, il ne fallait pas se confondre avec le pouvoir. Malgré des potentialités nouvelles. Beaux-arts, nouvelle génération féminine, cette manifestation n’a aucun prolongement dans le tissu social à même de contrer l’omniprésence intégriste. Les actions du Mouvement culturel berbère (MCB) étaient plus impressionnantes notamment la grande marche d’Alger qui rassemblait plusieurs dizaines de milliers de personnes venues notamment de Béjaïa. Mais la mobilisation de la région Kabyle non concerné par la montée intégriste ne permet pas de résoudre la question des masses à Alger pour faire face aux assassinats. La reprise de toutes ces initiatives ces activités est très positive elle éloigne la peur et fait intervenir les masses sur le terrain politique démilitarisant le débat. Mais le problème de la définition du cadre adéquat pour prendre en charge une autodéfense efficace reste entier. Les modernistes tout à leurs surenchères répressives apparaissent trop liés au pouvoir. L’UGTA, est compromise par les appels au coup d’état. Il y a pourtant urgence.

Alger, 26 avril 1994
Chawki Salhi

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