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Réda Mohamed : Algérie. Le dialogue reprend, la crise continue

Article de Réda Mohamed paru dans Inprecor, n° 402, mai 1996, p. 21-22

An Algerian policeman in plain clothes stands guard at the entrance of a polling station 28 November in Sidi Moussa, near Algiers. Algerians turned out in small numbers today to vote in a constitutional referendum rejected by the opposition, amid tight security to prevent violence by armed Moslem fundamentalists. (Photo credit should read HZ/AFP via Getty Images)

Depuis le 6 avril 1996, le président Zeroual a entamé une série de contacts avec des personnalités et des partis pour discuter des futures échéances politiques, presque 6 mois après sa triomphale élection aux présidentielles. Cette fois-ci, il s’agit de discuter des législatives et des conditions de relance d’une nouvelle période qui consacrerait le retour à une vie politique « normalisée ».

LA LISTE DES PERSONNALITÉS ET DES PARTIS invités au dialogue, au-delà du fait qu’elle était sélective – elle ne concerne que les partis qui ont participé aux élections présidentielles, ceux membres du Conseil national de transition (CNT, Assemblée nationale désignée) et ceux de l’opposition regroupée à Sant Egidio sans le Front islamique du salut (FIS) ni le Parti des travailleurs (PT) – a fait grincer les dents car Zeroual a ratissé large au niveau des personnalités, en invitant les anciens du Conseil national de la révolution (CNR, mis en place par Boumedienne en 1965), tous les ex-premiers ministres et ex-présidents de l’Assemblée nationale, y compris Benalla qu’on n’avait plus revu depuis le coup d’Etat de 1965. Bref, il y avait plus de monde que d’habitude mais prédominaient ceux qui avaient participé à l’effondrement politique et économique de ce pays. C’est donc avec des vieux et du vieux que Zeroual compte résoudre la crise : avec ceux qui ont brisé l’Autogestion de 1963, qui ont bureaucratisé et fait échouer la réforme agraire de 1972, avec ceux qui ont perpétué l’Etat-FLN, avec tous ceux qui ont permis à une bureaucratie militaro-administrative de s’embourgeoiser au maximum aux frais de l’Etat. Cette démarche traduit bien la volonté d’un pouvoir de ne pas se renouveler, de « tourner » avec les mêmes, d’instrumentaliser les partis au lieu de les associer – Saadi du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) reconnaît aujourd’hui, dans son ouvrage qui vient de sortir en France, s’être fait piéger. Et surtout de donner une façade démocratique à sa dictature, plus que jamais autoritaire.

L’objectif de ce dialogue semble être, pour Zeroual et l’armée bien sûr, d’obtenir un consensus autour de plusieurs propositions : révision de la constitution en s’appuyant sur un référendum, préparation d’une conférence nationale qui se conclurait par un manifeste consensuel entre les partis et le pouvoir, révision du Code électoral et du mode d’élection (l’option est à la proportionnelle intégrale, longtemps revendiquée par le Parti socialiste des travailleurs PST et le PT…) et réunion de ceux qui sont pour des élections législatives au 1er semestre 1997.

Au-delà du fait que, dans ce dialogue, chacun ira avec son petit chantage, il est évident que rien de très important ne perturbera ce scénario. La victoire du 16 novembre et le « mieux » au niveau sécuritaire sont des atouts sur lesquels Zeroual joue au maximum. Il a poussé le Front de libération nationale (FLN) de Mehri, englué dans les accords de Sant Egidio, à de meilleurs sentiments, grâce à l’éviction de Mehri. Il a amené le FFS à rectifier sa ligne en acceptant le dialogue pour éviter d’être exclu du champ politique circonscrit par le pouvoir. Il a fait admettre l’exclusion, provisoire, du FIS de tout dialogue avec ses partenaires de Sant Egidio. Il a, en plus, relativisé au maximum le poids du RCD et de Hamas comme partis privilégiés du pouvoir, de par leur participation aux présidentielles.

Si Zeroual a les mains libres pour négocier les législatives et les changements de constitution, les généraux seront toujours là pour rectifier ses initiatives quand elles mettent en cause le statu quo et les intérêts de l’armée.

FONDAMENTALEMENT, LE POUVOIR TENTE DE donner une base « démocratique » à sa dictature. Le retour à la paix civile par la voie militaire est le moyen par lequel l’armée tente de reconquérir une légitimité. Elle en a besoin pour imposer son scénario « démocratique ». La victoire de Zeroual a confirmé que la population algérienne ne voyait pas d’issue politique sans l’armée. De ce point de vue, la dictature se trouve, quelque part, profondément légitimée mais en même temps, elle s’oppose aux revendications du peuple. C’est là le dilemme tragique des généraux algériens et de Zeroual. Ils ne peuvent se contenter d’une réponse autoritaire et répressive car cela ne ferait que provoquer l’explosion du mécontentement, les frustrations et les incertitudes que les Algériens sont obligés de contenir, en raison du contexte sécuritaire les dirigeants ont besoin d’une certaine régulation politique pour atténuer cette accumulation de violence sociale et de grogne exacerbée, pour le moment comprimées. Il faut une “réouverture démocratique” où le retour aux échéances électorales et la multiplication des institutions consultatives dans divers domaines (tripartite, CNES, Conseil supérieur de l’éducation…) doivent permettre de canaliser les forces d’opposition et de protestation (syndicats, partis, association) en forces de propositions, impliquées formellement dans le choix du pouvoir mais sans peser réellement sur les rapports de forces en son sein (et en particulier dans l’armée). Cela ne se fera pas sans difficultés.

12 octobre 1994, explosion d’une voiture aux portes de l’université d’Alger

BEAUCOUP D’INCERTITUDES VONT PLANER sur la situation politique jusqu’aux législatives. D’abord le terrorisme islamiste affaibli n’est pas fini. Les attentats, les accrochages avec l’armée et les arrestations continuent. Les coups d’éclats ont diminué, mais la liste des morts, assassinés, torturés ou abattus continue à s’allonger. Depuis le 16 novembre 1995, le climat sécuritaire tend à se dégrader et ceci crée le doute sur l’efficacité de l’armée et de Zeroual pour en finir avec l’intégrisme armé. Ensuite, l’onde islamiste n’est pas finie et des franges importantes de la population reste sensibles à l’alternative FIS que les présidentielles ont traduit par 25 % à Hamas, version plus soft de l’islamisme. Les tractations et les manœuvres continuent pour tenter de mettre en forme un FIS populaire « normalisé », détaché de toute logique guérillériste et subversive et capable de capter les protestations du mouvement social et de les contenir dans le jeu politico-moral que le pouvoir aura défini. Cependant, les incertitudes viendront des partis qui ont boycotté les présidentielles ou de Hamas et du RCD qui ont obtenu des scores électoraux non négligeables. Tous ces partis, pour des raisons différentes, peuvent fausser les calculs de Zeroual. Il y a peu de chances qu’ils se coalisent contre lui. Les ambitions personnelles de leurs dirigeants sont telles que toute tentative de rapprochement ou de cristallisation d’un pôle démocratique semblent faibles. Le FLN n’a plus intérêt à trop se démarquer du pouvoir. Hamas a intérêt à préserver son identité islamiste pour puiser dans l’influence du FIS. Le FFS et le RCD multiplient les gestes de réalisme envers Zeroual et se font une guerre qui augure mal de leur conception de la démocratie. Ce ne sont pas leurs forces mais les calculs de Zeroual et l’armée qui vont définir les conditions d’intégration de ces partis dans le système politique « démocratique » qui se met en place. Les rapports de forces électoraux peuvent peser dans l’avenir à condition que les législatives puissent se dérouler dans des conditions politiques favorables aux partis.

Le vrai arbitrage de cette situation ne viendra pas seulement des tractations entre Zeroual et les partis. Il sera aussi fonction du mouvement social, de l’activisme des syndicats et de l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA) en particulier et surtout du seuil limite que les travailleurs, les fonctionnaires, les jeunes et toutes les couches de la société qui subissent trop fortement la pauvreté générée par l’ajustement structurel, ne pourront plus supporter.

Le gouvernement d’Ouyahia s’acharne à combler le déficit budgétaire en pompant les revenus des salariés par des ponctions directes et par de nouveaux prélèvements obligatoires, en plus d’une augmentation du prix des carburants, des cigarettes, des boissons alcoolisés, etc. Cet acharnement est une véritable provocation envers la société, en particulier les couches moyennes et les classes populaires.

L’UGTA QUI CULTIVE LE CHAUD et le froid, a réussi une grève générale de deux joins pour protester contre les mesures d’Ouyahia mais s’associe, en même temps, à la Tri­partite, au Consensus “libéral”. Des grèves partielles se développent dans plusieurs secteurs. Les cheminots ont débrayé au niveau national — les universitaires de la région Ouest ont fait grève pendant trois jours. Plusieurs entreprises sont en grève depuis des mois pour des salaires non payés ou tout simplement pour empêcher la fermeture d’usines ou leur privatisation. Les travailleurs de l’Enseignement supérieur ont engagé une épreuve de force pour non-respect des promesses du ministre de leur secteur. Bref, le climat social se tend mais les perspectives d’une explosion ouvrière organisée restent peu probables à cause de la faiblesse organisationnelle du mouvement syndical et du “réalisme” opportuniste de l’UGTA.

Le printemps et l’été risquent d’être chauds si aucune éclaircie sur le plan social et économique ne vient atténuer l’effondrement du pouvoir d’achat des classes populaires.

Réda Mohamed
Alger, avril 1996

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