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Le Coran à l’heure des hydrocarbures

Articles parus dans Courant alternatif, n° 37, juin 1984, p. 8-10

Fundamentalism in Beirut On August 24th, 1984 In Beyrouth,Liban (Photo by Patrick AVENTURIER/Gamma-Rapho via Getty Images)

Pour le mouvement libertaire la question de la religion s’est presque toujours posée dans les pays latins par rapport à l’église catholique romaine. Dans cet article, je voudrait essayer de montrer les différences qui peuvent exister entre des modes d’organisation religieux qui, du fait de leur tradition et de leur histoire divergentes, entretiennent vis-à-vis des problèmes politiques des relations radicalement opposées. La révolution iranienne et la montée de l’intégrisme religieux dans l’ensemble du monde musulman pose aujourd’hui des questions essentielles pour 800 millions d’êtres humains et une assimilation hâtive entre le phénomène « musulman » et nos propres comportements vis-à-vis de notre église risque de nous faire passer à côté de la réalité.

Issus du même tronc commun monothéiste, le christianisme et particulièrement le catholicisme d’une part et l’Islam de l’autre présentent des aspects fondamentalement différents.

L’église chrétienne, puis l’église catholique est née à l’intérieur de l’empire romain, d’abord comme une petite secte orientale, qui s’est installée peu à peu dans les structures de cet empire, et qui de ce fait a du pendant trois cents ans vivre à côté d’un système politique qu’elle considérait comme différent de sa propre structure, de son organisation. Si bien que très tôt, le christianisme a distingué l’ordre politique de l’ordre religieux. Quand l’empire romain devient chrétien, le christianisme de religion persécutée devient persécuteur à son tour au titre de religion officielle. Avec la fin du système politique romain dans la partie occidentale de l’empire, nos pays latins, l’église romaine, les évêques, la papauté vont conserver pour leur propre structure les anciennes structures administratives de la romanité, mais même dans les périodes les plus favorables à une théocratie pontificale, la distinction entre pouvoir temporel politique et pouvoir spirituel, religieux, continue de se maintenir, y compris quand le dit pouvoir temporel est exercé par les religieux eux-mêmes. En même temps qu’est maintenue cette distinction, l’église catholique s’organise progressivement en une hiérarchie fonctionnant sur un mode étatique. Si bien que très tôt, quand les Etats modernes vont commencer à se construire dans un monde encore profondément christianisé, ils entretiendront avec l’église et avec la papauté un rapport plus ou moins conflictuel, mais l’un et l’autre garderont toujours une autonomie relative. Le processus de laïcisation de la société qui commence très tôt dès la Renaissance pourra déboucher sur une séparation effective de l’église et de l’Etat qui quand elle se fera, malgré le bruit qu’elle fit, était depuis longtemps inscrites dans les mœurs et les mentalités.

Tout autre est le chemin parcouru par l’Islam. La religion musulmane qui émerge au 7ème siècle dans la péninsule arabique à partir de fonds plus ou moins païen, juif et chrétien va apparaître d’emblée comme un système cohérent à la fois religieux et immédiatement politique. La notion fondamentale d’Umma (communauté des croyants) est à la fois une notion religieuse et politique. L’Islam ne commence pas par se développer comme une idéologie, une secte à l’intérieur d’un monde ou d’une société politiquement organisée dans lequel il devra vivre longtemps avant d’être reconnu. Bien au contraire, et dès la vie même de Mahomet il s’inscrit comme une aventure militaire. Le développement et l’extension de l’Islam sous les premiers califes, les successeurs immédiats du prophète, c’est d’emblée une extension militaire. Le problème du pouvoir politique va se poser alors en des termes qui nous sont tout à fait étrangers. La direction de l’Islam va être dès le début une direction indissolublement religieuse et politique, sans que ces deux catégories soient distinguables. Les premiers califes sont à la fois des chefs religieux, politiques et militaires. Dès l’origine l’islam se présente comme un mode d’organisation sociale complet. A noter que du fait de cette identité entre l’organisation étatique et l’organisation religieuse, le monde musulman ne donnera pas naissance à une structure religieuse autonome aussi solide et cohérente que l’église catholique. Dans le monde catholique, l’église a longtemps avec son clergé ordonné, son armature administrative, ses encycliques pontificales, ses conciles, exercé une véritable direction des croyants. L’interprétation des dogmes, des textes religieux relevait d’un personnel appointé et qualifié, d’une « bureaucratie des âmes » centralisée et efficace. Dans le monde musulman, la place traditionnellement accordée aux hommes de religion y a toujours été moindre. Le coran a toujours servi de référence ultime, même s’il était interprété en fonction des besoins de l’heure. De même, l’Islam n’a pas développé un système de rites et de sacrements comme l’église l’a fait dans sa zone d’influence. Le monde musulman n’a jamais eu « d’église » au sens que nous donnons à ce terme mais du fait d’une imprégnation réciproque du religieux, du politique, du juridique, etc, il a connu un mode tout différent de l’aliénation religieuse.

La révolution iranienne actuelle présente par rapport à ces traditions une rupture complète. Issue de la branche Chiite, la plus contestataire, la plus trublionne de l’Islam, elle vient rompre avec toute une histoire. Les Chiites qui se réclament du propre gendre de Mohamed et de la lignée des douze Imams qui ont exercé la direction spirituelle de leur mouvement ont été traditionnellement exclus du pouvoir politique et les Imams eux mêmes avaient maintenus le caractère exclusivement « spirituel » de leur fonction. Dans leur croyance, le douzième Imam, « occulté », disparu, devra revenir un jour pour installer le royaume d’Allah, un peu comme dans le christianisme, le messie reviendra aux derniers jours. Or ce qui se passe actuellement, c’est l’installation d’un clergé aux postes de commandement du pays. C’est donc là avec ce retour du religieux sur le devant de la scène, qui fait penser à quelque chose de très archaïque, un phénomène en fait nouveau. Il s’agit sans doute bien moins d’un retour à des traditions anciennes qu’à l’émergence d’un nouveau mouvement qui traverse le monde musulman.

Le chiisme est une branche minoritaire de l’Islam, mais dans les pays musulmans les gens accordent peu d’importance aux distinctions sunnite-chiite et ce qu’ils voient dans Khomeiny c’est un musulman, d’autant plus que des régimes haïs comme celui du Maroc ne cessent de leur répéter que ce n’est pas le vrai Islam. Les ennemis de mes ennemis sont mes amis… L’intégrisme musulman actuel se réclame du coran, du retour aux sources, etc. Il n’y a absolument rien dans le coran qui permette de dire comment organiser politiquement, économiquement, etc… une société moderne et complexe. La tradition musulmane vient fonctionner comme un point d’appui, un point d’ancrage imaginaire qui permet à des masses déboussolées de récupérer une certaine identité. Toutes les espérances qui avaient été mises dans l’occidentalisation, le marxisme-léninisme ou le nationalisme arabe se sont écroulés les unes après les autres. Les sociétés traditionnelles de ces pays ont été très rapidement décomposées par l’occidentalisation, l’extraversion des économies, etc. A travers l’Islam, c’est aussi une tentative de mise en cause à travers la recherche d’une identité, de mise en cause des mœurs imposées. Il n’y a aucune illusion à se faire sur le contenu politique et économique de l’intégrisme. Aucun de ces mouvements ne propose une alternative quelconque. Il est même possible que les dictatures qui s’installent au nom du coran puissent produire un temps un totalitarisme effectif avec une prise, une adhésion complète des esprits, un totalitarisme tel qu’il n’existe même plus dans les pays bolchévisés. Et ces régimes pourront fort bien fonctionner comme des alliés sûrs du capitalisme. Derrière l’espérance messianique développée dans l’idéologie et la promesse du paradis, c’est une certitude de malheur qui vient. La révolution iranienne n’a pas modifié ni le mode de la propriété terrienne, ni les formes du pouvoir sur les travailleurs et sur le peuple. Elle a balayé l’aspect occidental de l’exploitation et de la domination, mais elle n’a pas touché à celles-ci.

Tout ceci peut-être pour nous l’occasion d’un enseignement. Quand nous soutenons les mouvements de libération nationale, les luttes des gens pour l’affirmation de leur identité, à travers une langue, une culture et ainsi de suite, peut-être devons nous conserver à l’esprit que de tels mouvements, en eux-mêmes, ne comportent pas d’orientation idéologique. Ils permettent de reconstituer une communauté, une collectivité capable de se mobiliser et de se battre, mais il leur faut élaborer un projet actuel, qu’ils ne peuvent pas trouver exclusivement dans ce fond culturel. Car la libération devient bien pire quand c’est avec le discours du prolétariat que l’on massacre les prolétaires, avec les traditions musulmanes que l’on enferme les musulmans, ou « qu’on frappe le peuple avec les bâtons du peuple ».

Cl. Reims


Musulmans ou intégristes ?

Cette note joue un rôle purement additif à l’article du présent numéro intitulé Le Coran à l’ère des hydrocarbures. Courant Alternatif pourrait certes consacrer un dossier historique et politique à l’Islam, aux différenciations politiques et sociales dans les divers schémas étatiques du Proche-Orient et des pays du Maghreb, sur un approfondissement des notions de base à l’œuvre dans l’Islam et le Coran, telles que la « purification » et la « dignité » qui sont l’essence du discours intégriste et naviguent dans les interprétations des divers courants historiques de l’Islam : Chiisme, Sunnisme, Malékisme marocain, ibadisme et kanéfisme en Algérie et en Tunisie. Il y faudrait des pages et des pages notamment en tenant compte des réalités spécifiques des équilibres politiques et religieux des différents pays.

Simplement il est bon de revenir sur la réalité « française » et sur la situation qui est faite depuis juin dernier et la loi Badinter, aux immigrés musulmans. La quasi totalité des gens qui nous entourent ne font habituellement aucune différence entre les courants religieux de l’Islam, pas plus entre la pratique musulmane à la mosquée et l’exacerbation militante de l’intégrisme, fût-il lié à l’Iran ou à la Libye. Le nivelage du racisme « ordinaire » met tout le monde dans le même panier et permet de confondre aisément les aspirations (même contradictoires) des jeunes Beurs avec l’imprégnation traditionaliste de leurs parents. Tout ce qui porte peau brune et cheveux frisés est rapidement assimilé aux « salamalecs » de la prière et du Coran.

La même ignorance entretenue par l’idéologie dominante aurait le même résultat d’ailleurs, s’il était question de ce sujet, à propos des différences entre les divers courants issus du christianisme. Le racisme en moins.

Cette situation où la haine s’allie à l’ignorance, et s’en nourrit, est clairement exploitée par l’Etat français depuis bientôt un an, à l’heure du « réalisme » et des restructurations. Le rejet de l’immigré renforcé par le sentiment d’étrangeté culturelle et religieuse, sert d’appui aux opérations de « reconduite à la frontière » et d’expulsions diverses, même dans les squats on l’a vu, sur la simple base du délit de sale gueule. L’incapacité moyenne des « Français » à distinguer entre le musulman de nationalité française, le musulman sans papiers, en fonction de rapports d’exploitation et de situation économique et politique précise, établit un consensus (tacite par définition) sur lequel le durcissement de l’appareil répressif peut s’établir sans crainte. Mauroy et le Provençal de Deferre, avec Le Méridional, ont su, par là-dessus, jeter l’huile sainte sur le feu, l’huile de l’amalgame avec les Khomeynistes et les Chiites pourtant ultra-minoritaires dans la communauté musulmane en France (même pas 10 % de la communauté maghrébine, par exemple, pourtant forte, évaluée à quelques 130 000 personnes dans les Bouches-du-Rhône). Cette propagande incitative à la haine raciale prend racine dans les restructurations, les primes de retour au pays, les licenciements dans la sidérurgie et l’automobile, avec pour pendant répressif exact et logique les aboiements de la CSL à Talbot le 5 janvier.

En janvier, plus fort encore, après les deux attentats de la St Sylvestre à la gare St Charles de Marseille et dans le TGV, c’est une véritable entreprise de nettoyage qui est entreprise dans cette « tête de pont de l’islam ». Deux descentes de police ont eu lieu à Marseille les 18 et 19 janvier dont une dans un « lieu de culte » : l’Association culturelle d’orientation et d’éducation islamique. Au même titre et avec le même déploiement de forces que dans les foyers SONACOTRA ou les squats. A la suite de ces descentes, plusieurs expulsions d’iraniens notamment se sont produites entretenant là encore l’amalgame facile entre les séides fanatiques de Khomeyny et de son « ange noir » l’Ayatollah Montazeri et le travailleur immigré « qui va à la mosquée comme Dupont va bouffer son hostie chaque dimanche ». Naturellement ce n’est pas si simple ! Même chez les musulmans non fondamentalistes, la religion a un rôle de cohésion collective du groupe déraciné, de maintien de l’identité culturelle, de véhicule d’un système de valeurs sociales permettant sa propre reconnaissance dans un monde autre où la personnalité se dilue. Certes, sur cette base, l’intégrisme pourrait faire son lit chez certains, à condition d’appréhender les contradictions économiques subies par les immigrés, tant il est, pour l’heure, probant que le chiisme et ses versions exacerbées s’appuient, au Liban et dans le Maghreb par exemple, sur les musulmans rabaissés au stade de la survie par le régime en place.

Reste qu’on en est pas là et que pour l’instant, la confusion entre musulmans et fanatiques intégristes reste, dans un silence artistique, habilement entretenue à l’heure des licenciements en masse, dans le but d’appuyer les tentatives de l’Etat et du capitalisme pour sortir de leur constipation de crise sur le consensus de l’ignorance et de la haine : le racisme ambiant, toujours d’actualité. La marche des beurs n’était sans doute pas de taille à tout dénoncer, en tout cas pas la marche forcée, elle, des restructurations et du cynisme de l’économie. Bouc émissaires jamais morts !

2 réponses sur « Le Coran à l’heure des hydrocarbures »

Un grand merci pour la mise en ligne de cet article qui mériterait d’être amplement partagé par ces (mauvais) temps que nous traversons où les anathèmes s’énoncent comme des certitudes.
Le hasard de mes lectures m’a fait tomber hier sur cette phrase d’une correspondance de Guy Debord adressée, à propos de Daniel Joubert, à Mustapha Khayati le 9 juin 1965 et qui pourrait presque en servir d’exergue : “Il n’y a pas de plus grande force idéologique contre-révolutionnaire que le christianisme sous toutes ses formes, si ce n’est l’islam !”, islam dont on peut supposer qu’ils en connaissaient un peu plus que la moyenne, notamment pour Debord depuis la fréquentation de ses amis Mohamed Dahou et Abdelhafid Khatib au temps de l’Internationale lettriste.
Amicalement.

Merci de votre retour ! Ce message m’encourage à poursuivre la publication de textes révolutionnaires injustement tombés dans l’oubli, en espérant ainsi faire oeuvre utile. Amicalement

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