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Richard Wright : L’humanité est plus grande que l’Amérique ou la Russie

Texte de Richard Wright paru dans Franc-Tireur, 16 décembre 1948, p. 1 et 4

Richard Wright

VOICI le texte du grand écrivain américain Richard Wright lu par lui, dans la liberté totale de son expression, à la grande Rencontre internationale des écrivains du monde, suscitée par le R.D.R.

De race noire, l’admirable romancier de Native Son et de Black Boy lance avant tout ici un cri d’opprimé, de révolté à la face du monde et des deux Etats géants dont la querelle maintient l’humanité dans l’angoisse et dans la peur.

Est-ce à dire que ce souffle impétueux, cette violence d’entraînent pas dans le cri magnifique de Wright une certaine injustice aussi bien envers les Etats-Unis qu’envers l’U.R.S.S. ? Sans doute. Mais le représentant d’une race écrasée dans son âme et dans son destin ne veut pas s’occuper des contingences de la politique. Il clame. Et cette malédiction est d’une déchirante beauté.

Par ce texte comme par d’autres, qu’on a pu lire ici, sous la plume des plus grands écrivains de ce temps, Franc-Tireur ouvre un grand débat permanent sur toutes les formes de la guerre, de la violence, de l’oppression, de l’esclavage. Nous demandons à tous nos lecteurs de nous donner leur avis, de nous envoyer leurs critiques, de participer à la controverse vis-à-vis de tous ces témoignages, celui de Wright comme les autres, qui se sont exprimés en toute liberté à notre grande tribune libre : La Guerre et la Paix.

Dans la revendication révolutionnaire, comme dans les exigences de la liberté, FrancTireur entend être le haut-parleur de tous ceux qui luttent pour l’émancipation. totale de l’homme.

F.-T.


MON corps est né en Amérique, mon cœur est né en Russie, et, aujourd’hui, je me tiens tout honteux entre mes deux patries. C’est l’Etat américain du Mississippi qui m’a donné mon corps ; c’est la Révolution russe d’Octobre qui m’a donné mon cœur. Mais, aujourd’hui, ces deux géantes nations — symboles du fléau nationaliste de notre temps — rivalisent en efforts pour établir des plans pour l’abrutissement de l’esprit humain. Elles se rendent coupables de dévaluer la personne humaine ; coupables d’avilir la culture de notre temps ; coupables de remplacer les valeurs de qualité par les valeurs de quantité ; coupables de créer un univers qui se révèle peu à peu comme la chambre à gaz de l’humanité.

Ces deux nations, l’Amérique et la Russie, prétendent être les représentantes officielles de la liberté humaine et, entre ces deux prétentions officielles, entre les menaces qu’elles se jettent l’une à l’autre, l’esprit humain se trouve crucifié. Les hommes ont peur. Ils ne peuvent choisir. Ils ne peuvent faire de plans. Ils ne peuvent penser au lendemain. Ils frissonnent dans une nuit de crainte et d’épouvante. Les impératifs d’une vie militarisée et industrialisée ont tant et si bien obscurci et affaibli les instincts des hommes qu’ils ne savent même plus qu’ils sont perdus.

Vous savez que cela est vrai. Je le sais. Donc, pourquoi ne pas consentir à l’avouer ? Pourquoi ne pas consentir à en faire le point de départ qui déterminerait nos paroles et nos actes ?

Cependant, en hommes conscients. nous devons comprendre que la crise qui est devant nous est plus lourde de substance que le combat entre l’Amérique et la Russie. La vérité, c’est que ces deux nations font la guerre à votre esprit et à mon esprit, cet esprit contemporain que les livres, la culture et l’histoire nous ont donné ; que Dante, Shakespeare, Racine et Goethe nous ont donné. Chaque pas que fait l’Amérique et chaque pas que fait la Russie nous mènent plus près du point où la pensée libre, le libre sentiment et la libre action ne sont plus choses possibles. Nous vivons sous l’étau.

L’Amérique dit qu’elle seule est le champion de la liberté ; et la Russie dit aussi qu’elle seule est le champion de la liberté. En fait, ces deux nations épousent des idéaux auxquels elles ne croient pas réellement, qu’elles haïssent même et méprisent. L’Amérique se méfie de vous, intellectuels ; elle a inventé toute une terminologie pour exprimer son dédain des produits de l’esprit humain les hommes qui pensent, elle les appelle dédaigneusement les Cheveux longs, les Pédants, les Rêveurs, les Bohèmes, les Faiseurs de théories, les Bâtards, les Intellectuels bâtards, les Illuminés, etc., etc… Et la Russie, comment vous nomme-t-elle ? Singes, hyènes, chimpanzés tels sont les noms qu’on a jetés à T.-S. Eliot, à André Gide et aux meilleurs écrivains actuellement vivants au récent congrès culturel qui s’est tenu en Pologne.

Ecoutez, écrivains et artiste : les hommes qui, aujourd’hui, mènent le monde vous ont déclaré la guerre ! On n’a pas besoin de vous, on ne veut pas de vous dans la société qu’ils essaient de construire. On vous considère comme dangereux. Ils l’ont dit à Hollywood et ils l’ont dit à Prague ! Quel que soit le vainqueur, vous perdrez ; vous serez réduits à une dépendance abjecte, à l’esclavage, à des disques de phono ressassant la doctrine officielle. Je vous le demande, à vous, hommes de l’esprit : y a-t-il là pour vous matière à choisir ? Devant ce que symbolise l’Amérique, pouvez-vous dire de tout votre cœur, oui ? Devant ce que la Russie symbolise, pouvez-vous dire de tout votre cœur, oui ? Si vous pouvez dire oui à l’une ou à l’autre de ces perspectives, cela signifie qu’il y a en vous quelque chose de bien mort, que la bataille que l’Amérique et la Russie se livrent pour la conquête de votre esprit est déjà gagnée. Si vous pouvez choisir entre elles, cela signifie que l’humanité est perdue, que deux mille ans de l’histoire des hommes ont trouvé leur terme, que la seule conception de l’homme que nous ayons est enterrée.

Je ne peux répondre aux questions que je soulève. Et je ne m’en excuse pas. Il y a des temps, dans l’histoire, où les mots seuls ne peuvent donner de réponse. Il y a des temps où, seuls, les actes vivants peuvent répondre. Tel est notre temps. Des actes, voilà ce que vous, intellectuels, devez accomplir, des actes avec des mots, des actes qui exprimeront vos besoins, vos désirs, vos rêves…


CROYEZ-VOUS que j’exagère la gravité du problème ? Ecoutez et souvenez-vous. Il y a des nations, dans le monde d’aujourd’hui, où la sensibilité est devenue politiquement suspecte, où parler des qualités subjectives d’un homme est un crime, où le seul fait de parler de liberté mérite d’être flétri et épié, où la servilité est anoblie, le mensonge révéré, la duplicité sanctifiée, le faux témoignage obligatoire, le mouchardage un devoir patriotique, où les laboratoires scientifiques doivent être gardés par des baïonnettes.

Ce ne sont point là des cas isolés et qui n’affectent que quelques individus sans honneur. Non, ce sont les credos officiels de gouvernements qui mènent des centaines de millions d’hommes. S’opposer à cette marée, c’est risquer une mort brutale ou s’exposer à se faire arracher tous moyens de gagner son pain.

La guerre contre l’homme est déclarée et, si vous ne le savez pas, si vous n’en avez pas conscience, vous serez incapables d’agir de façon à donner l’exemple à ceux qui sont pris dans cette situation, mais qui ne savent pas encore très bien qu’il est déjà presque trop tard.

La liberté de parole ne suffit pas. La liberté de religion ne suffit pas. Etre libérés de la misère et de la peur, cela ne suffit pas. Une nation qui ne peut pas donner à ses citoyens le droit et la liberté d’exercer leurs pouvoirs naturels et acquis est basée sur la fraude. L’homme doit avoir la liberté de rester homme. La liberté n’est pas négative, elle ne doit pas être seulement la possibilité de se libérer “de” quelque chose, mais d’aller librement « vers » quelque chose. Elle doit permettre à l’homme de créer de nouvelles valeurs par son action, sinon elle n’est pas faite pour l’homme.

L’Amérique et la Russie sont pleines de machines qui étranglent la vie plus qu’elles ne la protègent. L’Amérique et la Russie sont pleines d’institutions éducatives dont le but n’est pas de former des individus indépendants, mais des types humains standardisés qui seront loyaux à l’État.

Le nationalisme intolérant, strident, de l’Amérique et de la Russie, prive les millions d’hommes qui vivent sur leur territoire de l’usage normal des sentiments humains et les force à devenir des projectiles de propagande que l’on lance à ceux qui « pensent mal ».

En Amérique et en Russie, le droit à une destinée humaine individuelle est sacrifié au nom d’un idéal national imposé. L’atmosphère politique hystérique, en Amérique et en Russie, soustrait déjà à l’homme les moyens de résoudre objectivement et raisonnablement les problèmes de la nourriture et du logement. Le nationalisme actuel, en Amérique et en Russie, oblige l’homme à faire abandon de son héritage humain. L’Amérique et la Russie prétendent que leur action tend à défendre la vie de leur peuple, mais, en fait, elle tue la vie de l’homme sur la terre.


EN rejetant tout cela, que pouvons-nous faire ? La situation n’est heureusement pas tout à fait désespérée. Je crois que nous avons encore une chance. Il n’est pas question pour nous de combattre les géants nationaux sur leur propre terrain, Nos armes ne sont pas leurs armes. Il existe encore pour nous un espace pour la liberté, et cet espace pour la liberté c’est votre esprit et mon esprit, votre faculté de parler et d’écrire des mots qui retiennent l’attention et fassent que les hommes s’arrêtent, regardent et écoutent. Pour quelque temps encore, nous possédons cette liberté ; pour combien de temps ? Nous ne le savons pas.

Mais cet infime espace de liberté est entouré de menaces : la fausse culture à l’usage des masses qui appauvrit l’esprit, les morales qui mentent, les gouvernements de gangsters, les livres qui mystifient plus qu’ils n’éclairent, le crime qui parle la langue de la révolution et la révolution qui parle la langue du crime.

Nous pouvons tout de même nous faire entendre. Et cela devrait nous suffire. Nous n’avons que peu d’alliés. Pendant des siècles, les hommes, comme nous, ont travaillé pour des mécènes, des patrons, des seigneurs, des maîtres. Mais c’est fini. Aujourd’hui, les maîtres ont peur de vous ; ils ne veulent plus de vous. Vous êtes désormais seuls et vous êtes votre propre maître.


IL faut que vous trouviez le moyen de faire de vos mots l’aiguillon qui incitera les hommes à décider par eux-mêmes. Il faut que vous trouviez des mots et des images qui feront sentir la vie aux hommes de façon plus directe, plus immédiate, plus aiguë. Il faut que vos mots chassent les hommes à coups de fouet d’une existence passive à une vie véritable. Il faut que vos mots inculquent la foi dans les hommes, mais une foi qui ne soit pas basée sur la superstition. Il faut que grâce à vos paroles, les hommes puissent sortir de la routine impersonnelle et quotidienne des grandes cités et qu’ils éprouvent de nouveau le besoin de s’exprimer, de se vouloir, de s’accomplir. Il faut que vos paroles suscitent dans l’homme la volonté d’être homme.

Vos paroles doivent être une prière adressée à l’homme pour l’homme. Elles doivent susciter en l’homme le désir de rester homme. Je ne parle pas du paradis ni de l’enfer, mais purement et simplement de notre triste et douce terre, avec ses hommes qui souffrent et ses moments d’amer triomphe humain.

Le grand danger, c’est que les fils de l’histoire que nous tenons si faiblement entre nos mains cassent de notre vivant ; que le passé qui nous a nourris et l’avenir que nous voulons faire s’écartent de nous et nous laissent dans un présent aride dénué de toute signification humaine.

Pour que notre univers ne nous échappe pas, il faut qu’un seul homme parle avec dix langues d’hommes, qu’un seul de vos actes en vaille mille. Tel est notre défi. Si nous échouons, non seulement nous perdons nos chétives vies individuelles, mais nous perdons tout ce qui est humain au monde, tout ce que l’histoire, quelque imparfaite qu’elle soit, nous a légué. Le monde est plus grand que l’Amérique ou la Russie. L’humanité est plus grande que l’Amérique ou la Russie. C’est un fait. Si nous y croyons, nous pouvons vaincre.

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