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Denise Wurmser : Visions du monde futur

Article de Denise Wurmser paru dans Force ouvrière, 23 février 1950, p. 4

6th November 1948: Novelist and essayist Aldous Leonard Huxley (1894 – 1963) being interviewed in London after a 12 year absence from England. Original Publication: Picture Post – 4662 – Aldous Huxley – pub. 1948 (Photo by Elizabeth Chat/Picture Post/Hulton Archive/Getty Images)

LA lecture d’un récent livre du polémiste anglais George Orwell : « 1984 » nous fait tout à coup, brutalement, heurter du nez le pitoyable contraste entre les écrivains d’imagination des siècles précédents et ceux du XXe.

On se rappellera avec mélancolie, les évocations d’un avenir idéal, toutes empreintes d’un désir de justice d’égalité, de tolérance chez Platon, Thomas More, Cabet, Fourier, d’un amour ardent de la beauté et de la joie de la vie chez William Morris.

Les génies inventifs de Jules Verne, de Robida, de Wells s’appuyant sur les développements que laissaient prévoir les sciences techniques ouvraient aux esprits des enfants du début de ce siècle le domaine des airs et des eaux, même les explorations interplanétaires, conquête de l’esprit sur la matière, multipliant les possibilités d’épanouissement des curiosités humaines.

Hélas ! Wells déjà n’était plus si pur. Sa guerre dans les airs, ses invasions de Marsiens introduisent une note d’inquiétude. L’homme invisible voit s’effondrer les principes moraux foulés aux pieds par le technolâtre.

Mais nous restons épouvantés devant les « progrès » réalisés par Huxley dans son « Meilleur des mondes » et son « Singe et l’Essence » et l’Orwell de « 1984 ».

L’auteur visionnaire a définitivement abandonné les perspectives de l’âge d’or socialiste. Le Wells du « Monde futur » peu avant cette dernière guerre déjà, nous faisait voir dans un monde ravagé par le conflit mondial qu’il prévoyait, des hommes revenus à l’état de bêtes : vêtus de peaux, logeant dans des ruines, atteints d’une « maladie errante » désespérée. Huxley aussi voit — après une troisième guerre mondiale et la super-bombe génératrice de malformations hideuses, « la chose », où l’on devine la brute humaine revenue à l’oubli de toute science. La tribu reconstituée, sévèrement tenue par un chef et des lois strictement appliquées, est uniquement préoccupée d’assurer une subsistance précaire et une reproduction où les dégénérescences et les monstruosités ne soient pas trop nombreuses.

Dans le « Meilleur des mondes », par contre, et dans « 1984 », les techniques sont poussées à un point extrême et la vie n’en est pas plus respirable. Les appareils de télévision permettent à la police du ministère de « l’Amour » (entendez : Intérieur) de traquer la pensée criminelle dès sa naissance et les appareils électriques perfectionnés offrent de nouveaux raffinements dans les procédés d’éducation.

Car l’amertume pessimiste de Huxley et d’Orwell se rejoignent ici. Le souvenir lancinant que laissent à la fois la scène où l’on apprend aux bébés, futurs manœuvres, à ne pas toucher aux roses et à craindre le soleil et celles où l’on dresse un esprit rebelle à se plier aux consignes du parti et à croire que 2 et 2 font 5 si le parti le veut ainsi, c’est le point crucial, le problème obsédant de l’avenir. Cela et la mystique du chef : les deux sont inséparables. Le danger est pressant. Les signes sont évidents. Il faut que nous sachions trouver en nous-mêmes la volonté de nous libérer des consignes et de la voie facile de l’obéissance pour porter fièrement la responsabilité de notre pensée d’individu, d’être humain. Dans l’espace, nous ne sommes pas si loin de ceux dont l’éducation se fait, en ce moment, par la persuasive violence d’un appareil policier tout-puissant. Et ne voyons-nous pas autour de nous la phalange convaincue de ceux qui ont appris à croire que « la guerre n’est pas la guerre » et que « l’ignorance est leur force » ?

Denyse WURMSER.

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