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Marcel Péju : La Peste d’Albert Camus

Article de Marcel Péju paru dans Franc-Tireur, 22 juin 1947, p. 2

Albert Camus vu par Cabrol.

LE dernier livre d’Albert Camus, La Peste (1), qui vient d’obtenir le Prix des Critiques, suscitera sans doute des discussions passionnées : son exceptionnelle richesse, l’actualité de ses thèmes, l’espèce d’intransigeance sobre et fière avec quoi ils sont présentés en seront la cause, autant qu’une certaine incertitude qui demeure jusqu’au bout, touchant les intentions de l’auteur.

Pour nous, qui avons accueilli Noces, L’Étranger, Sisyphe, Caligula, avec un enthousiasme sans restriction, nous avouerons franchement un certain malaise : La Peste, moins peut-être que les thèmes qui y apparaissent, par les idées dont quelques personnages semblent le porte-parole, que par une sorte d’atmosphère générale, nous parait marquer, dans la pensée dans son attitude en face du monde, une évolution subtile que l’on salue un peu trop vite, ici et là, comme un “progrès”, pour qu’elle ne provoque pas en nous quelque inquiétude.

Il ne s’agit pourtant, à première vue, que de la relation objective d’une épidémie de peste qui se serait abattue, en l’année 194…, sur la ville d’Oran. Cette ville, rien, selon le chroniqueur, ne semblait la désigner particulièrement pour être le théâtre d’un tel événement : ville banale s’il en fut, “sans pittoresque, sans végétation, sans âme”, dont les habitants s’intéressent surtout au commerce et s’adonnent raisonnablement, à jours et heures fixes, aux “joies simples de l’existence” : les femmes, le cinéma et les bains de mer. Ils ne s’en trouvent pas moins plongés soudain au sein d’un fléau qui les dépasse, qu’ils ne comprennent pas et qui modifie radicalement leurs conditions d’existence. Après quelques semaines d’hésitation, les portes d’Oran sont en effet fermées et la ville isolée du monde avec la peste dans ses murs ; alors commence pour ses habitants un long temps d’exil au milieu de la peur, seuls en face d’eux-mêmes et de la catastrophe.

Le livre est l’histoire de ce temps, la chronique de la peste, d’abord, de son évolution, de ses caprices, de sa fureur et de son agonie, celle d’un peuple, aussi, en proie à la séparation, à la douleur et à la mort, mais surtout des efforts de quelques hommes pour lutter contre le fléau : le médecin Rieux, l’étrange Tarrou, le journaliste Rambert, l’employé de mairie Grand, et quelques autres. Tous, à leur place, sans mots inutiles, sans éloquence et sans espoir font chaque jour ce qu’il y a à faire pour combattre le mal ; et cela tient en un seul mot : recommencer. Recommencer d’un jour à l’autre les visites chez les malades, les transports à l’hôpital, les piqûres, les mises en quarantaine, recommencer sans cesse, obstinément, honnêtement, sans savoir si un jour cela finira…

Mais un jour cela finit, les portes de la ville s’ouvrent de nouveau et là joie de la libération emplit les rues…


On a déjà compris que la signification du livre, et sa portée, dépassent infiniment la relation, atrocement réaliste d’ailleurs, d’une épidémie imaginaire. Et l’on admire ici autant la pureté d’un style qui se situe dans la grande tradition classique, que la parfaite maîtrise de l’auteur dans le maniement de l’allégorie : car il s’agit d’un bout à l’autre et de part en part de la peste d’Oran, et pourtant, il s’agit très évidemment, de tout autre chose : des années de guerre et d’exil, sans doute, que nous venons de vivre, de la peste brune, avec la lutte obstinée, d’abord noyée puis triomphante, de la Résistance, mais aussi, et plus profondément, de la condition même de l’homme en ce monde.

Il convient pourtant de dire tout de suite que La Peste ne peut à aucun titre être qualifiée de roman à thèse. Il n’est pas question d’expliquer ou de démontrer, mais de montrer et de décrire. Et malgré, parfois, les apparences, aucun des personnages, ni Bernard Rieux, ni même Tarrou, ne doivent probablement être considérés en tout état de cause comme les porté-parole de l’auteur : chacun conserve son opacité propre, et quelque irrémédiable ambiguïté subsiste toujours lorsqu’on est tenté de tirer une conclusion de leurs gestes et de leurs propos, de dégager la « morale » du livre : le but que poursuit Camus – c’est de montrer que peut-être, il n’y a pas de morale et qu’aucun but n’est poursuivi.


Pourtant, l’un des personnages de La Peste, Tarrou, semble nous inviter à aller plus loin. Pour avoir vu, un jour, le virage d’un condamné à mort, seul visage vivant au milieu des robes. rouges qui l’assassinaient, il a voulu instaurer un monde où l’on ne tuerait plus et a cru qu’il était permis, dans ce but, de se faire à son tour meurtrier. Puis il s’est aperçu qu’il devenait l’esclave de quelque “algèbre damnée”, de la logique même des bourreaux, et qu’il n’en sortirait pas. Depuis, il s’est efforcé, sinon de sauver les hommes, du moins de leur faire le moins de mal possible et de “refuser tout ce qui, de près ou de loin… fait mourir ou justifie qu’on fasse mourir”.

Sympathie, compréhension, tels sont désormais ses maîtres mots, et il s’est tourné vers l’homme, plus admirable qu’on ne le croit, avide de gestes vivants, heureux d’un regard vrai, d’une démarche franche, d’un moment d’amitié, de contacts humains.

Mais à la limite, que cherche-t-il ? “La paix intérieure”, dit-il. Et il précise ailleurs :

“Peut-on être un saint sans Dieu ? C’est le seul problème concret que je connaisse aujourd’hui.”

Est-ce là le dernier mot de Camus, et devons-nous considérer Rieux, Tarrou, comme ces “saints sans Dieu” ? Nous ne le croyons pas…

Marcel PEJU.


(1) Gallimard, éditeur.

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