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Claude Lefort : Le gaullisme et la crise du régime

Article de Claude Lefort paru dans Arguments, n° 8, juin 1958, p. 18-21

French Prime Minister Charles de Gaulle delivers a speech during his first official visit to Algeria. (Photo by Daniele Darolle/Sygma via Getty Images)

Du 13 mai au 1er juin, chacun s’est situé face à l’événement, et seulement face à l’événement. Nous voulons dire : face au coup de force d’Alger et à la candidature de de Gaulle au pouvoir. De là des attitudes réflexes et un pouvoir fascinant des dilemmes : de Gaulle ou la guerre civile ; de Gaulle ou la défense de la république ; le fascisme ou le front populaire. Il est bien vrai qu’il y a des situations qui appellent un engagement immédiat et ne laissent d’autre choix qu’un oui ou un non. Mais étions-nous en face d’une telle situation, l’événement engendrait-il nécessairement une alternative, ou l’une des alternatives communément formulées ? N’était-ce pas plutôt faire de l’événement un mythe que de le prendre pour seule référence en refoulant dans l’ombre le contexte dans lequel il se produisait ?

En réalité, nous avons été les témoins d’une crise qui a atteint simultanément, dans leurs fondements, les institutions bourgeoises et les institutions prolétariennes. Crise dont les signes étaient depuis longtemps manifestes, mais qui a éclaté avec une intensité telle qu’il était tout à fait vain d’en imaginer le dénouement dans des termes propres à un régime révolu.

Il était illusoire d’appeler à défendre la république au moment où celle-ci s’était déjà métamorphosée aux yeux de tous en autre chose qu’elle-même. Illusoire, davantage encore, d’opposer à la menace fasciste la revendication d’un front populaire au moment même où les syndicats et les partis se voyaient désertés et, réduits à leurs noyaux d’activistes ne pouvaient que balbutier des recommandations de vigilance.

La première tâche était et demeure de comprendre le sens de la crise.

La décomposition du pouvoir politique.

Le coup de force d’Alger a consacré un divorce depuis longtemps latent entre la population française d’Algérie et la métropole. Pour en apprécier la profondeur, il faut reconnaître la situation des deux parties. En Algérie, une société que ses intérêts soudent dans une unité idéologique, un mouvement de masse depuis longtemps organisé (dans les milices, les associations municipales, d’anciens combattants, d’étudiants, etc.), une armée qui tend à être un appareil policier au service de la population, évolue constamment sous la pression du mouvement de masse, concentre en elle progressivement tous les pouvoirs, et en raison de sa structure propre s’adapte naturellement aux fonctions d’un nouvel État. En France, une société de plus en plus déterminée en fait par la guerre d’Algérie – tant sur le plan économique que sur le plan idéologique – mais qui refuse, dans tous ses secteurs, de mettre la guerre au centre de ses activités. La métropole envoie des hommes et du matériel en Algérie, elle s’épuise financièrement, elle compromet sa situation économique, mais elle ne se mobilise pas en fonction d’une politique de guerre. Le patronat continue de viser la paix sociale, l’expansion économique ; les gouvernements successifs continuent de mener la guerre, dans les limites du possible, aux moindres frais ; la droite la plus belliciste refuse de voter les impôts nécessaires, la gauche officielle participe activement à entretenir l’équivoque (P.S.) ou bien couvre sous une phraséologie pacifiste son inaction (P.C.). La discordance qui existe entre la politique d’Alger et celle de Paris couvre donc une discordance profonde entre l’intérêt général de la bourgeoisie française et l’intérêt particulier d’une bourgeoisie coloniale.

Que les gouvernements n’aient pas cessé de céder devant le chantage exercé par les colons ne doit pas cacher que la bourgeoisie dans son ensemble a résisté (à sa manière) à la guerre, qu’elle a refusé de s’y engager entièrement, d’affronter ses risques (une reconquête de la Tunisie et du Maroc) et la perspective d’un bouleversement social et politique en France qu’elle impliquait. Ce qu’on peut seulement dire c’est que l’intérêt général de la bourgeoisie a joué comme un régulateur au sein d’un processus que gouvernait l’intérêt particulier de la bourgeoisie coloniale.

La question se pose alors en ces termes : pourquoi l’intérêt général de la bourgeoisie n’a-t-il pas prévalu ? Il est possible et juste de répondre que ce qui agissait en Algérie n’était pas seulement l’intérêt d’un groupe de la classe dominante, mais que ce groupe agglomérait autour de lui une population entière, toutes couches sociales confondues, dont le poids ne pouvait être que décisif en regard d’une société métropolitaire dont la division idéologique minait la force. Réponse partielle puisqu’elle vaut exclusivement dans la situation actuelle et ne saurait s’appliquer à la guerre

d’Indochine, mais qui peut être complétée par une autre d’ordre psychologique, souvent proposée : la bourgeoisie et la petite bourgeoisie française hantées par la grandeur passée de l’impérialisme français sont incapables de s’adapter aux rapports de forces nouveaux qui règnent dans le monde et de liquider les formes périmées de la domination coloniale.

Cependant, ces deux réponses sont insuffisantes car elles laissent de côté un aspect essentiel de la situation de la bourgeoisie qui concerne la nature de son pouvoir et non seulement celle de ses relations avec les pays colonisés. Si l’intérêt général de la bourgeoisie ne parvient pas à prévaloir, c’est qu’il n’y a aucune instance susceptible de l’exprimer. Nous ne voulons pas dire que dans les régimes de démocratie bourgeoise cette expression existe normalement. La rivalité des différentes couches bourgeoises et la lutte active que se livrent des groupes d’intérêts privés, liés à des branches différentes de la production et du commerce, prive l’État de la cohésion nécessaire pour résoudre les questions politiques ou économiques qui engagent le sort des classes dominantes sur une longue période. En ce sens, la formule marxiste qui fait de l’État l’instrument de domination des classes dirigeantes n’est exacte que grossièrement, si l’on entend par là que cet instrument ne sert jamais les intérêts des couches exploitées… Il n’en est pas moins vrai que la décomposition du pouvoir politique a atteint, en France, ces dernières années, un degré tel que la question de la nature de l’État s’est trouvée objectivement posée.

Comment en est-on arrivé là ? On ne saurait ignorer cette question sans rendre inintelligible l’avènement du gaullisme et sa dynamique propre.

Pour le dire brièvement, il nous semble que cette situation naît d’une contradiction entre deux processus. Le premier c’est l’extension considérable des tâches de l’État, depuis la Libération, c’est l’intervention croissante, directe et indirecte, de l’État dans la vie économique nationale, tandis que depuis 1949 s’effectue une expansion rapide de la production et que se modifient les méthodes traditionnelles d’exploitation de la classe ouvrière par le patronat. Le second processus, c’est l’éparpillement des forces politiques qui depuis l’échec du tripartisme tend à rétablir un type de domination adapté à la situation sociale de l’entre-deux-guerres. Ces deux processus sont effectivement contradictoires, car le premier requiert une unification croissante du régime politique et un nouveau type d’intégration entre la bureaucratie d’État, la bureaucratie politique et la bureaucratie syndicale ; en un mot, il tend à faire prévaloir un modèle d’organisation de type anglo-saxon. Remarquons, d’ailleurs, qu’une tendance s’affirme en ce sens ; le tripartisme, pendant une période ; ébauche une nouvelle structure politique ; par la suite, le R.P.F. et le mendésisme, bien que par des voies très différentes, cherchent à constituer des mouvements de masses à la mesure des exigences nouvelles de l’État et des rapports nouveaux de production ; enfin les partis, ou du moins certains d’entre eux, se transforment : le P.S. et le M.R.P. se répartissent les postes dans l’appareil d’État et les entreprises nationalisées en même temps qu’ils cherchent à contrôler des couches de salariés par l’intermédiaire de leurs appendices syndicaux ; ils réalisent donc à une échelle limitée une fusion entre des fonctions hétérogènes tandis que cette puissance nouvelle se traduit par un renforcement considérable des appareils qui assurent leur monolithisme.

Cependant, ce processus ne parvient pas à se développer. Alors qu’échouent les entreprises de restructuration politique, le morcellement des partis s’accentue au contraire dans une période récente (naissance du poujadisme, scission radicale, etc… ). Cet épanouissement du multipartisme tient à des causes multiples et hétérogènes qui n’ont pas fait l’objet jusqu’à maintenant d’une analyse d’ensemble. Sans doute faudrait-il tout à la fois faire entrer en ligne de compte la mentalité des couches bourgeoises en France, l’influence particulière qu’exercent certaines couches sociales (paysans, petits commerçants) sans rapport avec leur fonction réelle dans la production, le rôle enfin qu’occupe le P.C. qui, rejeté hors du circuit politique, interdit la polarisation de la masse électorale autour d’une organisation de type travailliste et prive l’État du soutien des couches sociales qui sont parmi les plus favorables à son intervention dans la vie nationale. Ce dernier facteur est décisif. Il signifie que l’évolution de la société française est déterminée en profondeur par les rapports internationaux, c’est-à-dire par la lutte des deux blocs U.R.S.S.-U.S.A. En effet, ni la politique, en fait réformiste, que pratique le P.C., ni les motifs de ceux qui lui donnent leur suffrage n’expliqueraient son exclusion de la sphère de l’État. Mais cette exclusion a pour conséquence, comme ou l’a souvent noté, de revaloriser artificiellement la droite traditionnelle et de paralyser les formations de gauche ou de centre-gauche.

Quelles que soient ses causes, le multipartisme a des effets fort clairs : l’État ne peut faire face à aucune situation neuve qui exigerait une réponse bouleversant le statu quo des partis. Non seulement, comme nous le disions, le « modèle » politique ancien est inadéquat, mais tout se passe comme si les modifications qu’il a subies depuis la guerre n’avaient fait qu’accentuer la paralysie du système, les nouvelles fonctions de l’État le liant plus profondément aux partis et le privant de la marge de jeu qu’il avait encore dans l’ancien système.

C’est en ce sens que, peut-on dire, la guerre d’Algérie posait un problème que le régime ne pouvait résoudre.

La double identité du gaullisme.

Situé dans le cadre de la crise des institutions bourgeoises, le gaullisme prend un sens. A nos yeux il a une identité double. Dans la situation actuelle, il est à la fois agent de guerre et agent de paix sociales. Il répond d’une part aux exigences du mouvement de masse d’Alger, dont la dynamique aveugle conduit à la guerre illimitée et à l’alignement de la bourgeoisie métropolitaine sur la politique des colons, d’autre part aux exigences de cette même bourgeoisie qui a besoin d’un pouvoir fort, capable de faire prévaloir ses intérêts et de réduire au silence les minorités indisciplinées. D’une certaine manière, de Gaulle est le point de rencontre entre le fascisme et le mendésisme. Le fait que des éléments de l’un et l’autre bord aient pu se réclamer de lui ne tient pas seulement à la qualité de ses silences et à l’habileté de ses premières démarches (concessions simultanées au parlement et au mouvement d’Alger) ; il traduit une ambiguïté objective que seule la dynamique des événements (et non le caractère du général) viendra dissiper.

Mais sur ce point, il vaut la peine de s’arrêter, tant il parait évident aux yeux de l’extrême-gauche d’identifier gaullisme et fascisme.

Il est sûr qu’ont été posées en Algérie – et ceci depuis longtemps – les prémisses d’un fascisme. Le regroupement des forces d’extrême-droite en France, la multiplication en métropole de comités de salut public, sous le couvert d’un soutien au général, pourraient en préciser la menace. On ne peut exclure que celle-ci prenne corps, si certaines conditions sont réunies dont nous parlerons plus loin.

Mais il faut convenir simultanément que la dynamique des forces sociales en France va dans un tout autre sens. Parler de fascisme, comme le font certains, sans s’attarder à considérer les rapports entre le patronat et les travailleurs dans la métropole est une aberration. Or ces rapports ne composent pas du tout une situation pré-fasciste. Prend-on le terme dans une acception générale, sans prétendre en chercher la définition exclusive dans des situations historiques passées, le fascisme implique une dictature soutenue par un mouvement de masses, l’écrasement de la classe ouvrière et son exploitation forcenée, un accroissement rapide de la production lié à une politique de guerre. Il ne suffit pas d’observer qu’il n’y a pas actuellement de parti gaulliste de masse, que la classe ouvrière n’a pas été vaincue, qu’il n’existe pas de perspective pour une idéologie belliciste. (Qu’on considère la place de la France dans le monde.) Il faut encore remarquer que l’économie française se trouve en pleine expansion, que règne le plein emploi, que l’objectif central pour le patronat depuis ces dernières années est d’obtenir des ouvriers le maximum de coopération à la production, que tout son effort vise l’intensification du travail et la qualité du produit, et non la réduction du niveau de vie ouvrier, bref que ses méthodes et sa mentalité se sont adaptées aux nécessités d’une grande industrie moderne et en ce sens, pourrait-on dire, se sont américanisées. Non seulement ces nécessités ne s’évanouiront pas demain, elles ne feront que s’accentuer avec la situation créée par le marché commun. Demain plus qu’hier, l’objectif du patronat français, est de poursuivre une politique d’expansion et de maintenir la paix sociale. L’installation d’une dictature fasciste est à l’opposé de ses intérêts et, ce qui est aussi important, de sa conduite effective.

Certes, on peut imaginer une aggravation de la situation financière, l’arrêt d’importations essentielles, un recul de la production, une crise en liaison avec une récession aggravée de l’économie américaine, une importante réduction du niveau de vie, qui fourniraient les conditions d’une dictature. Cette hypothèse n’est pas exclue si la guerre d’Algérie continue longtemps d’exercer ses ravages. Mais, de toutes manières, un tel processus demandera du temps. Les prochains mois ne sont pas la première étape d’un processus fasciste dans lequel nous serions déjà engagés. Ils verront plutôt la tentative d’endiguer le courant fasciste et de transformer pacifiquement l’État.

Notre problème.

Ce qui nous parait essentiel dans cette période, c’est qu’il est devenu, sinon impossible, du moins tout à fait vain de se raccrocher aux institutions politiques traditionnelles. La présence au gouvernement de parlementaires ne doit pas dissimuler que les partis sont voués à une désagrégation. Nous avons tenté de dire pourquoi, en commençant. Du même coup s’émiette le prestige de ceux qui jugent de la politique en termes de compromis, ou de manœuvres dans le théâtre du parlement. La politique redevient l’affaire de tous comme chaque fois qu’elle apparaît une affaire sérieuse, indissociable de la lutte sociale directe.

Qui ne voit que la crise a secoué les institutions du mouvement ouvrier aussi profondément que celles de la bourgeoisie ? Qui ne voit que dans la faillite des syndicats et des partis dits d’extrême-gauche s’inscrit notre problème ?

Le coup de force d’Alger a fait soudain apercevoir le vide des organisations ouvrières. On pouvait le pressentir depuis longtemps. Occupées à dénombrer leurs électeurs, elles étaient en fait désertes. Mais l’étendue de ce désert ne s’est révélée que lorsqu’ont résonné les appels vains à la défense de la république.

Il n’est plus temps de s’ingénier à masquer ce vide. La servilité des syndicats envers les gouvernements en place, l’opportunisme médiocre des partis, il n’est plus temps, non plus, de les justifier au nom d’une prétendue efficacité. Après le triomphe de de Gaulle, les mérites de l’efficacité tels qu’on les loue dans le P.C. apparaissent comme une tragique bouffonnerie.

Il faut reconnaître enfin qu’il est impossible de penser en termes d’action sans penser en termes de vérité. Reconnaître que la résistance au nouveau régime, la lutte contre les tentatives fascistes ne seront possibles qu’en fonction d’une critique radicale du régime ancien et d’une recherche de nouvelles voies d’organisation révolutionnaire.

CLAUDE LEFORT.
9 juin 1958

Une réponse sur « Claude Lefort : Le gaullisme et la crise du régime »

Alger plateforme des differends politiques francais. Mendès au pouvoir et la guerre d’Algérie n’aurait pas duré si longtemps.

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