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Pierribe : André Gide et l’U.R.S.S.

Article de Pierribe paru dans La Jeune Garde, n° 10, 12 décembre 1936, p. 6

Le petit opuscule par lequel André Gide nous livre ses impressions d’un séjour d’un mois en U.R.S.S. a déjà fait couler beaucoup d’encre. En effet, son témoignage a pour tous, amis comme ennemis et de l’U.R.S.S. et du communisme une importance essentielle : il est celui d’un intellectuel bourgeois d’une probité absolue, récemment gagné par la mystique de l’U.R.S.S. et chez qui la déception de n’avoir pas trouvé dans ce nouveau monde ce qu’il en attendait n’a pas tué l’objectivité ni amoindri la foi dans la révolution sociale. Mais, pour bien tirer de cet ouvrage tous les enseignements qu’il comporte, il faut s’y garder d’y chercher autre chose que ce que l’auteur y apporte : le jugement d’un individualiste qui, après s’être cherché pendant toute une vie avec une sincérité allant jusqu’à l’humilité, a compris, au soir de celle-ci, que seule la révolution sociale, l’émancipation de la classe des prolétaires, la « dernière des classes », pourrait, en réalisant la société sans classes, libérer l’individu de toutes les entraves intellectuelles et morales dans lesquelles l’étreint une société basée sur l’exploitation de l’homme par l’homme.

De cette libération de l’individu il attend, comme tous les révolutionnaires, un nouvel essor de la culture, un besoin absolu de la culture pour se libérer.

Cette nouvelle vie harmonieuses d’une humanité enfin réconciliée avec elle-même, Gide pensait, sur la foi d’affirmations tapageuses, la trouver en U.R.S.S.

Aussi est-ce en moraliste, et simplement en moraliste, qu’il regarde et apprécie l’U.R.S.S.. Ce sont les hommes soviétiques, et non les machines qui l’intéressent, aussi ne faut-il pas chercher dans cet ouvrage de savantes considérations sur l’économie ou la politique soviétiques, mais de simples constatations par lesquelles il s’explique et nous explique, avec le maximum d’objectivité, pourquoi son idéal n’est pas réalisé là-bas.

Et malgré les moments de joie profonde qu’il a pu goûter au contact de la jeunesse russe, de ces komsemols qui se précipitent vers la vie avec un élan frénétique, malgré qu’il pense que nulle part autant qu’en U. R. S. S. l’on puisse éprouver aussi profondément et aussi fort le sentiment de l’humanité, Gide n’en est pas moins conduit à se demander avec anxiété si l’évolution actuelle du régime soviétique tend vers cet idéal, vers notre idéal ou s’en éloigne.

Pour nous aussi, marxistes, qui jugeons l’U.R.S.S. non seulement d’après ce que nous voudrions qu’elle soit, mais aussi d’après ce qu’elle fût et ce qu’elle pourrait être, c’est cela, plus que les statistiques et même que les conditions provisoires de vie des travailleurs russes, qui nous importe le plus.

Ces conditions de vie, il faut avoir le courage de reconnaître qu’elles sont loin d’être parfaites. Créer à ce sujet des illusions susceptibles d’être déçues est beau-coup plus dangereux que d’expliquer ce fait par les conditions déplorables où se trouvait la Russie lorsque les bolcheviks ont pris le pouvoir.

Gide, comme tous les autres voyageurs, constate à Moscou de longues queues devant des magasins qui ne délivrent qu’en quantités insuffisantes des marchandises « à peu près rebutantes ». A Sotchi, à côté d’un sovkhose, modèle, de maisons de repos et de sanatoriums merveilleusement installés, c’est

« un alignement de taudis. On y loge à quatre, dans une pièce de deux mètres cinquante sur deux mètres, louée à raison de deux roubles par personne et par mois. Le repas, au restaurant du sovkhose coûte deux roubles, luxe que ne peuvent se permettre ceux dont le salaire n’est que de 75 roubles par mois. Ils doivent se contenter, en plus du pain, d’un poisson sec ».

Gide ne proteste pas contre l’inégalité des salaires, ni contre le stakhanovisme qu’il croit nécessaire pour secouer la passivité du peuple russe : une équipe de mineurs français ayant demandé, par camaraderie, à relayer une équipe de mineurs soviétiques, aurait, parait-il, fait du stakhanovisme sans le savoir, ce qui conduit Gide à se demander si dire qu’un stakhanoviste est parvenu à faire en cinq heures le travail de huit jours ne revient pas à dire qu’autrefois il mettait huit jours à faire le travail de cinq heures.

Mais ce qui lui parait grave, c’est que ces différences de salaires entre catégories d’ouvriers et surtout les différences de conditions de vie entre ouvriers et bureaucrates aient, en s’accentuant, engendré la formation d’une nouvelle classe de privilégiés, que l’homogénéité de cette classe soit consolidée par la restauration de l’héritage et de la famille en tant que cellule sociale, que cette classe, possédant tous les leviers de commande politiques et économiques s’en serve non plus pour l’édification du socialisme, mais pour la défense de ses privilèges et l’oppression des inférieurs. Cette oppression se manifeste dans un certain mépris à l’égard « des domestiques, des manœuvres, des hommes et femmes de journée », mais surtout par un conformisme étouffant dans le domaine de la pensée et par la répression farouche à l’égard de tout mouvement qui s’écarte de la « ligne » fixée par le Bureau Politique.


« L’esprit, que l’on considère comme contre-révolutionnaire aujourd’hui, c’est le même esprit révolutionnaire, ce ferment qui d’abord fit éclater les douves à demi pourries du vieux monde tsariste. »

« Ce que l’on demande à présent, c’est le conformisme. Ce que l’on veut et exige, c’est une approbation de tout ce qui se fait en U.R.S.S. ; ce que l’on cherche à obtenir, c’est que cette approbation ne soit pas résignée, mais sincère, mais enthousiaste même. Le plus étonnant, c’est qu’on y parvient. D’autre part, la moindre protestation, la moindre critique est passible des pires peines, et, du reste, aussitôt étouffée. Et je doute qu’en aucun autre pays, aujourd’hui, fût-ce dans l’Allemagne de Hitler, l’esprit soit moins libre, plus courbé, plus craintif (terrorisé), plus vassalisé. »

Pour retirer à la masse toute possibilité de libre jugement, pour anéantir tout esprit critique, sans lequel pourtant aucun progrès n’est possible, on évite, naturellement, tout contact avec l’étranger : on inculque ainsi au peuple russe un complexe de supériorité qui s’apparente au nationalisme, car il s’agit, aujourd’hui au moins, autant d’orgueil national que d’orgueil révolutionnaire. L’ignorance de tout ce qui se passe à l’étranger est telle que des jeunes gens sourient avec scepticisme lorsque Gide leur dit que Paris a lui aussi son métro et des ouvriers instruits ils lui demandent si nous avons des écoles en France. L’opinion ouvrière n’osa pas se manifester en faveur de l’Espagne avant que la Pravda se fût prononcée. Et pour donner un sens mystique à ce conformisme, on a réussi à faire idolâtrer Staline : on ne peul s’adresser à lui qu’en faisant suivre ou précéder son nom de qualificatifs dithyrambiques.

Naturellement, cet écrasement de la pensée libre se retrouve aussi dans le domaine de l’art, d’où toute oeuvre qui ne corresponde pas absolument aux vues du pouvoir central est bannie avec mépris.

Cette oppression est tellement bien organisée qu’on est parvenu, en façonnant les esprits de l’enfance, à la rendre d’ailleurs à peu près insensible à la masse à qui l’on persuade qu’elle est heureuse « bonheur, dit Gide, fait d’espérance, de confiance et d’ignorance ».

Nous aussi nous espérons, nous voulons encore espérer dans l’U.R.S.S. et l’aimer malgré ses tares, malgré ses fautes, malgré ses crimes.

Nous savons que le stade actuel du capitalisme d’Etat était inéluctable du fait des conditions économiques arriérées dans lesquelles se trouvait la Russie en 1917 ; mais n’oublions pas qu’elle était alors un-état encore semi-féodal et que la grande masse du peuple était encore illettrée.

Nous savons que le principal obstacle à un mieux-être de la classe ouvrière russe consiste dans les formidables dépenses d’armement que l’entourage d’un monde impérialiste impose à l’U.R.S.S. et, ayant confiance dans les travailleurs soviétiques pour, au fur et à mesure que leur situation s’améliorera, se libérer de la tutelle qui pèse sur eux, nous comprenons que le seul moyen pour le prolétariat français de défendre et de donner leur véritable sens aux conquêtes d’octobre 17 est de se débarrasser de son propre capitalisme.

PIERRIBE.

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