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Ahmed Ben Bella : « L’histoire a toujours le dernier mot »

Entretien avec Ahmed Ben Bella paru dans Sans Frontière, semaine du 26 mars au 1er avril 1982, p. 3-5

Il était aussi curieux que nous. Il ne cessait de poser des questions.
« Comment avez-vous fait cette radio ? »
– « Sans Frontière est né quand ? »
Nous étions aussi intrigués d’avoir en face de nous Ahmed Ben Bella, aussi jeune que sur les photos que nous avions en mémoire du premier président de l’Algérie indépendante, et surtout l’un des hommes du premier novembre, alors qu’il a passé les 2/3 de sa vie en prison. L’interview a été réalisée dans le studio de Radio Soleil Ménilmontant
.

« Je répondrai à toutes les questions que vous poserez, a-t-il déclaré d’emblée, en s’installant au micro ». Et pendant près de deux heures, il a parlé, des accords d’Evian, du FLN et de ses erreurs, de la liquidation d’Abane Ramdane, de Messali Hadj, de la corruption en Algérie et enfin de l’Islam.

Il va sans dire que nous étions quelque peu intimidés devant l’itinéraire de cet homme, de son esprit de tolérance. Et comment pourrait-il en être autrement, alors qu’il a habité longtemps nos rêves d’enfants ?
– A chacun donc de juger…


SANS FRONTIERE : La première question fait un peu retour à l’histoire. Il y a 20 ans, les Accords d’Evian étaient signés. Mais il semble que cela a correspondu du côté Algérien, à des divisions entre le G.P.R.A. et l’Etat Major de l’A.L.N.

BEN BELLA : Oui, il y avait effectivement un problème au sein de la révolution algérienne. C’est un peu le divorce entre le GPRA d’une part, et l’Armée de Libération Nationale qui était aux frontières d’autre part, mais aussi la moitié des wilayas qui étaient à l’intérieur puisque trois wilayas intérieures sur six, se sont désolidarisées avec l’Armée des frontières. Il y avait eu cassure, depuis un an et demi un malaise était perçu. Il avait pris toute son ampleur lors d’un incident : le bombardement de l’ALN en Tunisie et la capture de l’aviateur français qui avait bombardé nos positions. Son avion avait été descendu par notre DCA et le gouvernement tunisien avait jugé utile de récupérer cet aviateur estimant que l’incident s’était produit en territoire tunisien, le problème relevait de sa souveraineté nationale et donc que c’était un acte de souveraineté de réclamer cet aviateur. L’Etat major de l’Armée estimait qu’il était venu bombarder des troupes algériennes et qu’il avait été arrêté dans un combat contre les troupes algériennes. L’Armée se disait prête à le libérer à condition qu’il y ait échange de prisonniers, puisqu’il était prisonnier de l’ALN donc du gouvernement algérien, le GPRA. Or le GPRA avait purement et simplement endossé la thèse tunisienne et donc il y a eu une brisure.

Il faut comprendre, que c’est un peu la goutte qui a fait déborder le vase. Il y avait un long contentieux qui s’était créé entre d’une part ce qu’on peut appeler les « politiques » et d’autre part, les militaires, et jusqu’à ce moment donc la cassure avait été consommée. Il est vrai que les dirigeants de l’ALN s’étaient montrés réticents relativement à la signature de ces accords d’Evian

Le premier GPRA : Assis de g. à d., Francis, Krim, Abbas, Lamine, El Madani ; debout Yazid, Chérif, Mehri, Benkhedda, Boussouf, Ben Tobbal.

S.F. : Et à propos du Sahara aussi ?

B.B. : Non pour l’affaire du Sahara, il n’y avait aucun problème, la France reconnaissait après avoir essayé de substituer et d’annexer le Sahara, dans les accords d’Evian l’unité du territoire algérien. Le problème ne se posait donc plus entre d’une part le GPRA et l’armée d’autre part. Le problème du Sahara avait été purement et simplement résolu du fait de la reconnaissance par le gouvernement français du bien-fondé de la thèse du FLN. En tout cas il n’existait pas entre l’armée et le GPRA. Il avait été vidé de son contenu, la France ayant reconnu la thèse du GPRA.

S.F. : Messali Hadj réapparait aujourd’hui.Vous venez même de préfacer le livre relatant ses mémoires qui vient de sortir.

B.B.: Oui j’ai préfacé ses mémoires tout en pesant parfaitement mon geste, je l’ai fait volontairement, parce que j’estimais que le moment était venu de jeter un regard lucide sur notre histoire.

Notre révolution comme toute révolution draine dans son cours des hauts et des bas, et parfois des déchirures qui sont graves, le moment est venu de réparer notre tissu politique. Comment ? En jetant un regard… En ce qui concerne Messali Hadj, je suis bien placé pour le connaître, j’ai vécu près de lui, j’ai partagé des responsabilités dans un comité central avec lui. Je connais très bien le cours de la révolution algérienne, j’étais un de ceux qui ont fait le premier novembre, j’estime que le moment est venu de rendre à cet homme l’hommage qui lui est dû. Cet homme fût le père du mouvement national. Il a été le seul ici en 1926, alors qu’il était un vendeur de quatre saisons, de parler d’indépendance, alors que c’était un crime de lèse-majesté, pas seulement pour les français mais aussi pour les Algériens

De 1926 à 1954, il n’a pas cessé de réclamer l’indépendance alors que d’autres, c’est à dire tous les autres, ont pu s’accommoder des thèses françaises en essayant de créer des points de vue à soutenir les thèses françaises.

Nous nous sommes séparés en 1954, cruellement avec lui. Moi-même, je l’ai combattu, mais je me défends d’oublier que pendant 28 ans, cet homme a été le seul à défendre cette idée. Et le connaissant de très près, lui qui est un révolutionnaire, alors que d’autres ne l’étaient pas, il s’est peut-être fourvoyé. D’autres étaient des réformistes, qui malheureusement tiennent le haut du pavé. J’ai eu mal de voir que des gens qui ont combattu le premier novembre, tiennent le haut du pavé maintenant, contrôlent des secteurs importants de la vie politique du pays, alors qu’un homme qui pendant 28 ans n’a jamais changé, qui a eu une attitude admirable devant les tribunaux français, dort dans un coin perdu à Tlemcen, comme un lépreux.

Ben Bella se recueillant sur la tombe de Messali Hadj

S.F. : Pensez-vous qu’il soit souhaitable qu’à l’occasion du 20e anniversaire, il soit réhabilité officiellement en Algérie et que son corps repose au carré des « Chouhada » (martyrs) ?

B.B. : Moi je pense que c’est un « chahid » comme tous les autres. Je le souhaiterais et pas seulement pour Messali Hadj. Même les morts du F.F.S. et tous les autres qui se sont battus sincèrement sont des chouhadas » pour nous. Et là je ne fais que reprendre à mon compte un héritage qui est ancien. Nos anciens califes ont eu cette attitude.Ils ont eu les mêmes problèmes. Ils se sont déchirés, mais ils ont toujours reconnu que tous ceux qui se sont battus sont des « chahid ». L’Imam Ali, je l’ai cité dans ma préface, lors de la bataille du jmel (chameau) qui est restée célèbre dans l’histoire de l’Islam, a fait la prière dans les deux camps. Et lorsque ses partisans ont dit « hier nous les combattions et aujourd’hui tu fais prière pour eux ». Il a dit : « Oui je fais la prière pour eux. Tous ceux qui étaient sincères sont des chouhadas ». Je souhaiterais pour ma part, qu’on refasse notre tissu politique et social, que notre mémoire ne soit pas blessée, que nous reconstituions petit à petit cette mémoire, et que toute reconstruction est à ce prix, parce qu’on ne reconstruit pas sur l’injustice, on ne reconstruit pas sur une falsification aussi dangereuse pour notre pays. Je ne suis pas messaliste, j’ai combattu cet homme mais je dois dire qu’il a été grand, très grand, très longtemps tout seul à avancer, à défendre la cause, parce qu’il a été pendant toute cette phase le seul à la défendre.

Nous somme tous, ceux qui ont fait le premier novembre, tous des fils de son parti, et non pas par exemple de l’UDMA ou du parti communiste ou des Oulémas et que nous ne devons pas oublier 28 ans d’histoire.

Le moment est venu de moraliser notre révolution et de rendre à chacun son dû. Cet homme a assumé des responsabilités dans certaines perversions etc… il ne faut pas oublier ce qu’il a été avant c’est un homme immense. Le moment est venu pour qu’il soit enterré dans le carré des chouhadas.

S.F. : Donc 20 ans après, il faut tirer un trait pour la réconciliation des Algériens. Pendant longtemps, être messaliste était égal à traître.

B.B.: La majorité des militants MNA étaient de grands militants. Ils nous ont combattus. Ce qu’il faut maintenant malheureusement déplorer, c’est que nous n’avons pas trouvé une forme de combat telle que celle des Palestiniens par exemple. Eux combattent par exemple dans un front, où il y a dix, onze organisations, et j’estime qu’ils ont adopté des méthodes infiniment supérieures à celles que nous avions utilisées pendant notre guerre de libération. Nous nous sommes combattus aveuglément, et cela n’a pas été finalement pour l’intérêt du pays, parce que de très bons militants sont morts malheureusement lors de ces luttes fratricides, et aujourd’hui nous en aurions eu énormément besoin. Nous avons eu des pertes inouïes de la part des français. Mais nous nous sommes fait très mal nous aussi, malheureusement, nous sentons maintenant un vide absolument effrayant dans le pays, parce que nous avons perdu ces militants. Il faut dire, nous n’avions pas su trouver des méthodes d’action de sorte que nous puissions créer un front avec des courants d’opinions différents ; prendre le fusil face à l’ennemi, mais en nous entendant sur un programme minimum. Cela aurait été au contraire une garantie pour l’après-indépendance, pour la démocratisation de la vie politique ; tout cela a été un goulot d’étranglement et maintenant, nous le sentons très fort. Mais il est clair maintenant qu’il convient de moraliser notre révolution.

Une révolution est grande lorsqu’elle reconnaît certaines de ses erreurs, lorsqu’elle jette un regard tranquille sur les déchirures qui se sont produites. Par exemple, l’affaire de « Mellouza », je pense que cela grandirait la révolution de dire que nous nous sommes trompés, nous avons dit c’est pas nous, c’est les Français, etc… et jusqu’à présent, nous soutenons cette thèse.

Messali lors d’un rassemblement populaire à Alger, en 1952

S.F. : Pouvez-vous rappeler l’affaire Mellouza ?

B.B.: L’affaire « Mellouza » est une affaire entre le F.L.N. et le M.N.A., un point c’est tout. Ce n’est pas une affaire qui a été montée par le gouvernement français, c’est absolument faux. C’est une des affaires malheureuses de notre lutte, cette lutte fratricide où des responsables locaux vont très loin parfois, prennent des initiatives qui sont dangereuses, qui nous blessent très longtemps. L’affaire Mellouza, est cette blessure, par exemple. C’est un exemple vraiment significatif de ces aberrations, de ces glissades dangereuses que nous avons fait, lors de la lutte de libération. Nous n’avons jamais voulu reconnaître qu’un chef local a été trop loin, qu’il a fait un acte regrettable. Aujourd’hui, je suis allé moi-même. Je me rappelle lorsque j’étais à [Mellouza], à ce douar. Ce sont des gens qui vivent comme des pestiférés, aujourd’hui encore, même le sous-préfet et le préfet ne veulent pas aller leur rendre visite. Ils étaient M.N.A. J’ai dit à l’Imam, la révolution passera un jour et elle érigera un mur pour dire nous nous sommes trompés. Cela nous grandira. Il faut que nous fassions cela pour l’histoire, pour ces gens qui sont là, parce qu’un jour nous avons commis une grave injustice envers eux.

Quel champ d’honneur ?

S.F. : Monsieur le Président, il est un autre personnage oublié de la révolution algérienne, Abane Ramdane. Jusque-là, nous n’avons eu que des informations du côté français. Pouvez-vous, dire quels étaient les débats idéologiques de l’époque et les responsabilités politiques des uns et des autres.

B.B. : C’est vrai que l’histoire algérienne de l’époque n’est pas encore écrite mais c’est la faute des dirigeants actuels. Les dirigeants ne veulent pas qu’elle soit écrite, parce qu’elle dérange tout simplement, parce que pour certains, c’est un véritable acte d’accusation. L’histoire chez nous est oblitérée, complètement bloquée parce que les dirigeants ne veulent pas qu’elle soit écrite, sinon par récupération, et pour l’écrire, selon le fait du prince. L’histoire ne s’écrit pas comme ça. L’histoire s’écrit toujours, un jour ou l’autre, elle dit toujours son dernier mot, et nul ne peut ruser avec l’histoire.

Cette histoire s’écrira donc, je ne me fais aucun souci. De toutes façons à l’heure actuelle, il ne peut s’agir que de témoignages, puisque les acteurs sont encore là, ils ne peuvent prétendre à l’objectivité.

Il faut seulement souhaiter que les acteurs écrivent de plus en plus.

Pour ce qui concerne Abane, il y a des rues qui portent son nom dans toute l’Algérie, mais il faut dire que là aussi, c’est une mystification. Car Abane a été liquidé par la direction du G.P.R.A. J’étais en prison lorsqu’Abane a été liquidé. Alors, quels étaient les problèmes de l’époque ? Les problèmes qui étaient agités étaient que le civil devait prendre le pas sur le militaire, que le F.L.N. dirige la révolution. Abane a eu même des démêlés avec moi, je dois dire.

Et là, je dois le répéter, sur le plan des procédés qui ont été utilisés pour la liquidation d’Abane, je condamne totalement ce procédé parce qu’il est ignoble, et qu’il entache la révolution algérienne. Il a été appelé sous prétexte qu’il était invité par le Roi du Maroc, et là il a été arrêté par les dirigeants (de la révolution algérienne N.D.L.R.) et étranglé par des lacets, comme un simple… C’est absolument abominable, sans procès, ni rien. Un procès cela voulait dire un accord tacite entre les dirigeants. Je dois dire pour être objectif, pour ne pas avoir l’air de charger les gens, que personnellement, je n’étais pas d’accord avec Abane, j’estime même qu’il a été à l’origine d’une des plus grandes confusions de la révolution algérienne.

Abane était un dirigeant absolument remarquable mais il n’était pas à la hauteur des besoins idéologiques.

C’est lui qui lors du congrès de la Soummam a permis que des gens qui étaient contre le premier novembre 54, s’introduisent dans les organismes dirigeants.

L’association des « Oulémas » par exemple, Cheikh Kheireddine et Madani par exemple, nous ont combattu pendant un an et demi. Nous avons même été obligés de liquider le courant des UDMA. Le neveu de Ferhat Abbas, nous l’avons liquidé pour que Ferhat Abbas se taise.

Et bien Ferhat Abbas a été propulsé avec Boumendjel, et avec Francis, ainsi que toute une équipe, ainsi que le courant centraliste qui était opposé à Messali.

Je crois que ce courant était dangereux. Entre les deux, mon choix aurait été fait, j’étais pour le courant messaliste. Tant que j’avais l’espoir que Messali viendrait avec nous pour faire la révolution. Or ils se sont trouvés en masse au sein des organismes dirigeants et c’est justement eux qui sont allés faire la paix avec les français.

Il n’y a pas besoin de citer des noms. Cela est dû essentiellement à Ahane. Parce qu’Abane n’a jamais fait partie de l’OS parce qu’il n’a jamais participé à un comité central et il n’a trouvé rien de mieux à faire ; parce qu’il trouvait un vide inouï, que de faire venir la racaille je dis bien la racaille, politique, je n’ai pas d’autres mots à dire, tous les réformistes. Voilà pour moi la faute d’Abane ?

Je lui reproche aussi un style, je ne veux pas dire fasciste, mais tout ceux qui étaient autour de lui sont insultés à longueur de temps. Krim Belkacem pour moi porte une responsabilité dans ce qui s’est passé en Algérie. Krim était traité comme un petit larbin, alors que Krim n’est pas un larbin. Par peur de lui, par réaction, par peur d’être liquidé un jour, finalement, ils se sont entendus pour le liquider (Abane) de la façon dont on sait qu’il a été liquidé, d’une façon ignoble. Voilà ce que j’ai à dire en ce qui concerne Abane. Donc Abane a été liquidé vraiment, avec des méthodes qui déshonorent la révolution algérienne. Je n’hésite pas à le dire. Lorsque j’ai appris cela en prison, je dois dire que cela ne m’a pas étonné, et c’est des aimées après, que j’ai appris comment il avait été liquidé. Mais je dois dire qu’Abane porte une grande responsabilité dans la perversion qui s’est installée dans la révolution dès 1956 pour finalement déboucher sur la situation que nous connaissons aujourd’hui. C’est une longue histoire.

Ce qu’il faut souhaiter, c’est que tous se mettent à écrire. C’est une nécessité, un devoir pour tous les acteurs de la révolution algérienne.

Djounouds de la Willaya III commandée par Amirouche faisant la prière dans le maquis

S.F. : Comment explique-t-on le silence qui existe jusqu’à maintenant ? Or beaucoup de gens commencent à disparaître comme Boussouf sans rien laisser d’écrit.

B.B. : Je ne pense pas que Boussouf ait écrit. Boussouf a été la dimension sale de la révolution algérienne. Boussouf c’est les liquidations, les dossiers, le Beria de la révolution. S’il n’a rien écrit, c’est qu’il n’a rien à dire, au contraire, on avait beaucoup de choses à dire contre lui. Je regrette de parler d’un mort, mais c’est la vérité. En tous les cas il a terminé comme un milliardaire, il avait 800 ou 400 milliards, je ne sais pas combien. Il a fini comme un milliardaire pourri d’argent.

S.F. : En 1965, vous êtes déposé. Est-ce que cela vous a surpris ? Quelques années plus tard, qu’est-ce que vous en retirez ?

B.B. : Bien sûr, j’ai toujours pensé que je pouvais être démis de mes fonctions. Avant le coup d’état de 1965, il ne se passait pas cinq mois sans qu’il n’y ait de tentative de coup d’état. Toutes les contradictions de la révolution algérienne se trouvaient réunies après l’indépendance. Nous étions tout simplement menacés de « congolisation ».

Les problèmes de Wilaya, les purges, les problèmes immenses de la révolution algérienne qui s’étaient accumulés se sont trouvés soudain posés, au moment le plus mauvais, au moment où l’Algérie était blessé, où son économie était par terre.

Nous ne disposions pas de huit milliards pour vivre six mois. A ce moment, tous les problèmes se sont posés notamment celui des wilayas qui ont dû vivre repliées sur elles-mêmes, selon leurs propres moyens. Cela s’est traduit par une situation dangereuse. Nous étions réellement menacés d’une congolisation. Il y a eu tout de suite la wilaya III puis la wilaya IV, qui se sont rebellées et rappelez-vous l’affaire de Tizi Ouzou, conjuguée avec celle de Tindouf. Ensuite Moussa et Boudiaf ont tenté de remettre cela avec Hassani. J’ai vécu en permanence dans une situation de menace de coups d’état. Mon expérience m’a appris qu’il faut rester calme dans ce genre de situation, sinon il faut régler cela par des moyens expéditifs. Pour moi le pouvoir n’était pas une fin en soi. J’ai essayé de faire l’économie du sang, j’ai estimé que mon pays avait payé un lourd tribut de sang ; il fallait régler le problème entre les révolutionnaires non pas avec des mitraillettes mais par la discussion, l’échange d’idées, par le choix de programmes.

J’ai refusé le choix du sang, sinon j’aurais pu rester au pouvoir, j’aurais eu un pouvoir pareil à ceux qu’on voit dans le Tiers-Monde. Le pouvoir n’a jamais été une fin en soi, j’ai voulu créer, apporter une dimension nouvelle, j’ai voulu que nous ayons une autre approche de nos problèmes par le dialogue. J’ai longtemps dialogué avec tout le monde.

Nous avons réglé la plupart des problèmes. La révolution algérienne, on peut le dire, a fait l’économie du sang. La plupart de ceux qui se sont rebellés contre le pouvoir sont finalement encore en vie. Ce n’était pas nouveau pour moi d’autant que nous allions tenir une conférence afro-asiatique où nous devions discuter de la création d’un nouvel ordre mondial différent deux jours avant le coup d’état, je ne pensais pas que des hommes allaient frapper avec des armes que nous leur avions donné pour d’autres combats, et qu’ils les retournent aussi vite, parce que nous ne partageons pas les mêmes idées, la même approche des problèmes.

Ben Bella photographié lors d’une promenade dans la cour de la prison de la Santé

S.F. : Vous restez quand-même un éventuel recours en Algérie. D’après les propos que vous venez de tenir, il semble que Ben Bella et le pouvoir c’est fini. Un nouveau Ben Bella apparaît.

B.B. : Non, il n’y a pas de nouveau Ben Bella, c’est le même Ben Bella qui continue. Il n’y a pas eu de discussion entre le pouvoir et moi. Il n’y en a pas eu. Ceux que je voyais c’était des policiers. Je n’ai eu à faire qu’à des policiers. Il y a eu des débats policiers. Je n’ai pas eu de négociations avec ce gouvernement et je ne pouvais pas de toute façon accepter de revenir à la présidence avec la situation qui existe dans notre pays car je serais devenu un cadavre. C’est une situation mauvaise pour nous, je ne peux pas revenir sans la discussion d’un programme, sans la discussion aussi du problème des hommes qui réaliseraient ce programme, parce qu’il n’y a pas de programme qui ne soit pas lié au problème des hommes, or je ne vois pas des hommes avec lesquels je puisse travailler tout simplement. J’ai dit que la révolution agraire s’était finalement traduite par l’assassinat de l’agriculture.

J’ai dit que le choix d’une industrie lourde s’était traduite par une déperdition de notre potentialité extraordinaire que cette industrie lourde avait perverti le pays et qu’il y avait une mutation absolument pénible vers les villes et que c’était une industrie de la quincaillerie puisque les 90 % de sociétés sont déficitaires… J’ai dit aussi que la révolution culturelle avec la corruption qui existe est un leurre. On ne peut pas parler de révolution culturelle avec le volume de cette corruption qui existe de bas en haut de l’échelle. Nous sommes pourris de bas-en-haut, la corruption est massive. Nous baignons dans une corruption totale.

S.F. : Mr le Président, nous allons passer au second thème, l’Islam. Vous êtes actuellement président de la Commission Islamique des droits de l’homme. Je crois que nos lecteurs ne la connaissent pas. Pouvez-vous nous la présenter…

La commission islamique des droits de l’homme est une commission issue du conseil islamique européen. Il y a un conseil islamique qui se tient en Europe et à son initiative, il y a eu la déclaration universelle des droits de l’homme qui a été lue ici à Paris. C’est su la base de cette déclaration que l’idée d’une commission des droits de l’homme est née, car nous estimons que des problèmes du Tiers-Monde est justement le respect de l’homme, de ses libertés fondamentales. Partout il fallait commencer par cela, car le développement sans le respect des libertés démocratiques, des libertés fondamentales était un non sens. Ceux sont les mouvements politiques islamiques qui ont décidé de cette commission et qui m’ont demandé de la présider. J’ai réfléchi et accepté car convaincu que c’était là une action absolument fondamentale.

S.F. : En Occident, on associe facilement Islam et fanatisme. On ne cout pas que pour des millions de gens, ici ou ailleurs, il s’agit d’une foi, d’une croyance aussi légitime.

B.B. : C’est une des aberrations que l’on constate à travers les médias occidentaux. L’Islam est caractérisé par une qualité que d’autres philosophies n’ont pas développé autant : la tolérance. Dès l’origine. Jamais aucune religion n’a vécu avec d’autres minorités aussi bien. Prenons l’exemple des Juifs qui ont toujours vécu avec nous. Lorsque les Musulmans étaient en Espagne, les deux tiers de la population juive étaient en Espagne, et avec la reconquista, donc l’inquisition plus tard, les juifs ne sont pas allés en Europe, mais chez nous en Afrique du Nord et en Turquie jusqu’au 18e siècle où la Turquie agonisait, devenait « l’homme malade » de l’occident. Les Juifs ne sont allés en Occident en masse qu’à partir du 18è siècle et notamment en Autriche pour nous donner les Freud, les Jung qui sont des petits fils d’Andalous. Je ne dis pas que chez les musulmans, il n’y a pas de racisme. Tout le monde porte un peu de racisme, c’est la chose la mieux partagée, mais le dossier de l’Islam est le moins lourd. Je lance un défi à quiconque de me prouver le contraire.

On compulse l’histoire depuis 1948, il existe un fait : Israël, qui ne nous oppose pas aux Juifs, mais à un monde, à une culture occidentale. Avec les Juifs arabes, il y aurait moins de problèmes. C’est donc un problème de culture. Pour partir de ce magma politique, pour décréter que l’Islam est aveugle, non. L’Islam maintenant apparaît « fanatique » car il a une force extraordinaire pour refuser le modèle de développement occidental, qui est aussi un développement culturel, civilisationnel.

Notre jeunesse refuse d’abord ça. Elle refuse de consommer, de baver devant ce modèle de gadgets.

Elle refuse un modèle qui liquide l’agriculture, nos traditions. Nous avons d’autres sensibilités, d’autres valeurs. L’Islam n’est pas fanatique. Il y a des expressions qui sont dangereuses, condamnables. Mais à long terme, il y aura une expression homogène, tout cela sera digéré en direction d’un Islam progressiste, qui respecte les Juifs, les autres, les chrétiens, sinon il n’y a pas d’Islam.

Interview jumelée Radio-Soleil Ménilmontant/Sans Frontière.

Propos recueillis par :
Farid Aïchoune
Méjid Ammar
Walid Bouazizi
et Mustapha Mohammadi

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