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Jacques Gallienne : Sur le problème algérien et le danger fasciste

Lettre de Jacques Gallienne parue dans La Révolution prolétarienne, n° 168 (469), février 1962, p. 8-10

Bien des questions traitées dans les plus récents numéros de la « R.P. » méritent une discussion approfondie. Chacune d’elles mériterait un article particulier. Mais je ne veux pas abuser des colonnes de la revue, aussi me bornerai-je à résumer ma position qui, on le sait, n’est pas toujours conforme à celle des camarades du noyau.

Actuellement, je considère le danger O.A.S. comme sérieux, non seulement en Algérie, mais en France même. Il serait vain de prétendre que l’O.A.S. n’a pas la possibilité de triompher dans la métropole parce qu’elle n’est pas soutenue par la bourgeoisie française, parce qu’elle n’a pas l’appui de larges masses, ou autres arguments de ce genre. A ses débuts, le nazisme n’avait pas non plus la faveur de la bourgeoisie allemande, ni du peuple : cela ne l’a vas empêché de triompher. Le fait est que, chaque jour, l’action de l’O.A.S. devient plus provocante, la liste de ses victimes s’allonge, qu’elle bénéficie de complicités de plus en plus étendues dans l’armée, la police, la magistrature, et que les réactions de la gauche apparaissent comme insignifiantes en face de l’audace qu’elle manifeste quotidiennement. Est-on conscient du danger à la « R.P. » ? Je n’en ai guère l’impression. Quand je lis par exemple que la solution du problème algérien est de laisser face à face l’O.A.S. et le F.L.N., je tombe des nues. Pratiquement, O.A.S. et F.L.N. sont déjà face à face en Algérie. Cela ne donne que tueries généralisées et de plus en plus aveugles. Rappeler l’armée en France, est-ce la solution ? L’O.A.S. ne demande que cela. Elle se juge assez forte, en Algérie, pour mobiliser les Européens sur place, et écraser le peuple algérien. Elle ne réussirait pas ? Sans doute. Mais son action ne pourrait aboutir qu’au partage, créant en Algérie une situation analogue à celle qui sévit depuis quatorze ans en Palestine. Je ne crois donc pas aux bienfaits que susciterait un tête-à-tête O.A.S. F.L.N., une fois l’armée française partie. Faut-il donc, comme je l’ai encore lu dans la « R.P. », pousser les Européens d’Algérie à émigrer en France ? Le résultat serait d’augmenter les chances de triomphe du fascisme ici-même, je ne le vois que trop dans la région méditerranéenne où les activistes venus d’Afrique du Nord sont nombreux, et où non seulement ils jettent des bombes à tort et à travers, mais ils pourrissent leur entourage par une propagande habile. Alors, où est la solution ? Je ne la vois que dans une prise de conscience de la gauche, un regroupement de plus en plus actif. Car, bien sûr, il n’y a pas à compter sur le régime actuel pour combattre l’O.A.S. Si la passivité présente continue, le fascisme ne triomphera pas immédiatement sans doute ; mais quelques années de pourrissement encore le renforceront, et il finira par l’emporter. Et voilà pourquoi, si je ne partage pas toujours le point de vue de « l’Express » et de « France-Observateur », j’estime que ces deux publications ont du moins le mérite d’attirer l’attention sur l’importance de la question algérienne, de sensibiliser l’opinion de gauche sur les problèmes qui en découlent, et c’est à mes yeux l’essentiel dans la période présente.

Mais le regroupement de la gauche doit-il se faire avec ou sans le parti communiste ? Voici la grande question qui me séparera sans doute de la plupart des camarades du noyau de la « R.P. ». Je ne discute pas ce que serait une France soumise au parti communiste. La question ne se pose pas pour l’instant : il est clair que l’U.R.S.S., actuellement, ne veut pas risquer de guerre mondiale. En conséquence, elle ne veut vas non plus de prise de pouvoir par un parti communiste du monde occidental, ce qui risquerait de mettre le feu aux poudres. Tout le prouve, en particulier le manque d’action du P.C.F. quand une agitation sociale se produit en France. Et il en sera ainsi, j’en suis persuadé, tant que durera la paix. En cas de guerre, l’arrivée de l’armée soviétique porterait le P.C. au pouvoir en France, mais qui pourrait penser que le refus du front unique avec le P.C. actuellement contre l’O.A.S. nous en préserverait ? Actuellement, j’estime qu’il n’y a pas de danger venant du P.C.F., tandis qu’il y a danger, bien réel, du côté de l’O.A.S. Pour lutter contre ce danger, il faut regrouper sans exclusive tous ceux qui ont intérêt à le combattre, et le P.C. est du nombre. Il faut écarter le P.C., dit-on, parce que sa présence est susceptible d’éloigner certains camarades ? Je le demande, sont-ils nombreux, ceux qui iraient manifester dans la rue seulement à la condition que le P.C. n’en soit pas ?

De plus, je vois d’autres raisons de ne pas se refuser à un tel front unique : d’abord, le fait que les jeunes travailleurs de la gauche non-communiste n’ont nullement fait l’expérience du stalinisme, et n’ont pas du tout contre le P.C.F. les préventions des quelques vieux militants que nous sommes. Je l’ai constaté en province dans les réunions publiques organisées par le P.S.U., lorsque l’on préconise un front unique des partis de gauche : « Avec la S.F.I.O. de Guy Mollet, s’écrient bien souvent des jeunes qui n’adhèrent à aucun parti, jamais ! ». Et en même temps, ils vilipendent « l’anti-communisme » qui, disent-ils, « fait le jeu du fascisme ». Il faut éclairer ces jeunes ? D’accord. Mais ils ne seront jamais éclairés si les discussions ne sont pas accompagnées d’une expérience personnelle.

En outre, si j’accepte que l’on mette sur le même pied nazisme et stalinisme, si Staline ne m’est pas plus sympathique qu’Hitler, je n’accepterai jamais de mettre sur le même plan les ouvriers communistes et les fascistes. Je suis opposé à ces derniers à tous points de vue, sans aucune restriction. Avec les premiers, au contraire, je me sens malgré tout des points communs : ils désirent comme moi une société sans classes, sans exploitation de l’homme par l’homme. Il sont comme moi adversaires du colonialisme, du racisme. Le fait qu’ils suivent un parti et des chefs que nous jugeons tout différemment d’eux-mêmes n’empêche pas cet accord de base, sur des principes. Il s’agit seulement de leur prouver que ces principes sont violés par ceux qui les guident. C’est difficile, certes, c’est souhaitable cependant, surtout en ce moment où, malgré tout ce qu’il y a lieu d’en faire, la déstalinisation qui se produit en U.R.S.S. ne peut manquer de les troubler, de les plonger dans un certain désarroi, même s’ils ne veulent vas se l’avouer. Le front unique peut permettre avec eux des échanges de vue fructueux.

Et ceci m’amène à une autre question. Quelle est la signification réelle de la déstalinisation en U.R.S.S. ? Certes, la « R.P. » a raison d’en montrer les limites : rien de fondamental n’est changé en ce qui concerne le régime et, si nous n’acceptions pas de considérer l’U.R.S.S. comme un Etat socialiste, ou même ouvrier, avant, nous ne pouvons le faire davantage après. A ce point de vue, le tract édité récemment par la. « R.P. » était bon. Mais quand j’ai lu que Khrouchtchev retirait du mausolée la momie de Staline parce que ce dernier avait été révolutionnaire, et que la déstalinisation était une étape de plus de la contre-révolution russe, je suis encore une fois tombé des nues. Si l’on suit ce raisonnement, alors il faut considérer non seulement les Chinois, mais aussi les Albanais, comme plus révolutionnaires, donc plus proches de nous, que les Russes. C’est vraiment pousser le paradoxe un peu loin. Et si la déstalinisation s’expliquait, ne fut-ce qu’en partie, par la haine du peuple russe pour le régime de terreur subi pendant tant d’années, et la nécessité où se trouve Khrouchtchev de tenir compte de ce sentiment populaire, les choses ne devraient-elles vas être appréciées d’une façon toute différente ? Certes, le régime demeure fondamentalement le même, en U.R.S.S., mais tout de même, il y a eu des changements. Des personnes ayant des liens familiaux en Occident ont pu quitter le pays librement, ce qui leur avait été impossible au temps de Staline (j’en connais) ; des touristes soviétiques ont voyagé en Occident (triés sur le volet, sans doute, mais tout de même une nouveauté) ; des étrangers peuvent voyager individuellement dans les pays situés au delà du rideau de fer (je l’ai fait), à condition de s’adresser à une agence de voyages agréée et de prendre d’avance leurs bons d’hôtel. Fait beaucoup plus important encore, d’après d’assez nombreux témoignages, il semble que les camps de concentration aient été liquidés, sans éclat certes, parce que l’on ne voulait vas avouer leur existence. Bien sûr, tout cela est encore très incomplet, et les Russes sont encore loin de jouir des conditions matérielles et de la liberté que nous connaissons dans les pays capitalistes avancés. Mais enfin, sans qu’il y ait eu changement de régime, il y a tout de même quelque chose de nouveau. La question est à suivre avec attention, et non à traiter var le mépris.

Reste le problème allemand. Naturellement, Hagnauer a raison de rappeler les causes du triomphe de l’hitlérisme en Allemagne, et de remettre en honneur les principes de l’internationalisme prolétarien. Est-ce à dire que le nazisme soit bien mort en Allemagne de l’Ouest ? (ou, d’ailleurs, en celle de l’Est ?). C’est à voir. Qu’on me permette de donner ici, non mon opinion personnelle, non celle d’un quelconque petit bourgeois français germanophobe, mais celle d’une vieille amie allemande que j’ai revue récemment clans son pays. Cette camarade, qui avait rompu avec le stalinisme après la prise du pouvoir par Hitler, et qui était restée une adversaire irréductible du nazisme, a été arrêtée par les SS, pendant la guerre, en France où elle était réfugiée. Emprisonnée en Allemagne de l’Est, elle fut libérée par les Russes, mais s’enfuit bientôt en Allemagne de l’Ouest à la suite de multiples tracasseries. Or, son avis est que le nazisme est encore bien vivant, qu’Adenauer ne fait rien pour l’extirper, ni pour favoriser l’unité allemande. Et elle m’a rapporté que dans le bureau où elle travaille, ses collègues disaient d’elle : « Elle est contre Hitler ? Elle doit être juive ! » ( Elle ne l’est pas.)

Je crois que sur toutes ces questions la discussion peut utilement se prolonger.


Nous sommes d’accord avec la plupart des considérations de Gallienne (sauf peut-être sur son idéalisation du travailleur communiste). Il ne faut jamais oublier que la « R.P. » ne défend pas « une ligne ». Gallienne a tort de confondre le tract « Choisir » qui tend à exprimer une opinion collective du « noyau » et de ses sympathisants – nous croyons y avoir réussi – et une note d’un de nos rédacteurs habituels qui donne, lui, son point de vue personnel, que nous respectons – comme celui de tout autre rédacteur.

Cette originalité de notre revue a évidemment des inconvénients. Il arrive souvent qu’un lecteur soit heurté par l’expression d’une opinion qui ne cadre pas avec son système de valeurs, ou même avec sa propre expérience. Mais notre expérience nous a convaincus que les avantages de cette méthode l’emportaient de beaucoup sur ses côtés négatifs. – R. G.

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