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Cinéma : Les amours d’une blonde

Article paru dans Pouvoir ouvrier, n° 78, juin 1966, p. 8

Quoi de plus banal qu’une histoire d’amour, même pas le début d’une histoire d’amour.

Une caméra qui s’attarde tendrement sur des objets apparemment sans importance et qui nous guide lentement dans le monde triste, gris, monotone de Hanna. Deux mille jeunes ouvrières campées dans une banlieue de Prague au service d’une usine de chaussures, et quelques vieux bien pensants pour les encadrer. A la sortie de l’usine, il n’y a qu’une petite pluie fine pour les accompagner à travers un paysage de boue jusqu’à leur internat, pas un sourire de garçon, pas un baiser, rien, personne ; et leur journée se noie ainsi dans un ciel encore plus triste qu’elles.

Mais quand vient la nuit, la lueur d’un diamant leur fait entrevoir des merveilles, leur apporte un monde que les plans n’ont pas prévu, ont oublié, et qui surgit subitement du fond de leurs rêves. C’est le monde de l’amour, du désir.

Deux mille jeunes filles qui n’ont rien d’autre que leurs gestes monotones mille fois répétés dans la journée, et leurs rêves de la nuit.

Cet univers d’asservissement n’est pas dévoilé brutalement, il est suggéré, il s’insinue dans les images qui semblent couler sur l’écran. Tout juste quelques scènes clefs, dont la première est une réunion des dirigeants de l’usine qui décident de ne pas laisser partir une jeune fille parce qu’elle n’est pas mariée. Où trouverait-on la main-d’œuvre si elles se mettent toutes à partir !

Asservissement dans le travail. Asservissement dans la vie privée. On réglera sur une carte d’état-major leurs problèmes amoureux. « Camarades, nous avons 2 000 jeunes filles, vous avez certainement autant de militaires. » Alors, pour l’hygiène mentale, débarquent peu après, ventrus, suant, chantant : « Nous avançons dans un fleuve de sang « , quelques centaines de réservistes sous le regard curieux, amusé, ou déçu des jeunes ouvrières et celui, satisfait, du bureaucrate de service.

On a minutieusement organisé un de ces bals dont Forman a le secret, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre, deux mondes qui s’affrontent et se donnent du courage à grand renfort d’alcool, une alliance vite enlevée, qui roule, roule, et encore le bureaucrate de service fier d’avoir trouvé « ça ». Une fille qui s’ennuie, un beau pianiste, une aventure qui commence. Le lendemain, à nouveau l’usine, le pianiste est reparti.

« Il ne faut pas vous dévergonder, il faut vous préserver pour votre futur mari afin qu’il vous respecte ». Non, ce n’est pas une religieuse qui parle, c’est une camarade éducatrice lors d’une discussion sur l’amour.

A travers ces quelques scènes, on peut suivre la véritable trame du film. L’organisation du travail, de la vie privée, des amours, par une minorité sans doute bienveillante mais dirigeante tout de même, et la passivité extraordinaire de la jeunesse, qui semble vivre dans un monde à part, celui de l’ennui, de la guitare et du rêve.

Hanna tente une fuite hors de l’enceinte de son petit monde, elle va à Prague, mais là se heurte à la quiétude stupide des parents dormant devant leur programme de télévision

Ce n’est pas une historiette transposée ou une critique violente que nous montre Forman, c’est une tranche de vie, authentique, simple, banale, mais qui met admirablement en question la vie d’une collectivité organisée jusque dans ces plus petits détails par une poignée d’éclairés et le malaise d’une jeunesse qui n’adhère pas à cette société.

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