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Jean Cavignac : Sur le problème algérien

Lettre de Jean Cavignac adressée à Robert Louzon, parue dans La Révolution prolétarienne, n° 169 (470), mars 1962, p. 12


De J. CAVIGNAC (Paris), cette lettre adressée à Louzon :

J’ai reçu avec plaisir le numéro que la R.P. m’a gracieusement envoyé. Vos notes d’économie et de politique m’ont intéressé, en particulier en ce qui concerne l’Algérie. L’évacuation de l’armée est une solution plus franche que d’entretenir le mythe de la négociation miracle. Mais il n’est pas du tout certain qu’elle entraîne l’évacuation du peuple pied-noir : celui-ci a en effet réagi au terrorisme F.L.N. sans doute par un certain exode (surtout des capitaux), mais encore plus par la violence et plus la peur d’être anéanti a grandi, plus la réaction a été violente. Je ne crois pas que lors de l’évacuation de l’armée, il y ait un exode massif des pieds-noirs, mais je crois qu’ils feront un peu plus corps autour de l’O.A.S. qui sera alors assez forte pour se manifester au grand jour, et l’on sait que sous le prétexte de défendre le droit de deux millions d’individus à la nationalité française, l’O.A.S. ne renonce pas à imposer la même nationalité à sept millions d’Algériens. Il risque donc d’y avoir une solution à l’espagnole en Algérie, et ce n’est guère souhaitable.

D’autre part, je ne crois pas que les un million et demi à deux millions de personnes touchées par le rapatriement voient cette solution d’un bon œil : l’exemple des quelques centaines de mineurs de Decazeville peut laisser sceptiques les 77.800 ouvriers pieds-noirs et leurs familles sur les possibilités de reclassement en métropole. De plus, il faut compter sur le racisme antipied-noir (et antimusulman) qui est né en métropole à la suite de la guerre. Il est probable que l’hospitalité de la métropole se manifesterait sous la forme de camps de « personnes déplacées » et que la chaleur de l’accueil serait celle de la haine. Je crois qu’il n’en faut pas plus chez des gens soumis à la peur pendant ces dernières années pour faire de bons fascistes.

Je pense que le partage serait la solution la moins mauvaise, mais si vous pensez que le rapatriement vaut mieux, il faut lancer une campagne pour renverser le courant anti-algérien en France. Le premier clou à enfoncer, ce serait de détruire l’équivalence pied-noir = O.A.S., car un suspect ne sera pas bien accueilli (les choses ne sont d’ailleurs pas simples, car la majorité des pieds-noirs sont sympathisants O.A.S.), mais je ne vois pas d’autre issue à la solution que vous préconisez.

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