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Racisme sauvage et capitalisme

Article paru dans Al Kadihoun, 2e année, n° 4, avril-mai 1974

Le racisme augmente en France et Europe, surtout et presque uniquement le racisme anti-arabe. Le racisme ne tombe pas du ciel, il est lié à la politique et aux intérêts des grands capitalistes. Les grands capitalistes ont besoin des travailleurs immigrés pour faire les boulots les plus dégueulasses, les plus dangereux et les plus mal payés. Mais, de plus en plus, comme à Pennaroya ou à Renault ou chez Ford en Allemagne, les travailleurs immigrés se révoltent, font la grève et souvent occupent leur usine. SI TOUS LES IMMIGRES DE FRANCE FONT GREVE LE MEME JOUR, L’ECONOMIE DE LA FRANCE S’ARRETE.

Alors, les grands capitalistes commencent à s’inquiéter sérieusement et ils utilisent toujours le même moyen pour continuer leur exploitation : LE RACISME qui divise la classe ouvrière de France entre travailleurs français et travailleurs immigrés. LE RACISME, les capitalistes l’utilisent par l’intermédiaire des journaux, des radios, des films, de la télévision où ils sont les patrons.

De plus, ils organisent et ils arment des bandes nazies dont le but est de semer la terreur parmi les travailleurs immigrés (surtout arabes) pour les empêcher de défendre leurs droits les plus élémentaires.

Pourquoi le racisme est-il presque toujours dirigé contre les travailleurs arabes. Il y a à cela quatre raisons :

1/ Les travailleurs arabes sont les plus nombreux parmi les travailleurs immigrés.

2/ Ce sont eux qui se battent le plus et le mieux à l’heure actuelle .

3/ Le mouvement de libération du PEUPLE TRAVAILLEUR ARABE ne cesse de grandir et de se renforcer.

4/ L’anti-arabisme (et, plus généralement, l’anti-islamisme) existe depuis très longtemps dans la culture bourgeoise européenne. Cet anti-arabisme vient directement du Moyen-Age européen mais il a maintenant une forme moderne.

La bourgeoisie capitaliste française possède les usines, les banques, les grands magasins, les entreprises de travaux publics, etc… Mais elle possède également des journaux (« Le Parisien Libéré », « France-Soir », « Le Figaro », « L’Aurore », « Minute », « L’Express », « Le Point », « Valeurs actuelles », etc…), des radios (« R.T.L. », « Europe nº 1 », « France-Inter », etc…), ainsi que la télévision. C’est avec ces journaux, ces radios et cette télévision que la bourgeoisie française va « bourrer le crâne » des français et surtout des travailleurs français. Peu de travailleurs français lisent un journal mais la majorité de ceux qui en lisent a pour lecture favorite « Le Parisien Libéré » ou « France-Soir ». Tous écoutent les radios et surtout regardent la télévision.

Pour toutes ces raisons, la majorité des travailleurs français ne comprend pas les problèmes des travailleurs immigrés et surtout elle considère les étrangers comme des concurrents qui viennent « manger le pain des français » et lui « casser le travail ». C’est pourquoi à Renault-Flins, comme on l’a vu, des travailleurs français ont eu une attitude raciste. C’est pourquoi certains travailleurs français ont une attitude carrément agressive et disent aux travailleurs immigrés (surtout arabes) » Rentrez chez vous ! ».

C’est pour cela que les organisations démocratiques, politiques et syndicales, françaises, doivent prendre maintenant leurs responsabilités, parce qu’elles n’ont pas fait correctement leur travail d’explication anti-raciste auprès des travailleurs français. Si elles ne le font pas, et le plus tôt sera le mieux, elles contribueront à la division de la classe ouvrière de France, qui ne sert en définitive que la bourgeoisie.

En effet, comment ne pas s’étonner de l’ampleur des moyens mis en œuvre pour l’affaire Lip (1), alors qu’au même moment, les circulaires Fontanet-Marcellin s’abattaient sur les travailleurs immigrés qui n’avaient plus que le choix du désespoir (grèves de la faim) ou de l’expulsion ?

Comment ne pas s’étonner de l’énormité des moyens mis en œuvre (manifestations, délégations pétitions, démarches diverses, etc…) pour lutter contre la répression barbare au Chili, alors que le meurtre organisé de dizaines de travailleurs immigrés (presque tous arabes) depuis plusieurs années, n’a jamais rien suscité de comparable ?

La peau d’un travailleur immigré ne vaudrait-elle pas celle d’un travailleur français ou d’un travailleur chilien ?

Comment ne pas s’indigner en voyant que le meeting d’Ordre Nouveau contre « L’Immigration Sauvage » de Juin 1973 et l’attentat ignoble contre les travailleurs arabes du consulat d’Algérie à Marseille n’ont suscité aucune manifestation de masse des organisations démocratiques, politiques et syndicales, françaises (sinon plus d’un mois après) ? Alors qu’il suffit qu’un ambassadeur du gouvernement fasciste chilien arrive en France pour que, LE LENDEMAIN MEME DE SON ARRIVEE, une grande manifestation de protestation se déroule !

Il est grand temps de clarifier cette situation : OU BIEN LES TRAVAILLEURS IMMIGRES SONT DES TRAVAILLEURS COMME LES AUTRES ET, CHAQUE FOIS QU’ILS SONT FRAPPES, LES ORGANISATIONS REPRESENTATIVES DE LA CLASSE OUVRIERE REAGISSENT CONCRETEMENT POUR LES DEFENDRE CONTRE CEUX QUI VEULENT LES TERRORISER ET LES TUER. OU BIEN, ON POUSSE DE GRANDS HURLEMENTS D’INDIGNATION CONTRE LES RESPONSABLES DES MAUX DONT SOUFFRENT LES TRAVAILLEURS IMMIGRES ET ON NE FAIT RIEN.

Dans ce dernier cas, les travailleurs immigrés sauront exactement qui les défend et qui ne les défend pas et ils réagiront en conséquence.

EN TOUT ETAT DE CAUSE, C’EST AUX ORGANISATIONS REPRESENTATIVES DE LA CLASSE OUVRIERE, QU’ELLES SOIENT POLITIQUES OU SYNDICALES, QU’IL APPARTIENT DE PRENDRE MAINTENANT LEURS RESPONSABILITES.


(1) Qui concernait un millier de travailleurs français hautement qualifiés en lutte contre le TRAVAIL TEMPORAIRE FORCE.

Voir le No 3 d’AL KADIHOUN, » Les Circulaires Fontanet-Marcellin et l’Intérim » où est analysé en détail le TRAVAIL TEMPORAIRE FORCE ;


LES GREVES DE LA FAIM

Les circulaires Fontanet-Marcellin ont voulu adapter la main-d’œuvre immigrée aux nécessités du capitalisme français (on utilise le travailleur quand on a besoin de lui, on le renvoie après : c’est le TRAVAIL TEMPORAIRE FORCE).

Ces circulaires ont provoqué une première riposte de la part des travailleurs immigres : LES GREVES DE LA FAIM. C’est aussi à ce moment-là que les grands capitalistes et leurs amis dans l’état ont commencé à développer une nouvelle campagne raciste.

Voilà ce que déclare par exemple le très sérieux Mr Pinay, le soi-disant « Médiateur ». Mr Pinay regrette « l’agitation entretenue de façon factice autour d’une grève de la faim de certains immigrés » et affirme que « la loi française doit être respectée par tous ceux qui veulent vivre en France… certains, de bonne foi, ont soutenu ce qu’ils croyaient être une action généreuse. Ils ont abouti au résultat inverse de celui qu’ils recherchaient, faisant parfois renaître le racisme et la xénophobie (1). Quant aux autres, à ceux qui sciemment ont provoqué ou soutenu l’agitation, ils relèvent du mépris ou de la compassion ».

Ces remarques « impartiales » viennent de la part d’un membre de l’état dont le rôle est précisément de trouver une solution aux conflits entre les citoyens et l’administration. Mais il est vrai que les immigrés ne sont pas français bien qu’ils paient des impôts, la S.S., le chômage et la retraite ! Ce Mr Pinay affirme tranquillement que, s’il y a du racisme et de la xénophobie, c’est la faute aux immigrés qui font la grève de la faim !!! Tout ce que Mr Pinay demande aux travailleurs immigrés, c’est de se faire exploiter, tuer et renvoyer et de dire merci en plus ! On croit rêver…


(1) « Le Monde » du 23/5/73. Souligné par nous (N.R.).


AGRESSIONS ET MEURTRES CONTRE LES TRAVAILLEURS IMMIGRES

LE MEETING RACISTE D’ORDRE NOUVEAU

Peu de temps après les déclarations de Mr Pinay, l’organisation fasciste Ordre Nouveau, à la solde des capitalistes, décide, comme par hasard, de tenir un meeting le 21 juin 1973 à la Mutualité pour lutter contre « L’immigration Sauvage »(1). Contre ce meeting ouvertement raciste, seuls certains anti-racistes se mobilisent effectivement. Les grandes organisations démocratiques (P.C., C.G.T., C.F.D.T., Ligue des droits de l’homme, M.R.A.P., etc.) se sont contentées de publier des communiqués indignés et c’est tout. Résultat : Le meeting raciste se tient et après de violentes bagarres, la Ligue Communiste est dissoute.

LES INCIDENTS RACISTES DE GRASSE

A Grasse (Alpes-Maritimes) le 12 juin 1973, des travailleurs arabes qui demandent pacifiquement la carte de séjour et de meilleures conditions de vie sont matraqués par la police et les pompiers. Bilan : Plusieurs blessés graves.


(1) « L’Immigration Sauvage » : cette expression a été employée pour la première fois par le ministre du travail, Georges Gorse.


A partir du mois de Juin 73, les attaques racistes contre les travailleurs immigrés vont se multiplier.

Dans la nuit du 23 au 24 juin 1973, des cafés arabes sont attaqués dans le 15e arrondissement. Plusieurs travailleurs arabes sont blessés.

Le 3 juillet 1973, un travailleur portugais est noyé dans la Seine par des racistes à Vitry (Banlieue Sud). Il semble d’ailleurs que les racistes, qui venaient d’attaquer plusieurs travailleurs arabes quelques heures auparavant l’aient pris pour un arabe vu son type.

Le 7 août 1973, deux travailleurs arabes qui protestent contre la hausse de 50 % des loyers sont blessés au revolver et à la hachette par leur propriétaire.

Le 14 août 1973, le conseil municipal de Toulon publie une motion ouvertement raciste contre les travailleurs immigrés de la ville (« Ils viennent manger notre pain », « Ils remplissent nos hôpitaux », etc…) Il demande en conséquence au gouvernement de « refouler tous ceux qui ne viennent dans notre pays que pour abuser dans tous les domaines de la générosité française, etc… » Quelque temps après, Ordre Nouveau reprendra mot pour mot ce programme raciste.

Le 21 août 1973, des travailleurs arabes sont attaqués par une bande de fascistes à Ollioules (Var), Plusieurs blessés parmi les travailleurs arabes.

Le 25 août 1973, c’est l’affaire de Marseille. Un travailleur arabe atteint de folie tue un conducteur d’autobus et il est lynché par la foule. Aussitôt, dans la presse écrite et parlée, c’est un délire raciste. Au point qu’un torchon raciste comme le « Méridional » peut se permettre d’écrire :

« Assez de voleurs algériens, assez de casseurs algériens, assez de fanfarons algériens, assez de trublions algériens, assez des syphilitiques algériens, assez des violeurs algériens, assez des proxénètes algériens, assez

[pages manquantes]

ments (plus de 1 000 licenciements chez Citroën) qui sont trois formes de la même exploitation ; LE TRAVAIL TEMPORAIRE FORCE : On utilise le travailleur quand on a besoin de lui, on le renvoie « légalement » quand on n’a plus besoin de lui.

Les capitalistes peuvent compter sur l’appui de la police officielle qui se fait un point d’honneur de ne jamais arrêter les auteurs de crimes contre les travailleurs arabes et immigrés comme elle n’a jamais arrêté les auteurs des meurtres de HAMCHARI, KUBAISSI, BOUDIA, etc…

LE RACISME A LA TELEVISION

Lorsque les fedayins ont fait le coup de l’ambassade d’Arabie Saoudite à Paris, la presse a fait une nouvelle campagne raciste anti-arabe (le titre de « Minute » était « Halte à la terreur arabe ! »).

Très peu de temps après (quelques jours), la télévision projette aux « Dossiers de l’écran » un film sur l’esclavage monté de toutes pièces et dans lequel les arabes sont présentés comme des marchands d’esclaves et des princes du pétrole avec Rolls et Harem, etc…

Les organisations déjà citées qui détiennent le « monopole » de la lutte anti-raciste n’ont pas élevé la moindre protestation contre ce film scandaleux qui est un véritable appel au racisme. Il aurait été intéressant de voir leur réaction si un film traitant de l’usure avait été présenté avec comme personnage des juifs usuriers !

Le réalisateur de l’émission, A. Jammot est un raciste convaincu et il n’en est pas à son coup d’essai : Au lendemain de l’affaire des jeux olympiques de Munich, il a présenté un film intitulé « Le gang des Otages » qui a été suivi d’une discussion où Mr Daniel Mayer, président de la Ligue des Droits de l’Homme a longuement développé son point de vue sioniste sans que personne défende le point de vue arabe palestinien


LES EXPULSIONS

1/ Le pasteur Berthier Perrégaux qui a essayé d’aider et de défendre les travailleurs immigrés pendant les grèves de la faim dans les Bouches-du-Rhône, a été expulsé.

2/ Maurice Courbage, un militant arabe qui a lutté pour la défense des droits des travailleurs immigrés dans la région de Marseille, a été expulsé.

3/ Le pasteur Parker qui a eu le tort d’essayer de rendre la vie plus agréable aux jeunes et aux travailleurs immigrés de Nemours, a été expulsé.

4/ Larbi Boudjennana et Mohamed Najeh qui se sont battus à Paria pour les droits des travailleurs immigrés ont été expulsés.


D’AUTRES CRIMES ET AGRESSIONS

– Le 25 décembre 1973, un travailleur arabe est tué à coup de fusil dans un bal à Izeron (Isère).

– Le 27 décembre 1973, un travailleur arabe est roué de coups et grièvement blessé à Montoir-de-Bretagne (Loire-Atlantique).

– Le 27 décembre 1973, une travailleuse arabe est blessée par balles alors qu’elle se rend à son travail.

– Le 2 mars 1974, au quartier latin à Paris, une bande de racistes attaque systématiquement tous les travailleurs immigrés qu’elle rencontre. Cette même bande sera vue quelques heures après les agressions discutant et riant aux éclats avec les gardiens de la paix qui stationnent toujours boulevard St Germain.

Le 6 mars 1974, un attentat qui aurait pu avoir des conséquences très graves est commis à Draguignan (Var) : des explosifs sont jetés dans des immeubles où habitent des travailleurs arabes. Par miracle, il n’y a qu’un blessé.


CONCLUSION

On a vu que le racisme est une arme absolument nécessaire à la bourgeoisie. Face à cette politique de la bourgeoisie, quelle doit être la réponse des véritables anti-racistes ?

Il faut avant tout un gigantesque travail d’explication, d’information, de désaliénation, de clarification, un travail quotidien et de longue haleine, de la part surtout des organisations démocratiques, politiques et syndicales. C’est la seule façon pour ces organisations de montrer qu’elles veulent réellement l’unité de la classe ouvrière de France et la défense des droits les plus élémentaires des travailleurs immigrés. Dans le climat actuel de haine raciale entretenu par les capitalistes et leurs hommes de main, cette tâche est un devoir impératif et extrêmement urgent pour les syndicats et les partis de gauche.

Il ne s’agit donc pas seulement de faire de grandes déclarations anti-racistes ou des « Journées nationales d’action » avec motions et pétitions. Il faut un travail de tous les jours d’information, d’explication, de propagande, il faut faire se rencontrer des travailleurs français et immigrés dans des réunions culturelles, des méchouis, des sorties en commun. Il faut expliquer aux travailleurs français par des films, des pièces de théâtre, des discussions, des conférences, etc… pourquoi les immigrés sont là, pourquoi il est faux de dire qu’ils prennent le pain des français, qu’ils remplissent les hôpitaux, etc…

C’est là une lourde tâche et une lourde responsabilité pour les syndicats et les organisations politiques qui veulent représenter la classe ouvrière. AL KADIHOUN s’acquitte depuis longtemps déjà de ce travail de longue haleine, avec ses faibles moyens mais avec la conviction que c’est la seule voie possible.

SI LES ORGANISATIONS DEMOCRATIQUES , POLITIQUES OU SYNDICALES, FRANCAISES, NE PRENNENT PAS LEURS RESPONSABILITES ET NE LUTTENT PAS EFFECTIVEMENT CONTRE LE RACISME (ET, POUR COMMENCER, DANS LEURS PROPRES RANGS), IL SERAIT DRAMATIQUE MAIS LOGIQUE QUE LES TRAVAILLEURS IMMIGRES, NE SE SENTANT PAS, OU MAL, DEFENDUS PAR LEURS SYNDICATS, LES QUITTENT EN MASSE ET CONSTRUISENT LEUR PROPRE OUTIL DE LUTTE.

L’UNITE DE LA CLASSE OUVRIERE DE FRANCE SE FERA-T-ELLE A CE PRIX-LA ?

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